CHAPITRE VI
Discipline par la sanction morale ou matérielle.
I. Réprimandes. — H. Menaces. — III. Punitions effectives. — IV. Les différents sens comme instruments de discipline.
I. Les réprimandes ne sont pas de simples témoignages de désapprobation. Il s'y mêle un blâme plus énergique, infligeant une assez grande humiliation, et une expression de mécontentement, très pénible chez un être aimé. Voir ses parents surpris et affligés de sa faute, c'est quelquefois pour un enfant une punition plus dure que la correction manuelle.
Nous devons toujours modérer l'expression de notre plus vif mécontentement. Il est toujours plus marqué au dehors, dans notre voix, dans nos attitudes et nos regards, que nous ne pouvons le croire, et l'impression que nous faisons est souvent plus désastreuse que celle que nous prétendons faire. Ces moyens de discipline sont draille ur s trop faciles pour ne pas aller le plus souvent au delà du but, c'est-à-dire de l'intimidation pure et simple. « Le gouvernement dômes-
tique, dans sa forme grossière et rude, est à la portée des intelligences les moins cultivées ; les coups et les gros mots sont des moyens qui s'offrent au barbare le plus primitif et au plus stupide paysan. Les animaux eux-mêmes peuvent appliquer celte méthode de discipline, ainsi qu'on le voit par les grognements «et les coups de dents au moyen desquels une chienne réprime ses petits trop exigeants (1). » Même à l'âge tendre, où les parents incarnent pour leurs enfants la loi morale, ils ne doivent pas trop prendre à cœur leur rôle de conscience personnifiée. Us doivent songer qu'il y a, qu'ils le veuillent ou non, deux choses tout aussi respectables que leur autorité : c'est la liberté de l'enfant, et sa petite raison, qui veut vivre et s'alimenter de ses expériences personnelles. S'ils en sont persuadés, ils ne voudront pas mériter le reproche que Spencer adresse à certains éducateurs : « Gomme ils ont identifié leur autorité et leur dignité avec le maintien des nombreuses lois qu'ils ont instituées, toute transgression devient une offense envers eux et une cause de colère de leur part (2). »
« Ne reprenez jamais l'enfant, avait dit Fénelon, ni dans son premier mouvement, ni dans le vôtre. Si vous le faites dans le vôtre, il s'aperçoit que vous agissez par humeur et par promptitude, non par raison et par amitié : vous perdez sans ressource votre autorité. Si vous le reprenez dans son premier mouvement,il n'a pas l'esprit assez libre pour avouer sa faute, pour vaincre sa passion, et pour sentir l'impor-
(1) Spencer, l^ Éducation, p. 162. Edit. popul. Alcan, édit.
(2) Spencer, loc. cit., p. 139.
tance de* vos avis : c'est même exposer l'enfant à perdre le respect qu'il vous doit. Montrez-lui toujours que vous vous possédez : rien ne lui fera mieux voir que votre patience (1). »
Gomme tous les moyens de discipline, fondés sur l'amour-propre, les réprimandes habituelles ou faites sans discernement, peuvent offrir des dangers que nou& n'avons pas tous signalés, quand nous avons parlé de l'émulation. L'inépuisable sagesse de M"^« Guizot nous fournit encore sur ce point les meilleurs avis.
« Les enfants, dit-elle, n'attachent pas à la faute qu'ils ont faite l'idée d'un défaut. Ils s'accoutument à considérer comme des défauts les fautes qu'on leur reproche habituellement. Ils y mettent même de Famour-propre. Si l'on parle de gâteaux ou de confitures devant un enfant ainsi élevé, il dira : « Moi, je suis gourmand, je mange tout ce que je trouve. » Si on cite un enfant docile et appliqué :* « Moi, dira-t-il, je suis paresseux, je n'aime qu'à ne rien faire. » Un enfant bien dressé pourra bien aussi se laisser tenter par un gâteau ou par un fruit, et braver volontiers l'indigestion pour un goûter qui lui plaît; il pourra bien préférer \t farniente à toute la science du monde : mais il ne peut consentir à passer pour un gourmand ou un paresseux 1
« Louise ne s'est peut-être jamais entendu reprocher généralement sa gourmandise et sa paresse, quoiqu'elle ait été reprise en mainte occasion; mais chaque occasion est un fait à part qui ne se renouvellera plus. Louise, ainsi que tous les autres enfants,
{{) De V éducation des fillesy édit. Defodon, p. 35.
•eêt persuadée que tout est fini pour elle avec la faute réparée ou pardonnée ; il ne lui entre pas dans la tête qu'on en puisse faire de nouveau un sujet de reproche ni le fondement d'une opinion sur l'ensemble de s(jn Hîaractère ou de sa conduite. Si j'accuse Louise d'avoir déjà perdu trois ou quatre paires de gants, elle me répondra : « Maman, je n'en ai perdu qu'une aujourd'hui »^; et si je lui parle d'une faute dont elle s'est rendue plusieurs fois coupable, elle me dira : « Mais je ne le fais pas à présent. » Jamais, à Tidée d'une faute, les enfants n'attachent celle d'un défaut ou d'une habitude ; et le mot « je ne le ferai plus » leur est beaucoup plus naturel que la pensée qu'ils recommen- <5eront demain ce qu'ils ont fait aujourd'hui.
« Quant à Sophie, dont l'amour-propre est plus éveillé que celui de sa sœur, j'ai trouvé un autre inconvénient à lui reprocher ses défauts par leur nom, c'est qu'il pourrait lui arriver d'en tirer vanité. On aime assez à dire : « Je suis comme cela. » C'est en quelque sorte se donner un état dans le monde en apprenant aux autres qu'on est quelque chose. Sophie commence à s'en apercevoir et aime à le faire rema*!*qoer ; tout, en ce qui lui est propre, bien ou mafl, acquiert une certaine importance. Sa bonne lui avait cKl plusieurs fois qu'elle était impatiente, elle se plaisait à le répéter, et j'ai eu quelque peine à la faire tenoncer à ce genre de mérite, d'autant qu'assez peu disposée à se corriger, elle ne trouvait pas que l'irtl*patience fût un grand défaut. J'attends, pour lui eti dottfter une juste idée, quelque occasion où elle se sôit impatientée d'une manière bien déraisonnable et bien ridicule, et je prendrai soin que le souvenir qu'elle <€n conservera soit de nature à lui faire passer l'ônvie
d'apprendre à tout le monde qu'elle est impatiente (1). > Les réprimandes continuelles ont de nombreux inconvénients. L'enfant souvent grondé s'aperçoit fort bien qu'il ne le mérite pas toujours : son sentiment de justice en est d'abord froissé, puis il devient indifférent aux reproches ordinaires. Ils ne laissent pas, d'ailleurs, de produire en lui un état chronique de malveillance ou d'irritation, et d'affaiblir la confiance et la sympathie, c'est^-dire, les deux plus puissants ressorts de l'éducation. Le moindre inconvénient de cette discipline grondeuse, c'est qu'elle en est souvent pour ses gros mots : l'enfant ne les écoute plus. Quelle influence morale peuvent avoir sur lui les parents et les maîtres qui voient dans les moindres peccadilles une menace pour leur autorité ? Fénelon, prêchant d'exemple, recommandait aux éducateurs de passer aux enfants bien des choses, des étourderies, des méprises, « qu'on peut faire semblant de ne pas voir », ou qu'on se contente de relever par de petits avis et de douces réprimandes.
Locke allait beaucoup trop loin : il oubliait le principe de proportion dans la pénalité, en accordant aux parents le droit d'imposer leur domination à propos de quelques petites bagatelles, sous prétexte qu'ils doivent toujours être obéis de leurs enfants et ne pas souffrir qu'ils leur fassent la loi. On ne saurait admettre un droit qui n'a pas raison. L'autorité doit mesurer la répression à la faute, sous peine d'être arbitraire, de se contredire elle-même, et d'être souvent méconnue^ parce qu'elle aura heurté le sentiment de la justice qui est si vif chez le petit être.
(1) Lettres sur réduc, 1. 1, lettres xx.
Pour sauvegarder le respect, et satisfaire à ce sentiment de justice, les réprimandes ne doivent avoir qu'une durée raisonnable. On pourrait, à la rigueur, ne pas trop reprocher, à la mère d'un tout jeune enfant, la faiblesse qui la fait gronder et pardonner presque en même temps. Mais, en règle générale, et surtout quand il s'agit d'enfants plus âgés, rien de plus fatal à l'autorité que ces alternatives d'indulgence et d'emportement qui caractérisent les mères faibles. Et à cet égard, hélas ! combien d'hommes qui sont femmes ! Rien aussi de plus propre à diminuer l'affection ; comme le dit avec raison Herbert Spencer, f ne continuez pas sans nécessité à montrer de la froideur pendant trop longtemps, de peur que votre enfant ne s'accoutume à se passer de votre affection, et que vous ne perdiez ainsi votre influence sur lui (1) ».
II. Les menaces sont des avertissements ou des prohibitions rendus plus pressants par la signification d'une peine qui suivra l'accomplissement de l'acte défendu. Je ne leur vois pas d'autre but que de faciliter la soumission, ou d'affaiblir une résistance que l'on ne veut pas briser. Elles viendront naturellement après une défense renouvelée d'un ton sérieux, mais de bonne amitié. La volonté de l'enfant paraît-elle indécise entre l'interdiction et l'attrait de l'aclion commencée, on l'avertit que, s'il continue, on va lui ôter le moyen de faire ce qui déplaît. Si la menace ne réussit pas, on l'exécute sans mot dire.
Les meilleures menaces sont celles qui se rap-
(t) V Education, p. 157.
portent à des actes que Tenfant veut faire ou est en train de faire. L'obéissance lui est ainsi plus facile, et 6'est tant de gagné pour l'habitude que nous voulons lui en donner. Un enfant de deux ans, de quatre ans, ne comprend rien aux interdictions visant un temps quelque peu éloigné ; l'absolu et le permanent ne disent pas grand'chose à sa pensée. Comment le souvenir de nos interdictions, même associées par une longue habitude à l'idée de notre mécontentement et de certaines autres conséquences pénibles, pourrait-il opérer pendant notre absence, et pour une série d'actes de même nature, puisque notre présence n'en empêche pas l'accomplissement? On ne lui dira donc pas, comme à un enfant de six ou sept ans bien dressé : « Ne fais pas ceci ou cela, quand je ne suis pas là : — Un enfant ne doit pas monter debout sur une chaise >; « Tu ne te serviras jamais du couteau ou des ciseaux sans ma permission ». Mais on lui dira : « Encore une fois, ne fais pas cela » ; — « Je ne veux pas que tu montes sur cette chaise »; « Laisse là ce couteau, ces ciseaux, ou je vais te les ôter. »
Comme les menaces sont appelées à soutenir notre autorité méconnue, il y aurait quelque imprudence à le laisser trop voir. Il en est souvent ainsi, quand notre amour-propre de législateurs se trouve engagé en toute rencontre, ou que notre pusillanimité nous donne trop aisément l'illusion du péril; quand nous avons plus en vue notre repos que l'intérêt de l'enfant, en lui défendant de mal faire, et que nous oublions enfin que c'est à lui plutôt qu'à nous qu'il fait tort par sa désobéissance. Nos menaces, comme nos prohibitions, doivent être faites, et surtout exécutées avec le plus grand calme. La sévérité sans
violence fait souvent plus d'effet que la plus forte punition.
Cette fermeté douce, l'idéal du caractère paterneî, est beaucoup plus rare qu'on ne le croit. Quelle misère qu'un homme, dans la force de l'âge et de l'expérience, aille jusqu'à voir un affront personnel dans le méfait ou l'obstination d'un petit être faible et sans consistance, et entre en compétition d'autorité avec ce fétu vivant qu'il renverserait d'un souffle I II en est <jui perdent toute mesure et toute dignité dans ces sortes de conflits, souvent amenés par leur imprudence ou leur versatilité. Je montais un jour dans la chambre d'un fort mauvais élève, dont aucun maître n'avait pu rien faire, et dont je n'ai rien fait moimême. Le père, voulant me donner la preuve de sa compétence pédagogique, m'avait précédé et s'était mis à cravacher le jeune révolté, comme il aurait fait à un chien. C'étaient, des deux côtés, des cris épouvantables, au milieu desquels je saisis ces mots significatifs : « Sera-ce toi ou moi qui céderai ? — Je ne céderai pas. » Après une nouvelle grêle de coups, le père ouvrit la porte, et passa devant moi, hors de lui, mais Pair plutôt navré que furieux. A peine eut-il fait quelques pas dans l'escalier, et comme je mettais la main sur la poignée de la porte, j'entendis l'enfant rire aux éclats pour narguer son père. N'était-ce pas bien triste ?
Les mères, en de telles circonstances, blessées encore plus dans leur affection que dans leur amourpropfe, et croyant ne plus être aimées dès qu'elles ne sont plus écoutées, fout des scènes de désolation, qui ne montrent que davantage leur faiblesse. Trop heureuses, si leur abdication ne va pas
plus loin, si, ne pouvant mettre d'accord leurs menaces et leurs actes, elles ne se retranchent pas derrière l'autorité d'un absent 1 L'enfant ne laisse pas échapper de tels aveux d'impuissance, et, à l'occasion, il ne sait que trop bien s'en prévaloir.
Dominés par la colère, les parents s'oublient à faire souvent des menaces irréalisables, ou qu'ils n'ont pas l'intention de réaliser. Les parents sans esprit de suite arrivent au même résultat en oubliant d'exécuter leurs menaces : chose passée, chose oubliée. Rien de plus malheureux pour l'enfant. II ne croit aux paroles que lorsqu'elles sont d'accord avec les actes. Il en use à son aise avec une autorité qui ne se prend pas elle-même au sérieux. Le principe de l'obéissance est atteint en lui-même par cette éducation molle et ondoyante, et chaque menace illusoire fait perdre une occasion d'établir une bonne habitude, et par conséquent gagner du terrain à une mauvaise.
III. On entend par punitions des souffrances positiv^es ou des privations de plaisir imposées à la sensibilité physique de l'enfant. Elles suppléent aux réactions naturelles, quand les conséquences de la faute seraient éloignées ou excessives. Elles peuvent pourtant quelquefois n'être pas en rapport avec cette faute ; comme, par exemple, lorsque la privation d'un dessert ou d'une friandise suit un acte d'insubordination, de grossièreté, d'indiscrétion, de mensonge, commis pendant le repas ou au moment de se mettre à table» Il est bien entendu que ces punitions et ces privations seront, dans tous les cas, justes, proportionnées à la faute, surtout rares et légères.
L'enfant comprend de fort bonne heure la signification des petits châtiments qu'on lui inflige. En effet, ces souffrances lui sont imposées avec Iç même air et la même voix sévère que les interdictions et les réprimandes. Ce sont des réprimandes aggravées d'un mal d'autant plus sensible qu'il vient à l'improviste. J'ai vu de toutes petites chiquenaudes sur la main produire un très grand effet sur un enfant de dix mois pleureur et récalcitrant. Mais l'effet est bien plus profond, bien plus moral, chez un enfant plus âgé, quand il est en état de comprendre que la puni^ tion est destinée à châtier une faute pour laquelle une réprimande, ou une simple désapprobation n'aurait pas suffi.
Voici une question bien controversée, et à l'égard de laquelle il est difficile de prendre absolument parti. On mène les animaux par la bouche, pour répéter une locution vulgaire, par les satisfactions accordées ou refusées à leur palais et à leur estomac. Bossuet estimait qu'on ne mène ainsi que les brutes ; Fénelon et Locke n'admettaient pas de tels moyens pour des êtres raisonnables. Le premier disait : < Ne promettez jamais aux enfants pour récompenses des ajustements ou des friandises )>. Et le second : « Pas de récompense, de cajolerie, pour les engager à s'acquitter de leur devoir ». Ces théoriciens ont fait école ; je lis dans le livre d'un auteur qui a consacré à l'enfant un chapitre intéressant : « N'employons jamais la nourriture comme moyen d'émulation, soit comme puaition, par la privation : soit comme récompense, par un surcroît quelconque de friandise ; c'est rendre inévitablement un enfant gourmand et envieux, fan-
tasque et paresseux ; c^esl le corrompre tofailliblement (1) ».
Celle maxime est un peu exagérée. Je ne dirais pas avec Rousseau, qui s'est assez souvent trompé dans les questions de pédagogie morale : « Il n'y a presque rien d'indiflérent au goût... Je conclurais au contraire que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par la bouche. Le mobile de la gourmandise est préférable à celui de la vanité, en ce que la première est un appétit de la nature, et que la seconde est un ouvrage de Topimon (2) ». Mais je trouve, dans l'ouvrage de M. Bain sur l'éducation, des raisons très plausibles de faire appel, en fait de discipline morale, aux énergiques stimulants de l'appétit. « On peut faire, dit-il, une distinction instructive entre la privation et la faim, ainsi qu'entre leurs contraires. La privation est une insuffisance réelle de matières nutritives dans le sang ; la faim est la voix de l'estomac qui réclame sa nourriture aux heures où il a Thabitude de la recevoir, c'est une sensation locale qui peut être très aiguë, mais que n'accompagne jamais l'abattement profond causé par l'inanition. Notre sang peut avoir bien assez de substances nutritives à sa disposition au moment où la faim nous a fait déjà souffrir. Punir un enfant en lui retranchant, une fois par hasard, un des trois ou quatre repas de la journée, ne saurait avoir le moindre inconvénient au point de vue de sa santé, et peut en même temps produire sur lui une
(1) De réducaiion populaire, A. Robert, p. 62.
(2) VÉmile, p. 154, édit. Garnier frères.
impression salutaire comme motif d'action. Diminuer d'une manière absolue les éléments nutritifs mis à la disposition de l'organisme, est- une punition fort rigoureuse ; infliger par la faim une souffrance passagère n'est pas du tout la même chose... La réunion des plaisirs très vifs du goût avec la satisfaction de l'estomac, et le bien-être que cause l'abondance des éléments nutritifs dans un corps vigoureux, constituent une somme considérable de sensations agréables. Entre le minimum nécessaire à la conservation et la nourriture luxueuse que permet la richesse, l'échelle est fort étendue, et offre un vaste champ d'influence pour l'éducation des enfants (1) ».
Ce moyen disciplinaire basé sur les plaisirs du goût et la privation, ou plutôt la réduction de ces plaisirs, me paraît applicable même à des enfants âgés d'un an à trois ans. Mais pour tous les âges d'enfants, il y faut un tact et des ménagements infinis. Mieux vaudrait passer à l'enfant quelques fautes graves, et attendre l'occasion de les réprimer par d'autres moyens, que de s'exposer à le priver, même un jour, du minimum de nourriture nécessaire ci la conser" vation de la vie! Dans plus d'un cas, l'hygiiène et l'humanité protesteraient hautement contre cette inva-^ sien de pratiques barbares dans l'éducation. Mais, supposé que l'on ait affaire à un enfant robuste, et que la privation d'une friandise, par exemple, celle du dessert, ou d'un mets préféré, l'amène à réfléchir sur l'importance de sa faute, je ne vois pas d'inconvénient à lui infliger cette souffrance d'un moment, qui aura pour lui d'heureuses conséquences. J ai vu ce moyen, employé
(1) La Science de V éducation, A Bain, p. 47.
avec justice et modération, contribuer à la disparition de certains défauts intolérables, comme le mensonge ou la cruauté. Mais, parmi les peines se rapportant au goût, il en est une qu'on ne devrait jamais, selon moi, infliger à un enfant: c'est de le forcer à manger des aliments qui ne lui vont pas.
Les punitions fondées sur les peines de l'odorat auraient beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages. Elles pourraient occasionner chez certains enfants délicats des dérangements graves, et, par suite, une irritation très défavorable à l'influence morale de l'éducation. Elles ne tarderaient pas à émousser la sensibilité olfactive, et cesseraient d'être une souffrance, ce qui serait un double mal. C'est là un genre de pénalité barbare, et l'on rougit en pensant qu'il a pu être employé par des éducateurs.
Les sensations pénibles de la vue peuvent-elles, en certains cas, servir de moyens disciplinaires ? Avec M. Bain, je réponds absolument: non. « Les souffrances éprouvées par les organes de la vue, dit-il, peuvent être fort intenses ; mais, comme punition, on ne les trouve que dans les codes les plus barbares (1) )>. Je ne saurais admettre, même pour une seule fois, même pour une faute grave, même à l'égard d'un enfant non timoré, la réclusion dans les ténèbres, avec ses effrayantes visions qui peuvent avoir de si désastreux effets sur le système nerveux. Le mot de cachot, comme celui du revenant, doit être banni du vocabulaire enfantin. S'il est bon de dresser
(i) La Science de V éducation^ p. -48.
Tenfant à n'avoir pas peur des ténèbres, ce n'est pas en les lui faisant subir en manière de châtiment.
II nous vient par la vue une foule d'impressions donnant lieu au réveil de sentiments très pénibles qui se sont associés à des sensations visuelles. Ce sont des souvenirs, et comme des menaces de châtiments, de privations, de souffrance et de honte. J'ai conïiu une mère, de l'école rébarbative d'Orbilius, qui, fatiguée de gronder et de battre ses enfants, les coutraigaait à se tourner vers le mur, et à regarder sans bouger, pendant un quart d'heure ou plus, le martinet pendu à son clou. Elle ignorait qu'on n'obtient pas mieux la véritable obéissance en frappant l'imagination qu'en broyant le corps. Loin de conseiller aux mères de l'imiter, je les engage de toutes mes forces à ne se servir du martinet que pour battre leurs habits.
Si la morale tire son profit plus ou moins direct des plaisirs de l'ouïe, on ne saurait non plus compter les souffrances de cet organe parmi les punitions admissibles. « Des sons durs et discordants peuvent devenir une véritable torture (1) »; mais leur intensité aurait pour effet d'émousser l'acuité du sens et de le rendre insensible à cette douleur, ou de produire dans la sensibilité nerveuse et morale une irritation qui irait contre le but même de la discipline, qui est d'amener au calme par la réflexion, et à la sagesse par l'un et par l'autre. L'emploi du moyen contraire rendrait plutôt des services à l'éducation.
(1) La Science de V éducation, p. 48.'A. Bain. B. Ferez. — L'Éducation morale. 8
Une petite fille avait été punie pour une faute assez grave ; mais la punition Tavait seulement attristée ; elle accourut en pleurant et en sanglotant vers sa mère, qui s'était mise tout machinalement à jouer au piano un des airs favoris de l'enfant. Elle couvrit de baisers les mains de sa mère, grimpa sur un haut tabouret à côté d'elle, et lui dit, en l'implorant da regard : « Pas féché : maman, Louise sage : pas fâché I petite maman, joué. » Ce fut une révélation pour la mère, qui depuis lors usa, sans abuser, de ce dérivatif commode pour amener, sans réprimande ni punition, l'enfant au diapason moral qu'elle lui souhaitait. La gaité de l'enfant, c'est la moitié de sa sagesse.
La fatigue musculaire n'est imposée comme punition que par des parents ignorants et mal élevés. Mais, à quelque excès que cette fatigue fût poussée, elle serait encore moins désastreuse pour la santé et pour l'humeur de l'élève que la fatigue nerveuse qui résulterait d'un surcroît de devoirs ou de leçons imposés en manière de punition. Le travail intellectuel est d'ailleurs quelque chose de si élevé, de si intime^ ment lié à la liberté de l'esprit, que je considère comme une punition excessive au point de vue moral de donner seulement deux lignes à écrire ou à apprendre. Quant à la privation des jouissances musculaires, elle peut être utilement imposée au jeune enfant comme punition. Mais cette interruption de jeu doit^ en général, avoir pour motif quelque faute commise pendant le jeu même. Elle est alors plus sensible, plus naturelle, et la seule condition à observer, c'est qu'elle soit toujours courte.
Les sensations du toucher thermique peuvent-
«lies, comme celles du goût, être exploitées au bénéfice de la discipline morale ? Peut-être, mais rarement, et dans les cas extrêmes, et avec les plus sages précautions. On a tellement abusé, dans l'éducation scolaire, de la station à l'air par toutes les saisons, que ce système a été presque unanimement condamné comme inhumain. J'ai vu cependant de mauvais écoliers grandement humiliés et torturés par une telle punition subie pendant un quart d'heure ou seulement cinq minutes, en plein hiver, mais sans nul préjudice pour l'exercice nécessaire à leur santé. Ici, reflfet moral est tout, et la durée du châtiment est ce qui importe le moins. J'ai vu aussi de petits enfants très salutairement punis de leur obstination ou de leur irascibilité par une exclusion d'un moment. Un enfant de deux ou trois ans considère comme un châtiment rigoureux d'être pris vivement par le bras et comme jeté hors de la famille, dans la cour ou le jardin, la porte se refermant brusquement sur lui, pour dix minutes en été, et cinq minutes au plus par les temps de froid modéré. Les impressions physiques de ce genre de punitions sont inofTensives, mais il en peut résulter des impressions morales salutaires.
Les coups imposés en manière de châtiment se rapportent aux pénibles sensations de la peau et de la chair, autrement dit aux souffrances tactilo-musculaires. Je ne serai pas long sur ce sujet. Mes lecteurs ont dû se renseigner, je suppose, ou se renseigneront avec plaisir et profit auprès des maîtres qui en ont tout récemment parlé mieux que je ne saurais le faire. Les verges, les férules, les coups sont officiellement interdits dans nos écoles. Je fais des vœux pour
qu'ils y soient supprimés, et pour que la mode eo passe de l'école à Ja famille. Il est inutile, ce semble, de rappeler à nos parents instruits et quelque peu bien élevés, que les châtiments corporels sont les pires des punitions, et, soit par l'irritation, soit par la hoate qu'elles engendrent, les moins propres de toutes à assurer l'obéissance intérieure. Locke les admettait pour les cas extrêmes. Je ne les admets en aucune façon, ni pour les cas graves, ni envers les enfants les plus mal nés, ni sous la forme la plus bénigne. « Les règlements, aus&i bien que les mœurs, condamnent absolument en France les châtiments corporeb », dît M. Compayré, et il nous suffit, comme à lui, pour légitimer leur interdiction, que, « selon l'expression de Locke, ils constituent une discipline servile qui rend les âmes serviles (1) ».
Libre aux Anglais et aux Allemands de discuter encore sur les vertus singulières du fouet, de la bastonnade, des coups de pied et des soufflets, comme moyens de discipline scolaire ou militaire. Relativement à nos écoliers, rappelons-nous que nous sommes les héritiers de Rabelais et de Montaigne, qui, les premiers, ont protesté contre cette discipline barbare. « Au livre quatrième de son Pantagruel^ Rabelais parle d'un certain Tempeste qui < feut un grand fouetteur d'escholiers au collège de Montagu»; et dans le Gargantua^ il maudit ce « collège de pouillcrie », « car trop mieux sont traités les forcez entre les Maures et les Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les chiens, que ne sont ces malautruz audict collège ». Montaigne appelle les
(1) Cours de pédagogie^ p, 442.
collèges de son temps « une vraie géole de jeunesse captive ». « Arrivez-y, dit-il, sur le point de leur office, vous n*oyez que cris, et d'enfants suppliciez, et de maîtres enyvrez en leur cholère. Quelle manière pour esveiller Tappétit, envers leur leçon, à ces tendres âmes et craintives, de les y guider d'une trongne effroyable, les mains armées de fouets (1) 1 ». Je plains tes parents, arriérés de trois siècles, qui, pour mater un ou deux enfants, ne trouveraient rien de mieux que ces barbares traitements dont un bon maître n'a pas besoin pour tenir une classe de quarante ou cinquante élèves^
Et puis n'oublions pas que ces chers enfants sont de jeunes soldats français, et par l'esprit et par le cœur, qui regardent déjà virilement leurs aînés marcher au son du clairon et au bruit du tambour. Dans la famille, à l'école, traitons-les en futurs soldats. Or, les soldats de France n'ont jamais pu tolérer la discipline des verges. Le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre sous Louis XVI, tenta d'opérer dans l'armée des réformes qui n'étaient pas toutes fort heureuses ; celle, entre autres, de soumettre le soldat à des punitions corporelles. « Pour ne pas appliquer cette dernière ordonnance, des caporaux descendirent au rang de simples soldats. Un officier subalterne, contraint de frapper un de ses inférieurs de vingt-cinq coups de plat de sabre, s'arrêta au vingt-quatrième, disant : < Quant au dernier, je me le suis réservé à moimême », et il s'enfonça le fer dans le corps. On prêtait à un grenadier le propos suivant : « l-ics Français n'aiment du sabre que le tranchant (2). »
(1) A. Martin, V Éducation du caractère^ p. 281.
(2) E. Maréchal, Histoire de P Europe et particulièrement de la France de iÔiO à 1789, Delalain, 14* édit., p. 1051.