‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 22 sur 87 · CHAPITRE IV L'ouïe · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV L'ouïe

I. Premières sensations de Touïe. — Premiers signes de sensations agréables. — Quelqaes-uns de ces plaisirs ne sont ni expressifs d'émotions, ni encore esthétiques. — II. Explication physiologique des premières impressions musicales. — III. Conclusions pratiques : réflexion préliminaire. — IV. Précepte hygiénique et pédagogique. — V. Second précepte plutôt d'éducation affective. — VI. Conseil utile à quelques mères.

I. Il est facile d'observer, dans la première qirinzaine,une très grande impressionnabilité aux moindres bruits, quels qu'ils soient. L'enfant tressaille et cligne les yeux lorsqu'il entend le bruit d'un choc, d'une porte fermée, d'un meuble dérangé, d'une voiture roulante, d'un éternuement, d'un éclat de rire, d'un cri^ d'un chant élevé. A l'âge de deux, de trois, et même de quatre mois, les bruits soudains, éclatants, retentissants, en général désagréables à l'oreille d'un adulte au repos, provoquent chez l'enfant des tressaillements, des soubresauts, un froncement de sourcils, une mine effrayée. Ce sont là des manifestations instinctives de surprise autant que de déplaisir : antérieures à l'expérience, elles ont tout à la fois pour but la protection immédiate de l'organe auditif et la protection indirecte de la personne.

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Du deuxième au troisième mois, la voix de la mère, surtout quand elle chante , éveille chez Tenfant des signes de plaisir très vif. Cette voix le calme souvent lorsqu'il crie. Au quatrième mois, un fredonnemeai/t fait par une personne quelconque, un sifflemient doux, le son de tous les instruments,, même des plus bruyants, entendus à distance, paraissent le réjouir beaucoup^

Ces^ faits n'indiquent pas toujours des émotions affectives ou esthétiques. Toute sensation élémentaire de son, quand elle est normale, plaît par elle- Buéme. Mais il y a des raisons physiques pour que les sons d'intensité moyenne soient les plus agréables. Les sons aigus, correspondant à des vibrations plus courtes et plus concentrées, communiquent aux nerfs auditiis un ébranlement plus brusque et plus violent que les sons intermédiaires. Les sons graves euxrmémes, quand ils ne sont que modérés, et que la rudesse du timbre ou le degré de l'intensité ne les modifie pas trop, plaisent à l'oreille qui les perçoit facilement, vu l'amplitude et la durée des vibrations sonores.

A plus forte raison, les sons agréables le sont-ils à l'enfant, quand ils sont expressifs de certaines émotions. Au premier temps, et beaucoup plus tard encore, la cause la plus ordinaire des plaisirs de roreille, c'est la voix humaine, dans les sons doux, moyens, et surtout caressants. Entre la voix et l'oreille, il y a une sympathie en quelque sorte préétablie. Certaines notes de la voix parlée, l'accent de certaines personnes, ont un charme pénétrant, qui correspond aux prédispositions héréditaires du sensorium. Les sons vibrants, rudes, brusques, sacca-

dés, de la voix, expriment aussi des sentiments pénibles, qu'ils éveillent chez Penfant, avant toute expérience.

II. Les premières impressions musicales de Penfant ont une explication physiologique. De très bonne heure, il est égayé par des bruits et des sons qui ne disent rien à l'adulte. Parmi ces causes de plaisir auditif, il faut citer en première ligne les bruits clairs, tintants, argentins, les sons des instruments à corde, du violon, du piano, du hautbois, certaines notes de la clarinette, du cornet à piston, du cor de chasse; le bruit du tambour, de la grosse caisse, du clairon plaît à l'enfant, entendu d'un peu de loin. Mais il pleure ua moment, quand il Pentend de près.

Même stridente, même choquante pour l'oreille, la musique égaie l'enfant, à cause de la succession variée des notes, de leur retour, et du plaisir tout animal que cause le rythme. Les notes harmoniques en rapide succession font affluer le sang au cerveau, et cette excitation énergique a pour contre-coup des sentiments vifs et des mouvements rapides. Ainsi la musique la plus grossière répond d'abord à ce besoin d'activité musculaire si puissant chez le jeune adulte.

Il y a plus : si l'on peut dire de l'enfant, comme de beaucoup d'animaux, qu'il aime le bruit pour le bruit, il est certain qu'il aime par-dessus tout le bruit fait par lui-même. Dès l'âge de six ou sept mois, en faisant du bruit, il cherche à poser sa personnalité sociale. Ses yeux sont plus animés et plus bruyants, quand il y a quelqu'un pour le voir et l'entendre.

III. Nos conclusions pratiques exigent une réflexion préliminaire. On prend souvent pour de l'indifTérence

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à certains sons, une surdité relative. A la naissance, Toreille de l'enfant est loin d'être formée. Le développement de sa coque osseuse n'est à peu près terminé <pi*à l'âge de quatre ou cinq ans. Avant cet âge, beau- -coup d'enfants ont eu à souffrir de la gorge et des narines, et, par contre-coup, des organes auditifs. Cette lésion est souvent bilatérale, et elle peut affecter <l'une manière imperceptible la portée de l'audition ; d'autres fois, elle n'affaiblit ou ne supprime Paudition que d'un côté; le monosourd n'entend pas quand on lui parle près de l'oreille malade ; mais il entend d'un peu loin. Toutes ces observations n'intéressent pas moins l'éducation affective que l'éducation intellectuelle •du premier âge.

IV. Comme on le voit, les premiers soins de l'éducateur, en ce qui concerne l'ouïe, relèvent à la fois de l'hygiène et de la morale. On sail, par exemple, combien il importe à la santé et à la bonne humeur de l'enfant de ne pas interrompre ou troubler son sommeil. Or si, pendant les premiers jours, les bruits lorts ou les cris ne les réveillent pas, il n'en est pas de même plus tard. Dès la fin du premier mois, l'enfant ne dort pas, quand on marche ou qu'on parle autour de lui. S'il est endormi, un petit bruit près de sa personne excite chez lui quelques mouvements de la face et lui fait même tourner un peu la tête ; un bruit plus fort détermine un mouvement général.

V. Notre second conseil aura trait à l'éducation affective de l'ouïe. Il faut comprendre les avertissements de la nature, et épargner autant que possible à l'enfant des froissements de l'ouïe inutiles à son instruction, et qui peuvent avoir une influence grave sur son

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état nerveux. Les précautions à cet égard, qui ne sont pas toujours faciles à prendre, doivent avoir surtout pour objet les sons et les chocs inattendus. II est, d'ailleurs, fort heureux que les enfants s'habituent avec plus ou moins de facilité aux bruits qui les ont d'abord désagréablement surpris. Un enfant de trois mois tressaillit vivement et se mit à crier, au premier bruit des roues du train oui l'emportait : cinq minutes après, il s'était tranquillisé, souriait, s'endormait ; réveillé, il se mit encore à sourire et à jouer comme d'ordinaire. Il faut dire aussi que l'enfant n'a pas les mêmes raisons que l'adulte pour trouver certains bruits pénibles et même insupportables. Le financier de La Fontaine ne pouvait se faire à la voix et au marteau de son joyeux voisin ; mais je suppose que les enfants du quartier n'en avaient ni la veille ni le sommeil troublés ; peut-être même en étaient-ils fort réjouis. Quoi qu'il en soit, ménageons toujours^ quand nous le pouvons, la susceptibilité auditive des enfants. Tout ce qui leur plaît ne leur fait pas du bien.

L'instinct éducateur des mères et des nourrices se trompe plus souvent qu'on ne croit. Il en est beaucoup, sans doute, qui savent bien quelles notes de leur voix plaisent aux nourrissons, et quelles voix étrangères leur sont antipathiques. Quand elles ne peuvent pas éloigner du berceau de l'enfant ces voix malencontreuses, elles savent doucement rappeler à leurs possesseurs « qu'il y a toujours moyen de se servir de la voix qu'on a, de manière que le timbre n'en soit pas désagréable ». Il en est de même des hommes qui ne manquent pas de cette délicatesse aflTective de l'oreille, et qui la respectent religieuse-

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ment chez les autres. Rien de piquant, et même d'attendrissant, comme de voir un soldat assouplir sa rude voix, habituée aux tons cassants du métier, et l'adoucir jusqu'à imiter les caresses maternelles. Par contre, combien de mères et de nourrices semblent croire que si la nature les a douées d^une voix claire et vibrante, c'est pour qu'elles fassent auprès de l'enfant l'office d'étourdissants perroquets 1 II est bon de leur rappeler que cet abus de notes criardes et glapissantes, bien que l'habitude en affaiblisse l'impression, cause un grand préjudice au bien-être physique et au développement affectif et intellectuel de l'enfant. Quel travail fatiguant et stérile pour son cerveau I

Les impressions de l'ouïe, ne l'oublions pas, sont celles qu'atfectent le plus puissamment la sensibilité de l'enfant ; comme l'a dit si bien le poète, l'oreille est le chemin du cœur. Envelopper l'enfant d'une atmosphère de sons doux, tendres et réjouissants, c'est travailler à son bonheur actuel, et c'est faire beaucoup pour son humeur et sa moralité futures.

Il ne saurait être question ici de l'éducation esthétique de l'oreille. Mais cette éducation commence avec l'éducation affective, et tout ce qui est favorable à l'une l'est à l'autre. Nous avons déjà donné un exemple de cette heureuse coïncidence.

(1) Chapitre vi, p. 90.

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