III. L'endurcissement physique a des limites, et il
(1 et 2) Tanzi, Sur les sensations du chaud et du froid, Eiv. di filos, scient., avril 1866, pp. 223-237. (3) E. Tanzi. lac. cit.
peut avoir ses dangers, dont Rousseau, Locke et Spencer ne se sont pas préoccupés. Il est bien certain, d'une part, que l'énergie morale ne saurait guère exister sans la vigueur physique, qu'un enfant frileux est un valétudinaire d'esprit, un despote qui commande à son entourage parce qu'il est esclave d'impressions tyranniques, enfin un malheureux toujours à réchauffer, parce qu*il ne sait pas se réchauffer luimême. Mais il faut bien se persuader ainsi que Tendurcissement au froid comme toute espèce d'endurcissement physique, est affaire de temps plutôt que de régime, et qu'il faut compter sur l'œuvre continue des générations plus que sur l'action immédiate d'une éducation individuelle, pour développer cette précieuse force de résistance chez des êtres qui en sont héréditairement privés. Certainement le fameux Scythe de Plutarque était né « tout visage » ; il* ne Tétfiiit pas devenu. Certains enfants naissent frileux: c'est à une méthode d'endurcissement mitigé d'atténuer cette disposition originelle ; mais je pense, avec M. Fonssagrives, « qu'en tout état de cause, l'endurcissement au froid n'est possible que pour les enfants qui, par le développement de leur appareil respiratoire, et par l'exercice, peuvent réagir utilement ; en d'autres termes, que pendant les deux premières années de la vie, le système de Locke est inopportun et périlleux. Tout ce que Ton peut faire, c'est de préluder à ces pratiques en faisant vivre, autant que possible, ces enfants en plein air, et en les habituant dès les premières années à être peu couverts (1) ».
(l) S.-B. Fonssagrives, V Éducation physique des garçonSy p. 54.
Pour les enfants qui ne sont pas frileux, c'est à nous -de ne pas les rendre tels, et de ne pas mériter d'être comptes parmi ces parents maladroits et imprudents dont Plutarque a dit : « Je donnais des pères qui, pour trop aimer leurs enfants, en sont réellement les ennemis (1). »
IV. L'émoussement de la sensibilité au froid n'est d'ailleurs pas toujours aussi utile qu'il semble. Cette sensibilité, comme celle de l'odorat, peut remplir les conditions d'un mal nécessaire. L'homme primitir, ie sauvage actuel, souvent notre robuste paysan, nous montrent tout à la fois les avantages et les inconvénients de cette grossière « espessissure de la peau ». Armés, soit contre le froid, soit contre le chaud, ils en rient ; ils n'en connaissent pas les salutaires avertissements. La maladie ou une mort inatttodue est souvent le prix de cette douce et confiante obtusité.
La nature paraît tenir à cette sensibilité précieuse. Elle est une conquête de la civilisation, et peut-être une nécessité pour les habitants de nos climats. Les points de la peau sensibles au froid sont beaucoup plus nombreux que ceux sensibles au chaud ; ' ils le sont à peu près deux fois plus. Nous ^sommes donc mieux munis contre le froid que contre le chaud. Autrement dit, les individus doués d'une rapide perception pour le froid, ou de beaucoup de points frigorifiques, sont dans de meilleures conditions de vie que s'ils étaient dépourvus de cette qualité. Leurs ancêtres leur ont transmis un caractère
(1) Œuvres morales, t. I, p. 42.
auquel ils ont dû de surrivre plus facilement (1). Mieux vaut donc apprendre aux enfants Thygiène et le courage, que de chercher à leur faire perdre une sensibilité si utile, quand elle reste en deçà de la délicatesse extrême.
Y. Mais il faut connaître aussi les inconvénients de la vie entre quatre murs, et des moyens trop artificiels de lutter contre les rigueurs de la température. «Le danger de la prépondérance du développement intellectuel aux dépens de la santé menace surtout les enfants d'une ville comme Saint-Pétersbourg. Par suite des conditions climatologiques et de la latitude géographique, l'hiver de Pétersbourg dure trop longtemps, et la plupart de nos enfants passent en chambre de sept à neuf mois par année, et souvent saas interruption. Cette vie de réclusion, Tétroitesse de logements, un horizon borné, l'absence d'air pur, tout cela dispose peu l'enfant au mouvement et l'oblige à s'adonner aux jeux dans lesquels prédomine l'élément intellectuel, aux jeux sédentaires plus qu'à ceux qui exigent du mouvement. On voit très souvent ces enfants de la capitale boréale en vêlements propres et non chiffonnés, garder la même place, occupés à jouer aux poupées ou aux autres jeux enfantins qui ne demandent pas de mouvements énergiques. Par leur costume et leur tenue, ils ressemblent bien plus aux petits élégants des salons qu'aux enfants en général. Or, un enfant qui se porte bien et qui vit de la vie naturelle aux enfants, doit avoir plutôt l'air d'un petit ouvrier que d'un gentleman irréprochable-
{i) Tmzi, Riv. di fil. scient., iuia 1886, d'après la iJeutf scientifique de mai 1886.
ment élégant. Nous sommes malheureusement loin de cet idéal. II manque à nos enfants la stimulation du mouvement, si importante et si nécessaire, un air pur, et surtout l'aspect de la nature, comme facteurs propres à exciter et à développer les mouvements instinctifs.
« Un été court, et en hiver une réclusion prolongée, pour ainsi dire, cellulaires dans de petites chambres, placent les enfants dans des conditions extrêmement défavorables, quant au développement physique, et sont une des causas de cette prépondérance du développement intellectuel, si fréquente à Pétersbourg, de la faiblesse et de la dégénérescence des enfants. Ce développement anormal peut avoir des suites bien funestes, en ruinant de très bonne heure les forces de l'enfant et, par suite, en réagissant sur son caractère (1) ».
V. L'eau et Pair doivent jouer un rôle considérable dans l'hygiène enfantine. Le bain doit être de tous les jours, le débarbouillage presque de toutes les heures, surtout quand l'enfant commence à user et à abuser de ses quatre membres. Mais il s'agit de lui rendre celte nécessité d'abord tolérable, et puis désirable. L'aversion de l'eau, même attiédie, est commune à presque tous les enfants du premier âge ; ils ne partagent pas, sous ce rapport, le goût général des adultes, et de certains animaux qui entrent avec plaisir dans les eaux chaudes, s'y baignent en grand nombre et avec délices (2). Mais ce n'est pas une
(1) D' Sikorski, le Développement psychique de V enfant^ Reloue philosophique^ mai 1885, p. 548.
(2) V. Houzeau, les Facultés mentales des animaux comparées à celles des hommes^ III, ii, p. àS9.
168 L'éotGATION IfORALE
raison pour épargner à l'enfant la courte et salutaire épreuve de l'éponge et de la baignoire. Il ne faut pas faire attention aux cris, aux trépignements, aux larmes du petit hydrophobe, et l'hydrothérapie doit fonctionner pour lui sans répit, en toute saison, sauf interdiction du médecin. Ce sont là des circonstances où l'autorité ne doit jamais transiger avec le caprice. Les enfants dont on lave le visage et la tète, et que l'on immerge dans le bain chaque jour, s'y accoutument pi^esque tous aisément, et un grand nombre avec un plaisir réel.
Pendant la première période, il suffit de rester près de la baignoire, tapotant sur l'eau avec eux, et jouant avec leurs jouets, jusqu'à ce qu'ils s'oublient à s'y trouver bien, et tout est dit. S'ils s'impatientent et s'irritent, il faut les laisser faire, sachant bien qu'ils ne tarderont pas à se calmer, quand on les aura essuyés. Lorsque l'enfant grandi commence à devenir raisonnable, l'imitation et l'amour-propre le décideront souvent au lavage spontané et à l'immersion facile.
Par instinct, presque tous les enfants sont sales, et ils ne s'en désolent pas, quoiqu'ils aiment la toilette. Ils pataugent volontiers dans l'eau, ils y plongent les mains, se mouillent les vêtements sans y prendre garde. Mais si vous les faites approcher pour leur laver le visage, et même les mains, ils imiteront souvent l'exemple de Joseph. — « C'est joli, ces mainslà 1 lui dit sa mère >• — « Ôh I maman, répond-il, mes mains ne sont pas sale^ I » Ou bien ils essaieront de tourner en plaisanterie le désagrément que leur cansent ces ablutions mêmes légères. « Tu m'as lavé l'auriculaire (un enfant âgé de trois ans). Il n'était
pas sale. Maman, raconte à la visite Tiiiatoire de l auriculaire. » A cet âge-là, Tamour-propre, le sentie ment de bienveillance, la docilité développée, contribueront à faciliter l'habitude dont je parle; mais il ne faudra pas tolérer des infractions directes ou indirectes, sérieuses ou plaisantes, à cette règle qui intéresse à tous les pomts de vue l'éducation morale. On sait les étroits rapports de la propreté avec la déeeûce et la politesse.
Comme exemple de la facilité avec laquelle cer-f taias enfants s'habituent au lavage spontané, je signalerai une petite fille qui, à l'âge de deux ans, avait appris à se servir de la serviette et de l'éponge, pour faire conmie papa et maman. Lorsqu'elle eut cinq ans, son frère, âgé d'environ deux ans, prit goût au même exercice en la voyant louée de cela par les parents. Un ami de la famille étant venu passer quelques jours à la maison, le petit garçon, toujours aussitôt levé qu'éveillé, entra gravement dans la chambre de son hôte, alla chercher une éponge placée à côté du lavabo, et la présentant au monsieur, qui prenait cela pour un amusement, lui dit : « Quand lu seras levé, il faudra te laver tout seul ; moi je me lave tout seul depuis beaucoup de temps, et Gabrielle aussi ; nous sommes des enfants très bien. Tu te laveras, n'est-ce pas? Maman sera très contente. »
Comme toutes les habitudes similaires se tiennent, qu'on me permette d'ajouter quelques mots sur la propreté du vêtement. Elle n'est guère aussi dans les attributions du petit enfant : il est vrai qu'elle n'est pas généralement facile aux adultes. Ce n'e&t fMus une raison pour ne pas réprimander l'enfiatat dès
rage d'un an, quand il s'est trop sali les habits ou les mains. J'en ai vu un âgé de deux ans qui était fort bien dressé sous ce rapport. Il refusait de sortir pour la promenade, quand on voulait l'y mener en habits de tous les jours. A l'exemple de son père, un professeur d'histoire naturelle, il n'entrait pas dans le jardin sans herboriser et chasser à sa façon : cela consistait pour lui à déraciner des fleurs et des arbustes, pour les replanter ; à soulever des pierres et des tessons, pour dénicher des cloportes, des vers, des limaces, le tout saisi à belles mains, avec un sans façon tout-à-fait naturaliste. Il fallait voir ses collections d'êtres disparates, étonnés de se trouver pêlemêle dans une boîte de carton, d'où leur unique souci était de s'évader, tandis que celui de l'enfant était de les y réintégrer bon gré mal gré I II fallait voir surtout les mains et les bras du jeune botano-zoologiste, leur couleur naturelle disparaissant sous un enduit multicolore, dont la terre et la glu des limaces formaient la basel L'appelait-on de la maison pour quelque chose de sérieux (car il ne se dérangeait pas pour rien de sa grave besogne, et il demandait auparavant ce qu'on lui voulait), il ne manquait jamais de dire à la personne qui venait le chercher : « Maintenant il faut me laver les mains et me les essuyer I » S'il voyait ses jambes couvertes de terre, il disait d'ua air sérieux : « Maman n'aime pas me voir les genoux sales, il faut me les laver, me les essuyer. » Cette qualité apprise, à un âge si tendre, me paraissait encore plus admirable que l'innocence originelle.
VI. Ainsi que le bain d*eau, le bain d'air est de rigueur pour les enfants de tout âge. Ce bain, que Franklin appelait tonique^ et qui a de tout temps
existé pour les petits enfants du peuple, consiste à subir matin et soir l'action salutaire de Pair sur la peau nue. « Vous savez, écrivait-il, que depuis longtemps les bains froids sont employés ici comme un tonique. Mais le saisissement que produit en général Peau froide m'a toujours paru trop violent, et j'ai trouvé plus analogue à ma constitution et plus agréable de me baigner dans un autre élément, c'est-à-dire dans l'air froid. Je me lève donc de très bon matin, et je reste alors sans m'habiller une heure ou une demi-heure, suivant la saison, m'occupant à lire ou à écrire. Cet usage n'est nullement pénible ; il est, au contraire, très agréable ; et si avant de m'habiller, je me remets dans mon lit, comme cela m'arrive quelquefois, c'est un supplément du repos de la nuit, et je jouis d'une heure ou deux d'un sommeil délectable. Je ne crois pas que cela puisse avoir aucun dangereux effet; ma santé, du moins, n'en est pas altérée et j'imagine, au contraire, que c'est ce qui m'aide à la conserver. C'est pourquoi j'appellerai désormais ce bain un bain tonique (1) ».
Je ne sais si cette habitude de laisser les petits enfants qui ne marchent pas encore à peine défendus contre l'air du matin par leur chemise, est d'une excellente hygiène, surtout en hiver : un savant très compétent dans cette matière l'afOrme. <c Ils pourront, dit-il, s'enrhumer deux ou trois fois, mais ils auront acquis sans la payer trop cher, une immunité durable contre les rhumes (2). »
(1) Essais de morale et d^ économie politique ^ B. Franklin p. 131.
(2) Fonssagrives, VEditcation physique des garçons^ p. 59,
La pratique en est, du moiiid fort agréftbk au petit enrant qui marche. C'est double plaisir, pour lui et pour ses parents, que ces courses en tout nu^ comme disait l'un de ces petits preneurs de bains d'air à petits pas précipités, avec des cris d'oiseau, d'une chambre à l'autre, du berceau de l'enfant au lit de la mèf e, au lit du père 1 Les petits villageois sont à cet égard privilégiés, surtout pendant la belle saison : après avoir trottiné dans les chambres de la maison rustique, ils s'égrènent, libres et insouciants, dans la basse-cour, dans le verger, dans les sentiers voisins, pêle-mêle avec les animaux de la ferme, les poursuivant, poursuivis par eux, piaillant, riant, se culbutant, se relevant, jouissant enfin de la fête de vie en vrais enfants de la nature. Est-il besoin de connaître son bonheur pour être heureux ?
Une variété du bain d'air, avec les réductions voulues, c'est aussi la promenade. Il la faut au nourisson, tous les jours, quand le temps le permet. À l'âge de cinq mois, la sortie au grand air était pour le Gis Tiedemann un plaisir nécessaire. « La bonne, toutes fois que le temps le permettait, le promenait dans la rue, ce qui lui causait une joie extraordinaire, et, malgré le froid, éveillait un vif désir pour ce changement. L'enfant avait bientôt remarqué que, quand la bonne prenait son manteau, c^était un signal de sortie ; aussi se rejouissait^il, même au milieu des pleurs, chaque fois qu^elle faisait cette opération (1) ». La promenade, oe n'est pas seulement l'air pur qui dilate les poumons, active la cir-
(1) Voir ma brochure : Th. Tiedemann et la sciente de
LE SENSt DE LA TEMPERATURE 173
culation du sang, et rétablit l'équilibre des humeura; c'est aussi, déjà au huitième mois, le spectacle infiniment varié des cQuIeu^Sy des formes et du mouvement; c*est la vue des visages nouveaux, des personnes et d'animaux de connaissance, de chiens et d'enfants joueurs^ des arbres^ des pelouses, des allées; c'est la voix des êtres humains, leur rire, le cri des animaux, le chant des oiseaux, la musique des instruments : c'est l'instruction reçue et le plaisir ressenti presque simultanément par tous les sens. Montesquieu disait qu'il n'y avait pas de chagrin dont une demi-heure de lecture ne le débarrassât : il faut qu'un enfant soit bien malade, pour n'être pas aux trois quarts refait par une ou deux heures de sortie.
Aussi, comme je souscris de tout cœur, a priori oubliant pour le moment les pauvres applications qu'on a pu en faire, à cette séduisante invention de Frœbel, l'école des Kindergarten, même à l'usage des garçon^ nets et des fillettes de deux ans ! Je n'en parle ici qu'à ce point de vue, en lui-même si important, des récréations au grand air et en pleine nature.
Les colonies scolaires marquent aussi un progrès dans ce sens. Les résultats déjà obtenus font espérer que cette institution ne déviera pas de son but premier; qu'en redonnant la santé, la joie, la force, peut-être la moralité, à de pauvres enfants, elle ne développera pas, chez des improductifs et des dégénérés, une sensibilité raffinée et des désirs en disproportion avec leur pouvoir de les satisfaire. Mais à côté de l'assistance sociale, qui s'adresse à un petit nombre, il y a la prévoyance sociale qui s'adresse à tous. Je crois devoir plaider énergiquement la cause des bien portants.
N'oublions pas ceux-»)i dont la société attend le meilleur travail et la protection la plus certaine. Pour eux aussi, dans la mesure du possible, de Tair, du soleil, des fleurs, des arbres, la souriante et réparatrice nature I Le dernier mot du progrès n'est pas sans doute le chétif expédient des colonies scolaires pour les plus infirmes, et des bourses de voyage pour les plus méritants.