‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 14 sur 87 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Discipline des conséquences désagréables

I. Conséquences désagréables des actes. N*en pas laisser tout le soin à la nature seule. — II. De la discipline des conséquences par rapport à l'exercice des sens. — III. Conséquences de nature plutôt morale que physique ; quelques exemples.

I. Les conséquences pénibles de nos actes, qu'elles nous arrivent toutes seules ou par Tinterrention de nos éducateurs, sont les premières et les plus sérieuses de nos punitions. Rousseau n'ea voulait point d'autres. La nature a seule le droit, selon lui, de punir les transgressions de ses lois. « Maintenez Tenfant, dit'il, dans la seule dépendance des choses. » Il ne voyait pas que ce mot, « maintenez », indique bien que l'enfant dépend aussi des hommes. Il ajoute : « N'offrez jamais à ses volontés indiscrètes que des obstacles et des punitions qui naissent des actions mêmes ». Spencer a développé, en le corrigeant par d'heureuses contradictions, ce système rigoureux des sanctions naturelles. Il est loin d'en faire, quoi qu'il en dise, un moyen exclusif de discipline. Il admet, dans l'éducation des enfants, à côté des réactions naturelles, les réactions sociales, les premières ayant le rôle principal, et les secondes le rôle accessoire.

L'approbation, le blâme, l'estime, la sympathie, la peine morale, les avertissements, au besoin même des ordres et les actes d'autorité, font partie de ses moyens disciplinaires. Mais leur force sera proportionnée à l'habitude que l'enfant aura prise de se voir soumis aux conséquences naturelles de ses actes. Dans ces conditions, le système de la discipline naturelle renforce et complète tous les autres moyens de direction morale, qui lui sont subordonnés, mais non sacrifiés. Il est bon de méditer cet admirable chapitre III de V Education^ sans oublier de demander aux critiques autorisés les inconvénients possibles de ce système, dont M. Spencer prône avec raison les avantages.

Le danger serait de prendre le système trop au pied de la lettre, de laisser à la nature seule le soin d'avertir et de châtier l'enfant de ses erreurs ou de ses fautes. Il n'est pas vrai que toute violation de l'ordre naturel entraîne une conséquence douloureuse ; les conséquences de certains actes ou de certaines habitudes d'action sont quelquefois très éloignées ; elles ne sont pas toujours proportionnées à la gravité des infractions à la loi ; elles sont quelquefois d'une rigueur qui ne ressemble en rien à la justice. Tous ces inconvénients, et d'autres non moins sérieux, d'une discipline accordant trop aux réactions naturelles, ont été magistralement exposés dans le mémoire déjà cité de M. Gréari.

II. Les occasions ne manqueront pas à l'éducateur pour intervenir au moment propice, atténuer ou augmenter les impressions utiles, donner leur vrai caractère et faire porter lous leurs fruits aux leçons données par la nature elle-même.

S'agit-il des plaisirs du goût, nous savons tous que rexpérience seule n'apprend, ni aux enfants, ni même à beaucoup d'adultes, à les' régler avec sagesse. Il arrivera tôt ou tard à Tenfant sevré de souffrir par suite de sonintempéraace ; ses parents, tout en le soignant avec empressement, mais sans le plaindre ouvertement, lui feront remarquer combien il importe de ne satisfaire sa faim ou sa soif que dans une juste mesure. S'ils le voient, à quelque temps de là, sur le point d'oublier cette leçon de tempérance, ils la lui rappelleront en termes doux et modérés: « Ne mange pas trop, mon ami, lui diront-ils : tu le sais, tu serais malade ensuite ».

Relativement aux antipathies naturelles ou acquises pour certaines saveurs, l'éducateur serait souvent désarmé, s'il voulait laisser agir la nature seule. L'enfant apprendrait rarement à revenir sur ses premières impressions, quand elles lui auraient laissé des souvenirs désagréables. Au contraire, en s'adressant à la naissante raison, à la petite bonne volonté de l'enlant, en lui prêchant d'exemple, on l'amène à dompter ses répugnances, à recommencer une expérience peut-être mal faite. Si le mets lui a paru supportable, la médecine moins amère, la cause de l'éducateur est presque gagnée. Une nouvelle expérience, suivie des mêmes remarques, S3ra peut-être encore plus décisive. Dès lors, il ne sera pas difficile d'apphquer à d'autres cas cette leçon de choses, qui n'en aurait pas été une, si l'éducateur n'avait pas été là pour en faire profiter l'enfant. Nous reviendrons, d'ailleurs sur ce sujet au chapitre de YEducation des sens.

Il en sera de même pour les plaisirs et les peines B. PÉREz. — L'Education morale, 6

de l'odorat. Vous seriez à la fin bien- détrompés, s» vous aviez espéré que Tenfant venant, par impossible, à soupçonner les mauvais effets, sur sa santé gêné* raie et sur ses états nerveux, d'un go&t excessif pour les bonnes odeurs, se corrigerait d'en encombrer sa chambre ou d'en charger sa personne. Mais s*il arrive à quelqu'un d'en être incommodé, et de s'éloigner pour cette raison, ou d'ouvrir portes et fenêtres pour en purger l'air trop saturé, il faudra s'assurer que l'eur faut a bien compris cette leçon occasionnelle. Surtout il ne faudra pas négliger de la lui rappeler à propos. Si quelque personne de la maison, et, de préférence, si lui-même a souffert de la tête pour un bouquet laissé dans une chambre fermée, faites que la cause de cette migraine lui soit bien connue. S'il la devine, vous n'avez rien à lui dire ; mais vous devriez vous en souvenir, s'il l'oubliait.

II apprendra, de la même manière, à supporter les odeurs désagréables sans se plaindre, ayant reconnu par expérience qu'on peut, jusqu'à un certain point, apprendre à les supporter. Il ne sera pas mauvais, non plus, qu'il ait eu devant vous à souffrir de telles odeurs, quand elles sont en même temps malsaines, et qu'il soit surtout amené à les fuir par cette dernière raison.

Quand l'hygiène et l'esthétique ont fait leur œuvre, relativement aux plaisirs ou aux peines de la vue, l'éducation morale n'a pas grand'chose à réclamer. Il sera pourtant utile, à mesure que l'intelligence de l'enfant se développe, de retenir son attention sur certains effets dont il ne serait guère préoccupé sans cela. Ainsi, vous l'avez vu regarder fixement uu objet très brillant, le soleil, ou quelque flamme très

vive : il passe la naaia sur ses yeux, il reg,arde, il frotle encore, et le brouillard ou les phosphèaes qui troublaient sa vue ont disparu. Appuyez sur ce désagréable effet d'une lumière trop intense en lui montrant uni liyre, un objet dont la couleur ne lui soit pas bien coBfiue, et lui. demandant quelle en est la couleur; ou, &^il est d'âge à lire, mettez-lui une page imprimée sous les. yeux, et dites-lui de lire la première ligne. Cette expérience peut amener Tenfant à comprendre que la petite peine qu'il vient d'éprouver n'est rien au prix du mal qu'elle annonce pour plus tard. Vous pourrez ajouter que la vive lumière des éclairs, l'impression prolongée d'une couleur éclatante, comme celle de lar neige, ont fait perdre la vue à beaucoup de gens. Vous lui apprendrez aussi, en utilisant son expérience personnelle, à prendre pour lui-même une partie des précautions dont on l'a jusqu'alors entouré à son insu.

Quant à l'abus des plaisirs Se rapportant à la vue, mais toujours compliqués de plaisirs d'autre sorte, plaisir de jeu, de curiosité, d'affection, un enfant, même âgé de huit ou dix ans, est à peine capable de comprendre le fâcheux effet qui en peut résulter pour le système nerveux, la santé, l'humeur et l'activité générale. Les leçons de la nature doivent, à cet égard, se dissimuler sous les nôtres, et notre rôle consiste surtout, dans le premier âge, à donner des habitudes de modération.

Quand l'enfant est tout jeune et incapable d'échapper par ses propres efforts aux impressions désagréables, l'éducateur doit religieusement veiller sur les sensations auditives. Il faut lui épargner, quand on le peut, les froissements de l'ouïe, qui peuvent si

grandement influer sur les dispositions morales et intellectuelles. Nous sarons avec quelle facilité Tenfant s'habitue aux sons intenses et désagréables, et cela, au préjudice de ses sentiments affectueux et de ses sentiments esthétiques. Il serait donc trop tard, pour songer à l'en faire apercevoir, quand son oreille serait faite à ces sensations grossières, et que sa sensibilité morale serait déjà mise à leur diapason. Mais si nous avons pris au début les précautions nécessaires, si nous avons écarté, autant que possible, de son berceau, les bruits rudes et discordants, les voix criardes ou violentes, surtout les voix fausses, si nous lui avons fait entendre avec modération jusqu'aux sons joyeux et aux voix agréables, il nous sera facile, un peu plus tard, de l'arrêter quelquefois sur les impressions auditives qui l'auront justement flatté ou blessé, et de l'en-courager à rechercher les unes et à éviter les autres, le tout sans raffinement.

Une des plus légitimes préoccupations de l'éducateur, par rapport au sens thermique, est celle qui regarde les impressions extrêmes de ce genre, et tout d'abord celle de la brûlure. Les expériences de l'enfant, de ce côté, sont si précoces, et si périlleuses, qu'on doit s'être préparé dès longtemps à les contrôler, à les diriger de la manière la plus utile. Il est inévitable que l'enfant se brAle aux braises, aux plaques de la cheminée, ou à la flamme d'une bougie, qu'un liquide bouillant tombe sur sa peau, ou qu'un aliment trop chaud lui brûle le palais. Mais est-il nécessaire d'aggraver ces avertissements de la nature ? De telles impressions ont beau lui être fort pénibles sur le moment ; sa mémoire est si courte, son impétuosité si grande, que son expérience suffit

rarement à empêcher de grands malheurs. Arrangeons-nous de manière à diriger son attention sur ce danger, et à en accroître l'appréhension. Même grandelel, il ne sera jamais trop averti et prémuni contre de tels accidents.

Ainsi, profitons de la première occasion que Tenfant, déjà maître de ses mouvements, nous donnera, pour lui apprendre à manier le feu avec prudence. Il brûle devant nous une feuille de papier, par curiosité pure ; nous lui disons avec douceur, comme Spencer le conseille : « Je crains que tu ne te brûles, si tu fais comme cela. » S'il se brûle les doigts, malgré notre avertissement, son expérience lui aura été doublement utile : il aura fait connaissance avec le danger, et éprouvé la sagesse de nos conseils. De même, il est prudent, de ne pas laisser des allumettes à la portée d'un jeune enfant. Mais, à l'âge de cinq ans, on peut lui en montrer le danger et le maniement. La première fois que vous le voyez jouer avec des allumettes, que vous le lui ayez ou non défendu, vous pouvez lui donner à tenir une allumette enflammée, de telle sorte qu'il soit modérément incommodé par l'odeur et légèrement chauffé aux doigts. Cette expérience, au besoin renouvelée, l'empêchera sans doute de toucher aux allumettes avant d'être à l'âge de s'en servir.

Quand on songe à la gravité possible des leçons de la nature, on est porté à s'en méfier. La belle chose, vraiment, qu'un front bossue et cicatrisé, un nez écrasé ou dévié, une joue, une lèvre ornées de balafres, une main couverte de rayures ou de plaques faisant tache sur la peau ! L'expérience de la vie dût-elle s'acheter au prix de quelques-uns de ces vilains stigmates, que l'enfant en aurait toujours

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assez. Ce n'est pas, d'ailleurs, le nombre ou la rudesse de ces avertissements naturels qui peut rendre un enfant prudent et courageux. Ces deux vertus tiennent plutôt à la manière dont ces accidents sont reçus, appréciés et gravés dans la mémoire. Prévenons-les, .si c'est possible, par nos recommandations précises : révènement survenu, soignons l'enfant, d'an air sérieux, sans le plaindre beaucoup, de sorte que nous puissions tranquillement parier de fa cause du mal, si elle a été dans son imprudence ou sa maladresse.

Un enfant à qui sa tante venait de donner tout un assortiment de couleurs, de pinceaux, de godets, de fioles, descendait du premier étage au rez-dechaussée, pressé d'aller dessiner des bonshommes. Un cordonnet dénoué de sa sandale le fit glisser dans l'escalier. Il se releva, la main toute en sang, avec une entaille à la première articulation du médius. Son oncle et sa tante lui plongèrent aussitôt la main dans une jatte d'eau. L'enfant, voyant les visages sérieux autour de lui, se mit à dire de lui-même : « Ce maudit lacet ! j'avais pensé à le rattacher, puis je l'ai oublié ! » Une de ses tantes ajouta : Tu sais aussi que je t'ai plusieurs fois averti de ne pas descendre en courant : l'escalier est dangereux ». L'éducation n''avait rien à se reprocher : on avait même averti l'enfant de bien nouer sa chaussure, et, comBue il avait huit ans, il n'aurait pas dû négliger àe le faire.

Voici un autre accident, qui aurait pu être fort grave, et que nous imputerons tout àlaiois à la maladresse de l'enfant et à l'imprévoyance des parents. Cet enfant avnit dix ans, était fort intelligent, mais très maladroit, et moins robuste que la plupart des enfants de

ison âge. On lui avait promis, pour couper du bois pendant les vacances, un couteau à plusieurs lames. On le lui donna au départ, sans autre souci de ce qui pourrait advenir. Dès le premier jour, Tenfant ne cessait de faire jouer le ressort, précisément parce qu'il le trouvait un peu dur : il se fit une large coupure au pouce. Sa mère se mit à crier ; il vit tout le monde en Pair, il crut son affaire plus grave qu'elle ne l'était : il s'évanouit, de peur sans doute. N'est-ce pas quelaleçon de la nature, amenée par la négligence des parents, qui auraient dû adoucir le ressort de l'instrument brutal et apprendre à l'enfant à s'en servir, était encore gâtée par la façon ridicule dont ils accueillirent l'accident à prévoir?

Il est des cas, en apparence plus simples, que le bon sens des parents devrait résoudre, tant au profit de leur autorité que de la sécurité et du développement moral de l'enfant. Ainsi un baby s'obstine à se tenir debout et à s'agiter sur sa chaise, de telle façon qu'une chute est imminente : certains éducateurs seraient d'avis qu'il faut le laisser tomber, si ce n'est pas de trop haut. J'aimerais mieux tirer l'enfant de la chaise et lui dire : « Tu n'y remonteras pas ». S'il persiste à s'approcher d'une fenêtre, d'un bassin, à mouiller ses habits et son corps en versant à pleins robinets l'eau d'une fontaine, vous devez le tirer résolument de là. Je connais un père de famille qui, dans ce même cas, se comporta d'une façon par troplacédémonienne. Une première fois, à la fenêtre, une seconde fois, au bord du bassin, il courut sus à l'enfant, le saisit et le poussa -comme pour le précipiter. Une troisième fois, il le retint de force sous le robinet, de façon à asperger -à jet continu sa tête et ses épaules: « Te voilà arrosé,

puisque tu veux Têlre », lui dil-il. On peut être sévère, sans être dur.

III. Disons maintenant quelques mots sur les réactions morales. Les actions des enfants qui peuvent être considérées comme des fautes causent à ceux qui en sont témoins des sentiments pénibles, en rapport avec la nature et la gravité du méfait. Ces sentiments peuvent se traduire en simples signes de désapprobation^ de chagrin, de douleur, d'indignation, de mépris ; leur expression peut aller jusqu'à des paroles et jusqu'à des actes qui sont de vraies punitions infligées au coupable. Les meilleures sont celles qui résultent naturellement des actes mêmes et qui restent dans le domaine des conséquences morales. Spencer cite quelques exemples douteux, où la sensation morale se complique plus ou moins convenablement, d'une sanction matérielle. C'est une petite fille laissée à la maison parce qu'elle n'est pas prête, par sa faute, à l'heure où les autres enfants vont s'amuser dans la campagne, un enfant grandelet, dont on ne remplace pas aussitôt les jouets qu'il a brisés ; un autre qui, ayant mis peu d'empressement à faire une commission pour son oncle, se voit refuser, le soir même, le jeu auquel son oncle l'avait accoutumé. Dans ces sortes de cas, les conséquences de la mauvaise conduite s'imposent d'elles-mêmes à la réflexion de l'enfant. D'autres fois, il n'aura pas de peine à reconnaître les conséquences indirectes de ses fautes, dans la froideur que nous lui témoignerons, et ceci, d'après moi, vaudra bien mieux.

Le plus souvent, à mon avis, nous devrons aider le jeune enfant à rattacher à sa faute la peine qu'il éprouve, et qui pourrait très aisément lui faire

oublier la faute elle-même. Qn pourra, par exemple, lui faire remarquer qu'on le traite avec plus de froideur, parce qu'il a manqué de politesse ; que, s'étant montré poltron, ses camarades se sont moqués de sa lâcheté. Si un enfant, qu'il insultait ou maltraitait, s'est rebiffé contre lui, et l'a battu sans trop de violence, ou lui dira : « Que veux-tu ? il était dans son droit », Si, malgré les précautions et les défenses renouvelées, il a reçu quelque égratignure ou quelque morsure d'un animal qu'il tracassait : « Je t'avais bien averti, lui dira-t-on: les bêtes, comme les gens, n'aiment pas qu'on les tourmente ».

Mais tous ces cas sont encore bien simples. Il en est de plus difficiles, et qui comportent des solutions bien différentes, suivant l'âge de l'enfant, son degré d'intelligence et de sensibilité morale, et suivant les circonstances très variables de temps, de lieux et de personnes. Ainsi, il est dans l'ordre de la nature que l'orgueil dimiaue la tendresse, que le mensonge fasse naître l'incrédulité. Si l'enfant a péché par orgueil, une humiliation imposée à son amourpropre, l'irritera, tout en le blessant. Par exemple, on donnerait une mauvaise leçon de modestie, en se moquant de la pédanterie ou de la coquetterie d'un enfant ; il vaut mieux lui faire voir, et répéter d'un air peiné, que d'autres ont ri de lui. On humilie et on afflige l'enfant qui a menti, en ne croyant plus ou en faisant semblant de ne plus croire à sa parole : ce serait assez de la peine sans l'humiliation. Mieux vaudrait que l'humiliation lui vînt des autres, et sans notre intervention. Je suis à cet égard de l'avis de M. A. Martin. « L'éducateur sans parti pris, et qui recourt aux procédés habituels, lorsqu'ils lui semblent bons, reprendra

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vivement le coupable, lui témoignera toute Taversion que lui inspire la laideur de son mensonge, et tâchera de produire sur lui une impression assez forte, assez désagréable, pour que l'idée du mensonge s'associe dans son esprit à Tidée de quelque chose de très vilain et de très pénible. Ce n'est pas ainsi que Toq traite les menteurs dans la vie réelle : suivant le cas, on les plaisante ou on leur témoigne une défiance froide, ou on leur inflige un affront sanglant. Ces procédés n'auraient pas du tout la même action sur un petit enfant que sur un homme ; la défense prolongée pourrait, en particulier, donner d'assez mauvais résultats. (1) »

Quelques autres cas vont nous montrer à quel point le bon sens, la prévoyance et le tact moral sont nécessaires à l'éducateur, pour ne pas mésuser du meilleur des moyens disciplinaires. Il est mille manières de combattre la paresse, ou plutôt d'exciter le goût de l'activité chez un jeune enfant. Mais si, pour des raisons toutes morales, un enfant bien portant vient à se montrer paresseux, comment lui appliquer la discipline des conséquences naturelles ? J'ai lu quelque part que l'enfant d'un ouvrier, mort de misère et de paresse, fut recueilli par l'assistance publique, et mis ensuite en apprentissage dans une maison dépendant de l'administration, où Ton n'eut longtemps qu'à se louer de lui. Un beau jour, par je ne sais quelle influence héréditaire, il lui prit la fantaisie de ne pas travailler, et il refusa d'entrer à l'atelier. Le directeur le laissa libre ; deux ou trois jours après, l'enfant, honteux et

(1) V Education du caractère^ p. 303.

repentant, revint se mêler au groupe des jeunes travailleurs. La porte de Paleliiîr lui fut impitoyableaient fermée, et ainsi de suite, pendant quelques jours, pour que la leçon fât sérieuse. L'enfant fut, en effet, corrigé pour quelques temps : il devint un ouvrier modèle. Mais une fois dehors, il ne larda pas à contracter de mauvaises liaisons, et, avant sa majorité, à se faire éliminer, comme son père, delà société des honnêtes gens. C'est, toute question d'hérédité à part, qu'une maison d'asile pour l'enfance n'a peut-être pas tous les moyens d'appliquer Ja discipline naturelle comme une Jbonne école, et surtout comme tme bonne famille pourrait le faire. Ainsi, pour rester dans k Même ordre d'idées, un père de ma connaissance, voulant faire honte de sa paresse à son fils âgé de huit ans, et la lui rendre insupportable, le priva, pour quelques jours, de ses cahiers et de ses livres. Le moyen réussit, au moins pQur le moment. Je ne conseillerais pas d'en abuser : l'enfant pourrait fort bien prendre goût à l'inaction, et se blaser sur la privation huniliante de ses instruments de travail.

Encore un cas où les parents font souvent preuve de la plus complète déraison, tout en se croyant les plus sages du monde. Un petit «nfant a outragé ou menacé une grande personne, un domestique, un maître, qui se sont cru autorisés à lever la main sur lui ; les parents, après le rapport de l'enfant, s'ils sont prudents, lui feront reconnaître ha fawle qui lui a attiré ce mauvais traitement, et ils garderont pour eux leurs réflexions sévères à Tendroit de ceux qui I ont appliqua. La discipline des réactions naturelles aura donc été fort bien appliquée. Mai^ supposez un enfant âgé de sept ou huit ans, à la raison et à la gé-

nérosité duquel on peut s'adresser en toute confiance, la même discipline devra-t-elle s'employer toute sèche et toute nue ? Pour celui-là, le bon sens et le cœur des parents trouveront quelque autre chose à y ajouter.

Voici, par exemple, une des solutions très variées que comporte le cas présent, et elle en doit suggérer d'autres.

Gérard, le domestique, était occupé à rincer des bouteilles. Just est venu par derrière, et lui a donné un grand coup de fouet dans la jambe. Gérard, surpris, hors de lui, a tapé sur l'enfant, et il a été congédié par ses maîtres. II s'en va désespéré, et regretté, car c'était un serviteur fidèle, qui avait déjà servi la grand'mère de Just. Celui-ci apprend des domestiques consternés le départ de Gérard ; ils lui disent que c'est sa faute. Sa mère l'attire à elle : « Je voulais/ écrit-elle, me faire raconter les détails de l'affaire, afin de savoir ce qu'il en pensait ; mais je n'ai pu rien obtenir, si ce n'est que Gérard lui avait fait aussi bien mal. Il se sentait dans son tort, et ne songeait qu'à se défendre. « Aussi, lui ai-je dit, Gérard est renvoyé, vous ne le verrez plus. » Il m'a paru que cette idée commençait à l'émouvoir. — « Mais pourquoi, dit-il, mon père Ta-t-il envoyé ? — Parce que, comme vous êtes assez méchant pour le battre, lui qui avait tant d'amitié pour vous, il pourrait bien arriver qu'il vous le rendît encore. — J'aime mieuxqu'il me le rende et qu'il reste. — On ne veut pas non plus que vous preniez l'habitude de battre. — Maisc'était pour jouer. — Nous aurons un autre domestique avec qui vous n'oserez pa^jouer de cette manière. — Je n'aurais plus donné de coups de fouet à Gérard. — Si nous en étions bien sûrs, lui ai-je dit, peut-être Gérard pourrait-il revenir ? — Oh !

maman, bien sûr, bien sûr». La contrition s'était emparée de lui, dès qu'il avait va qu'elle pouvait servir à quelque chose : elle s'est refroidie, quaad j'ai proposé d'aller demander à son père le pardon de Gérard. Edmond avait grondé sincèrement son fils, et d'ailleurs comme les enfants sont effrayés de tout ce qui les étonne, Just était si troublé d'avoir vu son père en colère contre Gérard, qu'il n'osait lui en parler. Je n'ai pas insisté, je voulais qu'il se déterminât tout seul, mais j'ai tourné l'entretien sur le chagrin de ce pauvre Gérard, sur son petit-fils qui est de lage de Just, et qui allait dire que Just l'avait fait renvoyer, sur le chariot que Gérard était pressé de finir, où il espérait traîner Just dimanche prochain : pauvre Gérard ! Tout cela travaillait dans son petit cœur, il à pris sa résolution, et m'a dit tout d'un coup : « Je vais parler à mon père ». Il est parti en courant pour aller trouver son père dans le jardin ; puis, arrivé près de lui, s'est arrêté tout court en baissant la tête, et prononçant bas quelques mots ininleUigibles. Mais j'avais suivi de loin ; Edmond, à qui j'ai fait signe, a bien compris, bien vite accordé ; la réconciliation a été générale, les promesses solen- 1

nellement renouvelées, la lettre écrite sous les yeux de Just, qui ne m'a pas quittée que je ne la lui eusse |

remise pour aller lui-même dire à Jean de la porter i

tout de suite à la poste ; elle est partie, et nous voilà tous contents (1) ».

Ce dernier exemple implique l'idée de réparation, qui, sous sa forme la plus matérielle et la plus

(1) M»« Guizot. Lettres sur Véducatioriy lettres XIV et XV I

78 l'éducation mtorale

simple, commence déjà à être com{)rise par un enfant de deux ans. Jean, âgé de vingf^iuU mois, vient d'apporter dans la chambre de son père tout son attirail d'ustensiles de cuisine, des soldats de plomb^ sa brouette pleine de sable, sa pelle et soa gobelet. Le père, occupé à écrire une lettre pressée, ne Ta pas d'abord aperçu. Bientôt, il voit les jouets éparpillés au milieu des papiers de rebut, dont le panier a été renversé, le tout saupoudré de sable mouillé. Il se lève, et, d'un ton impatienté : « Quel affreux gâchis tu as fait là ! Qui nettoiera ma chambre ? — Rosalie, papa. — Non, elle a trop affaire ailleurs. Elle n'a pas le temps de réparer le désordre que tu as fait. — Eh bien, toi, papa. — Moi, y pense Si-tu ? j'aurais de la besogne, si j'avais à refaire tout ce que tu défais ! Voyons, ramasse le papier, remets-le dans le panier; puis, tu reprendras tes jouets, et tu balaieras le sable avec ce petit balai ». L'ordre était intimé d'un air très sérieux, et l'enfant, confus, se mit en demeure d'obéir. Il le faisait avec autant de maladresse que de bonne volonté. « Je vais t'aider, pour cette fois, lui dit le père ; mais une autre fois, tu répareras seul le gâchis que tu auras fait. — Oui, papa, moi seul ». Le lendemain, l'enfant ayant fait un désordre du même genre dans le corridor, son père survient ; aussitôt Jean, qui était assis par terre, se pose sur ses genoux, et fait mine de reprendre ses jouets, en saisissant un d'une main, et de l'autre relevant du papier émietté. « C'est moi tout seul qui nettoie, papa ; n'y touche pas. :^ Voilà une leçon bien donnée, et fort bien comprise. Si l'enfant, surtout un peu plus âgé, avait montré quelque velléité de résistance, on aurait pu facilement lui appliquer la

méthode préconiâée par Spencer, lui* refuser ses jouets au momeni où il en aurait eu le plus vif désir, en lui disant qu'on ne yeutpas être exposé à réparer le désordre qu'il fait.

Je me demande si la même discipline est aussi aisément appliquable, mèn^ avec les enfants de dix ou douze ans, dans un autre cas proposé par Spencer. Voici un enfant, « habituellement négligent dans le scia de ses habits, qui traverse les haies sans* précaution, qui ne fait point attention à la boue. Si on le bat ou si on le met au lit, il se trouvera maltraité, et il sera plus occupé à ruminer sur ses griefs qu'à se repentir de sa faute. Mais supposez qu'on l'dblige à réparer autant que possible le mal qu'il a fait, à netloyer la boue dont il s'est couvert, à raccommoder les déchirures de ses vêtements, ne saura-t-il pas que c'est là un ennui qu'il s'est causé lui-même? Pendant qu'il souffrira la peine méritée, n'aura-t-il pas constamment présenta l'esprit le lien entre cette peine et sa cause? Malgré son irritation, n'aura-t-il pas clairement conscience de la justice de cet arrangement? Si plusieurs leçons de cette espèce ne produisent pas leur effet, si les habits neufs sont gâtés avant le temps, le père, poursuivant l'application de sa méthode disciplinaire, refusera de dépenser de l'argent pour de nouveaux habits avant l'époque où l'on a coutume d'en acheter; et si, pendant ce temps-là, il se présente des occasions dans lesquelles, fnute d'ha-^ hits propres, l'enfant soit privé de sortir avec sa famille, comme, par exemple, des excursions le dimanche et des fêtes chez ses amis, il est évident que le châtiment sera très vivement senti, l'enfant apercevra de mieux en mieux l'enchaînement de cause et

d'effet, sa n<^.gligence et la privation d'un grand plaisir. »

La solution de Spencer est admissible en principe, et peut même à certains égards être appliquée aux jeunes enfants. Mais l'on ne saurait admettre, même pour les enfants de dix ou douze ans, que le refus de réparer ses habits entraîne la réclusion à l'intérieur de la maison, pendant que le reste de la famille s'en va en partie de plaisir. Sans parler des inconvénients nombreux de l'internement solitaire, je trouve que la conséquence de la faute est cherchée bien loin, et poussée fort loin aussi, à tel point que Spencer lui-même l'appelle un véritable châtiment. Et s'il advient que l'enfant se complaise dans son expiation, s'habitue à ses habits sales et déchirés, ou lire même vanité de ses haillons et de ses trous, comme Diogène? Le plus simple est, selon moi, d'ordonner à l'enfant de réparer le désordre de sa toilette, en tant que la chose est possible. Ne rions pas trop de cette obligation imposée à l'enfant de raccommoder ses vêtements. Un père qui voudrait obtenir cela d'un enfant de trois à huit ans rappellerait quelque peu ce fameux consul dont il est question dans l'histoire romaine. Le consul Mummius, qui avait remplacé Métellus et remporté la bataille de Leucopétra, s'empara de Corinthe en 146. Il fît transporter à bord de sa flotte les statues et les tableaux qui ornaient cette riche ville. « Prenez garde de les briser, vous seriez obligés de les refaire », disait-il aux ouvriers chargés du transport. Mais cette méthode serait sans doute applicable avec prudence, à un enfant plus âgé.

Voici, enfin, un cas en apparence aisé à résou-

dre, mais qui ne Test pas toujours, et qui ne Test pas de la même manière pour tous les caractères ni pour tous les âges. Spencer distingue, parmi les suites naturelles du larcin, une conséquence directe, la restitution, et une conséquence indirecte, le mécontentement des parents. Rien de mieux : cette double sanction convient à tous les âges. Mais elles ne suffisent jamais ni l'une ni Tautre. Pour un jeune enfant de deux à trois ans, un vol n'est jamais chose considérable : faire main basse sur les objets à la portée lui est chose si naturelle, qu'il suffit presque de l'habituer à laisser les objets en place, et à ne pas prendre sans permission ceux dont la jouissance ne lui est pas formellement accordée. Mais à cinq ans, à sept ans, surtout à neuf ou dix ans, il n'y a plus ni petit larcin ni petit larron. L'autorité doit se déployer avec force, de façon à imprimer un souvenir durable. Encore fautil s'y prendre avec prudence, voire même avec habileté, pour ne pas blesser la délicatesse de l'enfant. Ne perdons pas de vue qu'il ne doit pas considérer ses fautes comme des défauts : l'idée qu'il est un voleur ou qu'on le considère comme tel pourrait lui causer un amer et inutile désespoir, ou, chose plus grave, commencer à le blaser sur une faute de cette importance. Cette difficulté est fort heureusement tournée dans l'exemple suivant :

« Mon petit Jacques avait six ans environ. Il revient de l'école avec un petit collier de verroteries ; il me le montre : « Qui t'a donné cela ? — On ne me l'a pas donné. — ^ Tu l'as donc acheté ? Comment as-tu fait ? tu n'avais pas d'argent. — II y a sur la place de l'église une marchande ; je l'ai pris à l'étalage. — Est-ce que la marchande t'a vu ? — Oh 1 non ! Je me

B. PÉRKZ. — L'Éducation morale. » 7

Si l'éducation morale

suis caché. — Pourquoi t'es-tu caché ? (Point de ré^ ponse)... Tu savais donc que tu faisais mal ? (Pomt de réponse encore)... Enfin, tu avais une idée en te cachant ; quelle était cette idée ? — C'est que la marchande ne me l'aurait pas laissé prendre. )^ Ces réponses et l'aveu qui les avait précédées^ me marquaient clairement que le petit bonhomme n'avait pas sur ia yravité du vol des opinions bien nettes. IL sentait vaguement (était-ce instinct héréditaire, était-ce influence de première éducation ?) qu'un enfant ne doit pas dérober ce qui ne lui appartient pas. Mais ce mot à^appartenir ne devait lui représenter rien de précis : si la distinction entre le lien et le mien s'était faite jamais dans sou esprit^ c'est qu'il n'eût jamais souffert qu'on lui chipât ses balles ; il eût sans scrupule mis la main sur celles de son camarade. Je pris Jacques par la main : ^ Suis-moi, lui dis-je ; nous allons aller chez la marchande ». II devint tout pâle et fondit en larmes : « Non, non, je ne veux pas y aller ». Il fallut bien obéir. « Voilà, madame, dis-je gravement à la marchande, un petit garçon qui vous a volé un collier pendant que vous aviez le dos lourné. Je viens vous le rendre en son nom et vous faire des excuses ». La femme leva de grands bras au ciel. Elle ne pouvait croire à tant de perversité chez un enfant qui avait l'air si gentil. La figure de Jacques était à peindre. « Je ne veux pas, reprit-elle, qu'il soit dit que vous ayez jamais rien volé de votre vie. Je vous donne le collier. » Le bambin leva sur moi un regard d'interrogation en même temps que de convoitise. « Garde-le, puisqu'on te le donne. Mais je compte que l'avanie que tu viens de subir

l'apprendra qu'il n'y a rien de plus laid au monde que le vol (1). >

(1) Fr. Sapcey, dans VEsiafelte, Chronique du 19 août 1886

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