‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 21 sur 87 · CHAPITRE m La vue · texte numérisé non relu

CHAPITRE m La vue

L On ne sait encore rien de certain sur Tordre dans lequel renflant arrive à distinguer les diverses couleurs. •— II. Premiers plai* sirs de la vue.— Premières peines dues à la vision.— III. Origine prol)al)Ie du plaisir et de la peine que nous procurent les couleurs.— IV. Part à faire à l'expérience individuelle. — V. CondnaioDB pratiques des observations précédentes.— VI. Préceptes relatifs aux sensations désagréables de la vue.

I. On ne sait encore rien de bien certain sur J'opdre dans lequel l'enfant arrive à distinguer les diverses couleurs. II est manifestement sensible à la quantité, avant de TètTe à la qualité de la lumière : tout pramre qu'il distingfue d'abord le clair de l'obscar, -et quïl n'arrive que fart lenteme»t à distinguer les diverses couleurs. Il les percevrait, assure-t-on, dans un ordre correspondant au degré décroissant de lenteur et de longueur des ondes d'éther . Il passerait , d'après Preyer, et non d'après Binet, du rouge au jaune, au blanc, au noir et au gris, puis au vert et au bleu, qu'il confondrait ass«z longtemps avec le gris. On reccwanaît ici la théorie de l'évolution des couleurs, qui a valu à M. Magnus tant d'objections sérieuses. Ë^e ne saurait être confirmée par les récentes expériences faites sur de jeunes enfanta, et portant •^nv Tépo-

que où les diverses couleurs sont correctement désignées. Il est assez probable que ces expériences, étendues à plusieurs sujets, ne donneraient pas des résultats identiques. Et ceci pour deux raisons : c'est d'abord que les progrès sérieux du langage ne sont pas également hâtifs chez tous les enfants ; d'autre part, que le daltonisme, fréquent même chez les adultes, comporte plusieurs variétés : chez certains, la rétine est insensible aux rayons rouges et aux rayons bleus; d'autres confondent entre elles les diverses couleurs, tout en ne les confondant pas avec le blanc, le gris et le noir ; d'autres enfin ne perçoivent pas le violet, et ne perçoivent les autres couleurs que sous un éclairage intense (1).

II. Quoiqu'on ne sache encore rien de bien certain sur la distinction progressive des couleurs chez le jeune enfant encore muet, on sait qu'il éprouve dès les premiers jours un grand désir de la lumière. Le nouveau-né recherche la lumière vive du jour. Il ne tarde pas à tourner la tète vers la fenêtre, quand elle s'ouvre, ou quand on l'en éloigne, et à suivre des yeux une lumière promenée dans la chambre. On peut dès lors constater chez lui des signes de plaisir. Bientôt sa joie est plus vive à la vue d'objets clairs, brillants, surtout d'objets en mouvement. La clarté modérée, les couleurs éclatantes, pour lui des couleurs claires, leur agitation lente, qui lui permet d'en voir les nuances variées ou simplement les lui fait percevoir comme en déplacement dans le champ de vision, ce sont là, pour les premiers temps, les plaisirs de la vue.

(1) Taine, r Intelligence, t. L p. 228,

La vue a aussi ses premières peines, occasionnées par les lumières trop vives, les objets aux tons trop crus, quand on les rapproche brusquement des yeux. Ces impressions pénibles se traduisent par la fermeture ou le battement des paupières, tandis que les yeux grands ouverts et brillants marquent la satisfaction produite par la vue ou par tout autre sens. Mais la couleur n'y est pour rien.

III. Quelques mots sur l'origine probable du plaisir et de la peine que nous procurent certaines couleurs.

D'après les physiologistes, le rouge et le jaune, correspondant aux ondes lumineuses les plus longues, provoqueraient une activité plus intense de la vision, et par suite, une jouissance plus grande que les autres couleurs. Ils sont excitants pour l'organisme, dynamogènes par excellence.

D'après les philosophes transformistes, les plaisirs et les peines de la vue ne sont pas primitifs et simples. Au plaisir immédiat qu'entraîne toute sensation intense se serait associé chez nos ancêtres le plaisir d'autres sensations agréables. Ainsi le jaune et le rouge, si chers aux enfants, aux sauvages et aux gens du peuple, ne plaisent pas seulement à cause de leur tonalité lumineuse : ils ont dû attirer fortement l'attention de nos ancêtres frugivores ; de là le plaisir qui s^attache à ces sensations correspondant aux premières jouissances alimentaires de l'homme. Le plaisir du goût aurait ici accompagné et dominé le plaisir visuel. Le plaisir que nous avons à regarder la couleur, si fraîche et si vive d'ailleurs, de la voûte azurée, serait un souvenir organique de l'époque an-»

138 l'éducation horale

cesirale, se rattachant aux idées de repas facile» et de tranquillité heureuse. A la vue de la verdure abondaMe et de nuance claire, se rattacherait l'idée d£ belle saison et de bonne vie.

Quant aux couleurs dont la vue seule déplaît, toujours d'après cette théorie, s'il y en a, elles se sont en outre, primitivement associées à certaines sensations ou à certains sentiments de nature pénible. De là leur caractère affectif. « Le noir n'est pas une sensation, mais le manque de toute sensation en un point donné et à un moment donné, quand on compare ce point et ce moment à d'autres où la sensation est présente (1). » Cette cessation de l'action sensorielle étonne l'enfant ; elle peut méine lui déplaire. Ajoutons qu'il a pu s'y ajouter, dès les temps primitifs, des expériences tristes, qui auront fait de cette nuance un symbole et un accompagnejneBt d'idées lugubres.

IV, Il ne faut pas négliger la part de l'expérieBce individuelle. Quelle que soit la part à faire à l'hérédité dans ie plaisir ou la peine que nous causent certaines nuances ou certains assemblages de couleurs, les émotions les plus vives et les plus durables sont celles qui ont intéressé l'enfant par quelque autre côté. Ainsi au jaune, au rouge et au blanc, se rattachent pour lui des souvenirs d'aliments, de vêtements, de jouets, d'objets divers, dont l'usage ou la rencontre lui fut jadis agréable. Pour moi, le bleu clair m'avait plu dans un grand nombre d'objets soyeux ou lustrés, des robes de femmes ou de jeunes filles aux gracieux contours, etc. Mais ni la voûte du ciel, ni l'azur céleste des cimes pyrénéennes, n'ont

(l) Taine, V intelligence^ t. I, p, 233.

-baissé la moindre trace dans mes souvenirs d'-eniant. Le vert-clair des bons points, le vert doré des raisins, des figues et des prunes, me réjouissaient fort aussi. Mais celui des plantes et des arbres, des tiges, des feuilles, des branches, des massifs, celui même des liantes herbes ou des gazons unis, ne me disait rien, que je sache. Encore à dix ans, je restais froid au sein de la verte nature (1). Il est aussi, je le crois, bien peu d'objets qui déplaisent, à l'origine, par la couleur seule. Le noir nous platt,au contraire, quand s'y associent les sensations, dues au toucher, de rond, de poli, de doux. Le noir peut déplaire au jeune enfant en vertu d'expériences personnelles.il se détourne quelquefois, en effet, des personnes habillées de noir. Ne serait-ce pas à cause du contraste de cette couleur avec la couleur ordinaire des v6ten\ents ? Une personne tout habillée de cette couleur inusitée pour ses yeux doit le surprendre et au prenwer moment lui déplaire. Mais il s'y fait vite. Ainsi un animal domestique, chien, chat, oiseau, est d'abord tout agacé de vous voir un chapeau sur la tête, mais il n'est pas longtemps à s'y habituer.

V. Nous pouvons tirer quelques conclusions pratiques des observations précédentes.

Comme toutes les sensations de la vue ne laissent pas d'être agréables au petit enfant, quand leur objet ne lui déplaît pas, et qu'elles ne dépassent pas une certaine intensité, la première éducation n'a guère à s'en préoccuper. Mais, dès l'âge de trois ou quatre ans, il convient de procurer à l'enfant le plus possible de jouissances visuelles, par la présentation fréqueate

' (1) V. Venfimt de trois à sept ans, p. 170.

d'objets dont le charment tout à la fois la couleur, la forme, la destination ou les usages. Encore faut-il y procéder avec mesure. De ce que les enfants ont en général un goût pour les couleurs tranchées et criardes, il n'en faut pas conclure qu'il soit bon de favoriser chez eux ce goût, qui est un signe d'infériorité, et qui est très marqué chez les peuples non civilisés. Certains peuples du Midi de l'Europe affectionnent les couleurs voyantes, et on les en a excusés sur ce que les couleurs vives sont en harmonie avec la lumière éclatante de leur ciel. Mais les Américains du Nord on!-ils la même excuse à leur mauvais goût pour ces couleurs ? Les paysans des Pyrénées aiment les couleurs sombres, et ceux de la Suisse plutôt peutêtre les couleurs vives. Les femmes d'Arles sont presque toutes en noir : le soleil n'y est pour rien. L'Arabe est habillé de blanc, et la cape de l'Espagnol est le plus souvent de cette couleur : est-ce parce que c*est la couleur la moins chaude, parce qu'elle réfléchit la chaleur, que les autres absorbent?

Quoi qu'il en soit, le goût des couleurs éclatantes passe pour une infériorité esthétique, qui restreint beaucoup la somme des plaisirs visuels. En France, dans les classes élevées et moyennes, l'art d'apprécier les couleurs tendres, et de combiner leurs nuances, est poussé plus loin. Gomme on peut s'en rendre compte par les savants travaux de M. Ghevreul, cet art s'appuie sur les notions précises de la science plutôt que sur les impulsions primitives de l'instinct. Je ne sais pas s'il est bien possible de concilier, dans l'éducation du premier âge, le développement intellectuel de l'œil et ses habitudes affectives et esthétiques. Voici, en tout cas, un conseil facile à suivre,

dès que Penfant a quitté le berceau : rien de trop voyant, ni sur lui, ni autour de lui.

VI. Du côté des sensations pénibles de la vue, le principal souci de l'éducateur doit être de ménager Tœil du jeune enfant, d'entourer de précautions ce sens infime et délicat, d'éloigner de lui les impressions trop intenses, la lumière et les couleurs trop crues, et de l'entourer, de le rapprocher autant que possible d'objets à couleur tendre.

Quant au sentiment pénible que cause à l'adulte, et à l'enfant plus âgé, la discordance des couleurs ou la disproportion des formes, les conseils à donner sur ce point relèvent de l'éducation purement esthétique. Cependant (car il y a sans doute hérédité de l'instinct esthétique) ce sentiment paraît inné chez quelques personnes. Une ancienne petite fille', eut dès sa plus tendre enfance une horreur instinctive pour les soies changeantes, gorge de pigeon, de paon, les moires, et elle ne les aime pas non plus aujourd'hui que les modes de sa jeunesse sont revenues. Sa mère, quoique fille du peuple, avait assez de goût, et lui avait appris de bonne heure que certaines nuances ne s'allient pas ensemble; elle lui répétait quelquefois ce proverbe gascon : « Bert è blu, qu'em trufi dé tu (vert et bleu, je me moque de toi) ». Eh bien, le vert et le bleu sont aussi aimés aujourd'hui que le bleu et le rose, et, malgré l'éducation, mon amie ne trouve pas que ce soit laid.

Page 1