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CHAPITRE PREMIER La sympathie humaine

L'affection, ramitié, choses tout égoïstes chez le jeune enfant. — II. Certains enfants" sont portés à des affections exclusives. — III, Il faut se comporter avec l'enfant comme si son affection était désintéressée, car il a besoin d'aimer et d'être aimé. — IV. Ne pas violenter les antipathies de l'enfant, mais les atténuer insensi** blement dans certains cas; surveiller ses sympathies irréfléchies. — V. Ne pas oublier que l'affection vit non seulement de caresses, mais de témoignages matériels. — VI. Ne pas lui demander la sympathie et la pitié morale dont l'enfant possède pourtant le germe, à cultiver de bonne heure. — VII. Le rôle prépondérant, mais pas exclusif, appartient à la mère, dans l'éducation du petit enfant. — La mère doit réprimer l'excès et prévenir les écarts de la tendresse. -^ L'entourage de l'enfant est à trier sur le volet. — Du choix d'une bonne d'enfant. — Par l'affection, on peut tout sur l'enfant, en bien comme en mal.

I. LWection filiale, i'amitîé, Tanour même, sont trois grandes manifestations de la synapathie sociale, qu'on découvre et qu'on doit s'efforcer de régler dans le petit enfant.

L'afiTection que le nourrisson témoigne à sa mère ou à sa nourrice paraît, au début, comme l'amour maternel, l'eQet d'une simple impulsion organique. C'est un développement plus ou moins conscient de Tégoïsme instinctif. Elle est, chez lui, une application particulière de cette tendance qui le porte à aimer, à vouloir, à chercher près de lui la cause d'un plaisir quelconque ; ainsi à deux mois, oii peut constater chez lui une certaine habitude affective du biberon. Ce petit grondement joyeux qu'il fait entendre, vers six semaines environ, quand il vient de se gorger de lait, ou qu'on lui prodigue des marques d'affection, exprime l'attachement très vif que le jeune muet éprouvait depuis longtemps pour la mamelle et pour les caresses de sa nourrice, plutôt que pour sa personne elle-même. Bientôt, entre deux et trois mois, son gazouillement plus prononcé, et les mouvements de ses petits bras, sembleront indiquer un commencement d'affection pour la personne.

Mais il ne faut pas s'y tromper : même à dix mois, même à quinze, cette affection, si impérieuse qu'elle soit, est avant tout de l'égoïsme. Il s'attache moins à la nourrice qu'à la personne humaine. L'enfant, comme le jeune animal, a besoin qu'on s'occupe de lui, qu'on lui fasse plaisir, et il sourit à qui le traite avec bonté. Les mères intelligentes ne le savent que trop ; j'en ai vu qui pleuraient de jalousie en voyant leurs enfants prodiguer leurs caresses, et quelquefois de prime abord, à des étrangers sympathiques. J'ai entendu même un père, devant lequel on parlait d'un enfant volé, dire à propos de son fils, âgé de deux ans : « Il m'est bien dur de penser que notre enfant, qui nous aime tant, si par malheur on nous le ravis-

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sait, ne se désolerait que pendant quelques jours à peine, et que, sous Tinfluence d'habitudes nouvelles, il nous aurait bientôt oubliés, et commencerait même à aimer ses ravisseurs autant qu'il nous aime 1 » C'est que, dans tout égoïsme d'affection, l'instinct est social plutôt que familial.

II. Certains enfants montrent une sorte d'affection exclusive, qui paraît se concentrer dans une seule personne, par préférence motivée, et comme avec une nuance de désintéressement. On sait combien il est [souvent pénible à un enfant, surtout quand son état maladif le dispose à une sensibilité excessive, de s'accoutumer à une nouvelle nourrice. J'en ai vu un, âgé de neuf mois, que l'on fut obligé de soumettre à cette épreuve, parce que le lait de sa mère, atteinte d'anémie, lui était contraire. Il commença par repousser la nourrice, et se détourner du sein qu'elle lui offrait. On dut le prendre par la ruse, lui donner le sein dans une demi-obscurité, quand il allait s'endormir ; et encore l'expédient ne réussissait-il qu'un moment. S'il devinait la présence de sa mère, il se mettait à hurler, frappant de ses poings crispés le sein de la nourrice, et cherchant à se rejeter loin d'elle. Cependant cinq ou six jours suffirent pour l'habituer à sa nouvelle nourrice ; il se décida à lui sourire, à ronronner à ses chansons, et à savourer en connaisseur son précieux breuvage. Mais encore à ce moment, pour reister calme et heureux, il ne fallait pas qu'il vît sa mère ; ou bien c'étaient des cris et des trépignements, des bras tendus, des appels si malheur reux, que la mère était obUgée de le bercer et de l'endormir *sur son sein.

m. Cette égoïste sympathie a tant de charme qu'il

faut s'efforcer, dans l'intérêt même de Tenfant, de le croire plus pur qu'il n'est : il a besoin d'aimer et d'être aimé. Son père étant parti en voyage, Fernand, alors âgé de onze mois, s'était difficilement habitué à ne pas le voir. Quand on passait, l'enfant sur les bras, derant la chambre du père, il disait d'un air triste : « Papa I Papa 1 >. II ressentit encore l'absence de son frère aîné : il le cherchait partout, même soas le lit. Quand scm père fut de retour, il ne pouvait pas le quitter, il voulait toujours être avec lui ou le suivre.

Les caresses enfantine^ sont si naïves et d franches ! Par une grande pluie d'orage, une jeune femme traverse à grands pas une rue encombrée de voitures et de passants, abritant de son mieux avec le pan relevé de sa robe une petite fille de six à sept mois. Celle-ci n'entend, ne voit rien de tout ce qui l'entoure, et de ce qui préoccupe tant les autres : son attention est concentrée dans une occupation charmante, dont elle rit et gazouille tout à la fois, c'est de promener ses menottes sur le visage de sa mère qui la porte renversée sur l'un de ses bras.

IV. Y a-t-il lieu de régler cette tendance de l'enfanta aimer ses parents et ceux qui l'entourent ? Assurément, puisque toute tendance, bien dirigée dès le début, produit des effets plus utiles, soit au bonheur de l'enfant, soit à l'équilibre de ses facultés, soit au développement de sa moralité.

Un enfant de sept ou huit mois montre souvent aussi à l'égard des personnes de ces attachements et de ces répulsions à première vue, qui paraissent avoir une origine instinctive. Mais cet instinct, 'comme tous les autres, est sujet à se tromper : si l'enfant

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conpread, d'après leur physionomie, leurs gestes, leurs voix, raffectton des personnes qui le joignent, il se méprend sur le caractère et les intentions des personnes qui viennent à le choyer par hasard, et qui peuvent très bien ne point l'aimer et ne lui vouloir point de bien. De même la mauvaise impression du visage, du son de voix, des manières d'une personne qu'il voit pour la première fois, peut l'abuser étrangement ; car les meilleurs amis, et les plus utiles, ne sont pas ceux qui payent le plus de mine.

11 ne serait donc pas sage de prendre parti pour ces préjugés effectifs de l'enfant, de l'abandonner sans réserve à son aveugle confiance, ou de l'écarter, comme Lavater conseille aux grandes personnes de le faire pour elles-mêmes, des gens contre lesquels il éprouve une certaine répulsion. « Après tout, dit Fénelon, il ne faut pas s'opiniâtrer à faire goûter aux enfants certaines personnes pieuses, dont l'extérieur est dégoûtant. » Sans doute, mais il s'agit simplement de personnes honnêtes, il est bon de les faire aimer en dépit de leur extérieur, surtout si elles sont bonnes et affectueuses. Ici, l'œuvre sera des plus faciles, car l'enfant s'attache aussi vite à la bonté qu'à l'amabilité. Le plus difficile est de lui faire aimer des vertus maussades qui seraient bien plus parfaites, si elles prenaient sur elles de se rendre plus aimables; il est tout au moins possible, en bien des cas, d'en épargner la vue au petit enfant.

La sympathie de plaisir se développe comme tous les autres sentiments, par l'exercice. 11 y aura plus à faire à l'égard de certains caractères indolents ou peu ouverts, qu'à l'égard de natures vives et plus tendres : dans celles-ci, l'organisation fait tout

comme d'elle-même; il suffit de trier les sympathies de l'enfant, d'en modérer les transports violents, ou d'en maintenir l'expression en deçà d'une fade sentimentalité. Les enfants moins bien doués réclament des soins plus sérieux: on doit les habituer à se plaire avec les personnes qui leur ont déplu, soit dès l'abord soit après des relations réitérées ; il ne faut, il est vrai, ni beaucoup de temps, ni beaucoup d'efforts pour atteindre le but : tout ce qui est répété finit par plaire. Ne voit-on pas tous les jours l'attachement le plus solide succéder, chez l'adulte, à la haine la plus vive? Il est, d'ailleurs, un moyen sûr de s'attirer l'affection, soit des animaux, soit de l'enfant, soit même des grandes personnes : c'est d'exprimer ses propres sentiments, non-seulement par des caresses^ mais par des attentions plus matérielles. A tout âge, qui ne le sait? les petits cadeaux entretiennent l'amitié, le malheur à l'affection qui ne se traduit pas par des bienfaits !

L'enfant ne vend pas son affection, sans doute, mais il l'échange contre des procédés flatteurs pour ses sens : le biberon donné, un bonbon accordé, un oiseau montré, un chiflon ou une image, une chansonnette, une drôlerie gaie, une cavalcade sur le genou, enfin toute matière de mêler l'agréable à l'utile. N'oublions jamais que la sympathie n'est que de Tégoî'sme en dehors.

V. Il importe aussi de ne demander à l'enfant que le genre de sympathie qu'il peut accorder : celle de cet être superficiel ne va pas fort loin, elle ne va guère jusqu'à la sympathie morale. Le plaisir ou la peine que les personnes ou les animaux éprouvent doit s'exprimer d'une manière très visible, très familière

à Tenfant, pour qu'il en soit affecté. II n'est pas bon qu'on cherche à lui faire comprendre et partager des émotions qui ne sont pas de son âge, par exemple, la joie d'une bonne! nouvelle ou d'un Succès en affaires, le chagrin d'un insuccès, la crainte de perdre ou la douleur d'avoir perdu un être' si cher.

VI. La sympathie de peine, la compassion ou pitié, va-t-elle de bonne heure comme Darwin paraît le croire jusqu'à la pitié morale ? Je ne le crois pas. Lorsque son fils Doddy pleure de le voir pleurer par feinte, et se montre si affecté de le voir triste, ou de se voir refuser par lui un baiser, l'enfant, à mon avis^ sartout frappé que de l'appareil de la souffrance. La vraie pitié n'en est pas moins là un germe : la répétition d'actes pareils, mais plutôt isincères que simulés, ne manquera pas de développer dans une certaine mesure la sympathie mprale. C'est dire qu'il faut encore ici éviter l'excès, ménager la sensibilité de l'enfant, et se conformer exactement a celte maxime pédagogique; exciter les facultés faibles, ménager les autres.

Quoi qu'on fasse, la sympathie est toujours biefi faible chez l'enfant, et cela pour plusieurs raisons D'abord sa vie tout en dehors, son besoin d'émotions fraîches, variées, excitantes, ne lui permettent guère de retenir son attention sur les autres. Son égoïsme inconscient et intense le ravit promptement aux émotions les ayant exclusivement pour objet. En outre, le peu d'expériences que sa mémoire a enregistrées de plaisirs et de peines analogues à ceux qu'éprouvent les adultes, le rend incapable de comprendre autre chose de nos émotions que leurs signes

les et tout extérieurs. Ainsi, un enfant à qui l'on

demandait : «Qu'est-ce que cela veut dire,êlre de benne humeur ? » répondit : « Cela veut dire qu'on rit, qu'on parle, qu'on embrasse (1) »

VII. Dans l'éducation de la première enfance, le rôle prépondérant appartient à la femme. Mais le rôle du père, même à côté du berceau, ne doit pas être un rôle d'effacement. La paternité et la maternité développent dans chacun des parents des qualités supérieures, qui se doivent mutuellement aider et contrôler. La raison ferme et modératrice de l'un est aussi nécessaire que la tendresse patiente et inspiratrice de l'autre. Peu de mères, osons-le dire, sauraient accomplir leur mission toutes seules. Admirables pour deviner les plus obscures impulsions du jeune être, et lui parler le langage qu'il aime, elles n'ont pas toujours la force de limiter, ni chez elles ni chez lui, la sphère propre de sentiment. Elles ne savent pas tempérer leurs caresses et leurs manifestations émotionnelles, ni les distribuer toujours à propos. Elles sont plus portées à amuser et à consoler l'enfant qu'à lui apprendre la patience et le courage. Elles ne songent qu'à la tranquillité du présent, et ne se préoccupent pas assez d'assurer celle de l'avenir, qui est toute dans la docilité actuelle et la moralité relative de l'enfant. C'est moins l'excès de familiarité qu'il faut craindre, surtout dans le premier âge, que la faiblesse et les inconséquences de la tendresse. L'enfant doit sentir a\iprès de lui une force qui le domine, et en même temps une douceur qui le

(1) Cité par Bain, d'après Darwin, dans Les émotions et la volonlé, p. 124.

protège ; il doit être enveloppé, mais pas accablé de tendresse.

Tout en sauvegardant les droits de la famille et des amis, le père et la mère devraient, en bons égoïstes, se faire la plus large part dans Tamitié de leurs enfants. On a dit que Téducation morale vient de la mère et l'éducation intellectuelle du père : c'est tout l'entourage de l'enfant qui collabore à ces deux éducations. Il doit être lui-même soigneusement trié et surveillé. Que le père et la mère sachent garder pour eux leur enfant, et ne le livrent à la société que bien armé contre ses violences ou ses pièges. Cette faible et impressionable personne ne doit pas être chose banale, sacrifiée à l'imprudence ou aux suggestions du premier venu.

Locke a dit sur ce point délicat presque tout l'essentiel. Mais il y a encore des choses utiles à dire. Parlons seulement du choix toujours si difficile d'une bonne d'enfants. Il la faudrait d'abord aussi attachée que vous-même à la santé, au bien-être et à la moralité de son pupille. Il la faudrait jeune, car la jeunesse attire et retient la jeunesse. II la faudrait gaie ; un enjouement doux, mais facile, un rire franc plutôt qu'emporté, une physionomie ouverte plutôt qu'un beau visage, sont les qualités premières du métier. Il la faudrait d'une patience et d'une douceur, j'allaig dire d'une résignation maternelle, d'une sollicitude infatigable*, pouvant comprendre le cri de tous les besoins et de toutes les souffrances, et deviner même les plus faibles nuances d'un désir. A ces qualités souveraines, gaîté, douceur, intuition, ajoutons deux vertus encore plus rares : la propreté, qui est la moitié de l'existence d'un enfant, e4, l'ordre, qui

B, PÉREz, — L'Education morale. i"^

rend la tâche inriniment plus aisée, partant plus agréable, et qui habitue l'enfant à voir tout avec intérêt. Que de grâces d'état, rarement réunies en une auxiliaire qui ne fait pas partie de la famille, et dont le zèle n'est pas même toujours proportionné au salaire ! Le cher trésor que l'on ne donnerait pas pour tout au monde, bien souvent on l'abandonne à qui Ton n'ose pas confier les clefs de son armoire I

L'affection produit chez Tenfant, porté à tout imiter, au point de vue des habitudes morales, des effets heureux ou funestes, dont la portée est incalculable. Fénelon l'a si excelletnent dit qu'on ne doit pas essayer de le redire après lui. « L'amitié le mènera presque à toutes les choses qu'on voudra de lui : on a un lieu assuré pour l'attirer au bien, pourvu qu'on s'en sache servir : il ne reste plus à craindre que l'excès ou le mauvais choix dans ses affections. » En effet, l'obéissance et l'imitation tiennent moins à la faiblesse qu'à la sociabilité de l'enfant : il imite, il obéit, par persuasion, plus facilement et plus parfaitement que par crainte.

Un enfant de deux ans et demi a toujours été mis au fit par sa mère, qui ne lui a refusé son baiser que dans des occasions graves. Souvent, quand il est couché, et que sa mère cherche quelque objet dans la chambre avant de s'en aller, il craint que sa mère n'oublie de l'embrasser. « Maman, lui dit-il, je t'en prie, je ne t'ai pas fait le baiser du soir ; je ne peux m'endormir. »

Rousseau a dît, avec un peu d'exagération dans la forme d'une pensée vraie, que la seule habitude qu'il fallût faire prendre aux enfants, c'est de n'avoir pas d'habitudes. L'habitude dont je parle est-elle de

celles qu'aurait blâmées l'auteur d^Emîle'i Les faits lui donneraient aussi souvent tort que raison. Un enfant de trois ans s'étant endormi sur les genoux de sa tante, sa mère en profita pour aller dans une chambre voisine. L'enfant s'éveille, s'étonne de ne pas voir là sa mère, et apprenant qu'elle se trouve dans cette chambre, va la chercher en se lamentant de ce qu'aile Ta laissé seul. Ne pouvant ouvrir la porte, il y frappe à coup de pied; et, comme la mère n'arrivait pas, il se fâche, pleure, hurle presque. Sa mère arrive enfin, et lui dit : < Eh bien, tu me commandes maintenant? — Vilaine. — CTest à moi que tu dis cela? — Oai, oui... — Eh bien, tu es un mauvais petit garçon, je ne veux plus l'aimer. — Alors je n'ainaerai plus Chariot (son frère aîné, pour lequel il est plein d'affection), — Je ne te donnerai pas mon baiser ce soir^ — Oh I si, j'aimerai toujours Chariot... je ne le dirai plus, que je n'aimerai pas Chariot. — Et tu ne crieras pas, quand je m'absenterai un moment? — Je te le promets. — Viens alors m'embrasscr ». Assurément, Rousseau n'aurait pas critiqué cette habitude-là.

Ml ne fâut pas essayer défaire comprendre à Tenfanides souffrances qa*il n*est pas capable d*imaginer chez des êtres bien différents de lui. — II. Mais il convient d'éveiller et d'entretenir, par Texemple et par des réflexions appropriés à son intelligence, la sympathie envers les animaux. — III. On peut s'adresser à la raison d'un enfant de cinq ans, pour l'intéresser aux plaisirs et aux souffrances des animaux. — IV. La cruauté innée peut être combattue par les réprimandes, et au besoin par les punitions.

I. J'ai assisté, il y a quelques années^ à un drame affreux, qui se passait dans un des compartiments de Taquarium de l'exposition. Un crabe y faisait la chasse aux huîtres et aux moules : de ses pinces recourbées, il sondait l'intérieur des coquilles cntr'ouvertes, essayait de vaincre leur résistance, piquait, enfonçait, secouait, faisait des pesées ; puis, les pinces maintenues près des bords, il mordait de toutes ses forces la suture des écaillles,qui se desserraientà chaque coup de mandibules ; enfin ses pinces entraient librement dans le mollusque, et en retiraient par lambeaux la chair aussitôt dévorée. Je frémissais d'horreur devant ce duel inégal, qui fait du fort un assassin, dans la grande lutte pour l'existence. La sympathie active a elle-même tant d'affinités avec la combattivité, que j'étais obligé de me contenir pour

ne pas témoigner hautement mon indignation à maint spectateur qui regardait la chose en riant et en plaisantant. Trois enfants tenus par leurs bonnes, Tun de dix mois, les deux autres d'environ deux ans^ semblaient regarder dans le réservoir ; mais ce qui se passait entre le crabe et ses victimes leur échappait : ce n'était, pour eux, qu'une boule grise agitant de longues pattes. L'huître et le crabe leur auraient été bien connus, qu'ils n'auraient pas été capables d'imaginer dans ces écailles convulsivement agitées des souffrances analogues à leurs souffrances. En revanche, ils s'intéressèrent grandement aux petits poulets et aux petits canards qui piaillaient dans les couveuses voisines. L'un d'eux s'écria : « TienSj comme ils mangent I Et ils courent toujours I Ils se donnent des coups de bec aussi, comme les poules de ma tante à Melun ! »

Puisque la fibre sympathique est une fibre égoïste, il ne faut pas essayer de faire comprendre à l'enfant tout jeune des maux dont son imagination ne peut pas lui retracer les équivalents subjectifs. Surtout il faut se garder avec le plus grand soin de lui donner des impressions fausses sur les animaux qu'il ne connaît pas, qui peuvent lui paraître étranyes ou le rebuter par leur laideur. Sur ce point, Téducation des mères est, en général, aussi défectueuse que celle des nourrices. Elles n'oublient pas de faire admirer à l'enfant les animaux jolis, elles abondent en formules de pitié pour ces gracieuses bêtes ; elles n'ont, au contraire, que des mots de dégoût et des gestes effrayés, quand il s'agit des araignées, des crapauds, dés lézards gris, etc. Sans doute, l'enfant n'est pas d'âge encore à savoir que les araignées ne

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sont pas plus sales que les papillons, el qpi'eUes ne sont à craindre que pour les mouches, et que les crapauds^ aussi inoETensifs que les belles raiiicttes vertes, sont de précieux auxiliaires pour l'agriculture. 0«t peut, sans marquer ni dégoût ni frayeur, tuer les araignées dont les toiles incommodent ; mais il ttmi respecter celles des jardins, et les faire regarder à l'enEànt, tissant leurs filets, s'y suspendant et j coaramt à plaisir. Quant au crapaud, on peut sourire en moalrant à l'enfant ses poses bizarres, sa démarche gauche et lourde, et même ajouter que, s'il n'est pas bea», du moins il n'est pas méchant.

II. II convient d'éveiller et d'entretenir, par notre exemple et par quelques petites réflexions de circoos^ tance, appropriées à l'intelligence des jeunes enfaats, la sympathie bienveillante qui se rapporte aax animaux. « Caresser sous leurs yeux un chien ou un chat, dit Madame Necker de Saussaie, c'es4 développer cette sympathie que les plus jeune» enfaMts éprouvent si aisément pour les animaux (1) ». Le tout est de procéder avec mesure et sincérité, en évitant l'exagération des manières et l'exaltation des sentiments. II n'y a d'ailleurs aucunement à s'inquiéter de l'excès que l'enfant pourrait apporter dans ses relations de camaraderie avec un animal doux et bien élevé : l'exagération du sentiment est peu à craindre ici, la manière dont Tanimal répond à celle fadmiliarité la restreignant presque Ic^ujours dans de jmtes limites, et le progrès de la raison éliminant peu à peu ce qu'il y eut d'abord de naïveté et de Hzarrerie.

(1) L'éducation progressive, L I, livre II, p. 105.

S'agil-il d'ua enfant de cinq ou sîk ans^ il nfest pas impossible d'ouTcir sa raison par les voies vives de la: seosibiliié. Sans doute, la pitié de cet â^e ne peut guère ^'exercer que siur les aniia>aiix toul kSaà familiers. Mais il a des « sensibilités > qui le lendenit tout à fait capable de s'inté'resser aux mœurs des animaux^ à la couvée des oiseaux^ même à la germination et à la floraison des plantes. On peut sans trop d.e peine discréditer parmi les enfants le sot plaisir de détruire les njdsy en les intéressant à la nicbée, eu leur apprenant à veiller au contraire à sa conservatioDy à éloigner d'elle les dang^ers qui b menacent (1) »,

III. On peut méme^ dans le premier âge, amener tes enfants € à comprendre la nature et à Paimer. Pour cida^ l'éducateur dispose de bien des moyens : Tétude bien conduite de l'histoire naturelle y la lecture de poésies heureusement choisies, des promenades dans la -campagne, des récits habiles et intéressant, seront pour lui autant d'occasions de faire comprendre et sentir à Fenfant que nous ne sommes pas isolés dans la nature, que des- liens étroits nous unissent à toiis les étresy que des analogies profondes nous unissent à tout ce q|ui vit (2) »*

La crnaiEté, la syo^^hie,, sont deux tendaivees kéréditairca, également ii^Luencées par l'édueatioo. Locke exagérait la bienveillance innée, et attribuaii à Téducation seule « le vice, que les entants ont à k cruauté ^.Jtfaift il a très bien compris quelle peut être la force de l'éducatîoA posr cantrebalaneer la cruauté^ même chez les enfants les plus mal doués. « Je ne puis,

(1 et 2) H. Marion, Leçons de morale j p. 209. ,

dit-il, m'empêcher de louer ici la prudence et la douceur d'une femme de ma connaissance. Elle était accoutumé de satisfaire toutes les petites envies de ses filles, et de leur donner des chiens, des écureuils, des oiseaux et autres petites bêtes qui servent d'amusement aux petites filles. Mais lorsqu'elles avaient ces animaux en leur puissance, elle les obligeait à les bien entretenir, et à prendre garde que rien ne leur manquât, ou qu'ils ne fussent point maltraités ; et si elles négligeaient d'en prendre soin, cela leur était compté pour une grosse faute. Bien souvent on leur ôtait ces petites bétes, ou du moins on les censurait pour leur négligence. Par ce moyen, ces jeunes filles apprenaient de bonne heure à être bienfaisantes. Et pour moi, je crois qu'on devrait accoutumer les hommes à avoir, dès le berceau, de la tendresse pour toutes les créatures douées de sentiment, et à ne pas gâter ou détruire quoi que ce soit(l) ».

Ces réflexions sont pleines de sens pratique en ce qui concerne les enfants déjà grandelets ; mais le procédé n'est guère applicable au tout jeune enfant. Si on ne doit pas lui confier de petites bêles à soigner, on peut du moins faire mieux que de le gronder pour leur avoir fait quelque mal, et surtout que de le tenir éloigné d'elles pour T empêcher de leur en faire. Il est bon de lui fournir quelquefois l'occasion d'être réprimandé très sévèrement pour ce genre de méchanceté. Il est bon aussi de l'exposer, avec prudence, aux leçons très profitables que lui donneront certains animaux capables de riposter, en retour des souffrances

(1) Quelques pensées sur Véducaiion, édit Compayré, p. 186,

qu'il leur aura infligées. « Lorsque nous trouvons à qui parler, dit Bain à ce sujet, nous apprenons bien vite à réprimer notre penchant à la colère et à la méchanceté (1). »

IV. Gardons-nous surtout de suggérer à l'enfant-, qui est si riche d'imagination pour trouver des jeux, ridée de jouer cruellement avec des jouets en forme d'animaux ; ne lui fournissons pas nous-mêmes des instruments de tortures, des fouets pour les frapper, des formules pour les invectiver, des exemples leur apprenant à les malmener. Surtout montrons devant lui de la sympathie pour tous les êtres sensibles, caressons sous ses yeux les animaux de la maison ; caressons-le lui-même pour le bien qu'il aura essayé de leur faire ; donnons leur à manger pour l'exciter à nous imiter, faisons-lui remarquer le plaisir qu'ils ont à satisfaire leur appétit, à s'entendre appeler par leurs noms, à jouer entre eux ou avec les personnes : en un mot, amenons-Ic, par la répétition des actes, par les encouragements, par l'approbation, à se transporter en imagination dans la sii nation de tout ce qui a vie et sentiment, les animaux comme les personnes.

Nous ne devons pas nous contenter, par notre exemple et nos leçons, d'engager l'enfant à traiter l'animal comme une sorte de personne faible, ayant besoin de protection, et capable d'attachement et de reconnaissance. Il nous faut aussi quelquefois frapper son imagination par des actes d'autorité. La vive sympathie qu^il éprouve pour les animaux dont la douleur se marque par des signes très sensibles ne

(1) A. BaiD, la Science de V éducation^ p. 55.

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l^empéche pas de les torturer^ pour peu qa'ik soi^i faibles ou coinplaîsaats. CertaJna enlatiiis sent inaoeesament cruehi, surtout quand iki senteaft le beaoia de décharger leur colère sur le premier être YeniL Nos réprimandes, et au besoin nos punitions» doirent contrarier une pareille tendance, qui se satisferait bientôt aux dépens des personnes. Il faut que FeafaHt se tienne pour averti qu'il ne doit pas frapper, par représailles, un animal qui Fa mordu on fait tomber, qui lui a dérobé un aliasient oit abtmé un }Ovet : c'est à nous d'apprécier et de châtier les délits de l'animal ; Penfant ne saurait être ni bon juge ni bon exécuteur en cette matière.

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