‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 36 sur 87 · LA BIENVEILLANCE ACTIVE · texte numérisé non relu

LA BIENVEILLANCE ACTIVE

égoïste pourra lui suggérer l'état moral de cette personne, avec le désir de lui faire ce qui serait pour lui-même un grand plaisir.

Un enfant de vingt-deux mois, maladif, gâté, volontaire, se trouvait en wagon à côté de moi. Sa mère lui donna un morceau de poulet ; la peau ne lui plaisant pas, il l'enlève, et la donne à sa mère en lui disant: « Tiens, mange la peau ». Quelques instants après, il mangeait un grappillon de raisin, et il présenta à sa mère quelques grains dont il ne voulait pas. Ne voilà-t-il pas les indices d'une mauvaise éducation ?

Voici un exemple un peu différent. Un petit enfant de trois ans, à qui l'on a donné un pot de confiture, sachant qu'on rince le pot avant de le rendre, court au ruisseau, le lave à grande eau, l'essuie à tour de bras, et puis s'en va trouver sa mère : « Je pense, lui dit-il, que ces demoiselles seront contentes: elles m'en donneront d'autre, va ». Voilà une conduite convenable, utile, je dirais presque morale, évidemment inspirée par l'intérêt, mais suggérée aussi par Thabitude de voir faire des actes qui doivent plaire.

•IV. C'est surtout dans les concessions entre frères qu'apparaissent de bonne heure les différences de caractère. Deux enfants ont été élevés autant que possible sous la même direction, quoique avec des bonnes différentes. L'aîné, affectueux, mais sans expansion, fait toujours un effort sur lui-même pour penser aux autres, quand on lui a donné une friandise ou un jouet: il lui arrive rarement d'y penser tout de suite. L'autre, dès l'âge de quinze mois, était reconnaissant de la moindre attention de son frère: il voulait tout ce que l'autre voulait. — « Veux-tu faire ceci ? — Oui, oui, je veux bien. » Il disait souvent à sa mère

— € N'est-ce pas que Lc4o est bon ? oh ! je Taime ! » Quand il a quelque chose de bon, il dit toujours : € Oh ! maman, c'est si bon I Je voudrais que tu eo godhes. » Si on lui donne quelque chose, il n'aime pas qu'on donne à lui c$eul. « El pour Lolo, (mania% ou papa, ou grand'père, ou grand'mère) ? » Chez l'un, la bienfaisance est accomplie par réflexion, par deyoir, ou du moins par un effet de l'éducation norale et de l'exemple ; chez l'autre, elle est instinctive, irréfléchie ; elle aura besoin ici d'être réglée et contenue par l'éducation, quand lenKMaent sera venu, quand l'enfant aura le jugement plus formé et sera capable de quelque. pré voyance. Cette faculté de bienfaisance est un don de nature, qui peut se vicier, ou s'accrollre suivant l'usage qu'on en fait.

Les mêmes différences se retrouvent chez les animaux domestiques. Les uns n'aiment pas que leurs camarades mangent avec eux dans leurs plats, et d'autres le tolèrent volontiers. .11 y en a de gloutons qui viennent ravir aux autres les mets qu'ils ont euxmêmes refusés ; il y en a de complaisants qui se laissent prendre les morceaux dans la bouche. En relisant ces lignes, j'ai près de moi un chien, mal dressé peut-être, mais qui est naturellement peu porté à ce qu'on appellerait chez l'homme la bienfaisance. Il se conduit en vrai propriétaire pour tout ce qui a quelque valeur pour lui. II adore son tapis du coin du feu et n'aime pas qu'on le batte. Il ne veut pas non plus qu'on fasse mine de battre sa maîtresse, parce qu'elle lui appartient plus que les autres. Il ne prête pas aisément sa niche à toutes sortes de chiens. En fait de nourriture, il ne leur cède que Teau. Les enfants ne sont souvent que de jeunes animaux mal éle-

LA BICNV£ILLANGE ACTIVE 255

vés, (My ce qai est l'exception, jt l'espère, inéducables.

Y. U y a uim; autre espèce de bJenCaisanoe, qui n'knpliquje pas le partage d'un plaisir personnel, mais qiiî a (pour but le plaisir d'autrui, avec ua peu de peine poOT soi-anéme. C'est un véritable service à re&dre, conme l'action d'aller chercher ou porter un objet danfi une chambre, d'aller faire une commissiofi à une personne éloignée, d'aider quelqu'un dans une besogne ma peu difficile ou ennuyeuse. Ici la complaisance se complique souvent de déférence ; c'est «m sacrifice qui prend du temps et exige quelques efforts. Le& enfants les plus donnants ont souvent de la peine à s'y résoudre, à quitter les personnes ou les jeux cpii les tiennent pour faire une corvée ou une absence dont leur imagination s'exagère, en ce moment, la difficulté. L'enfant peu généreux de nature, mais qui a déjà l'habitude de l'obéissance et le sentiment naissant du devoir, qui a aussi davantage l'expérience de ses forces et l'appréciation de leur emploi, se montrera, dans ces sortes d'obligations, bien mdfns récalcitrant que le libéral plus jeune et sans expérience. A nous de ne réclamer à chacun que des oeuvres proportionnées à ia bonne volonté dont il peut disposer. Maïs il faut faire nattre assez souvent pour tous les enfants les occasions de renoncer à une occupation agréable pour se déranger utilement. L'acte accompli, on peut les remercier, avec des marques de satisfaction d'autant plus vives, qu'ils se seront exécutés ^avec plus d'empressement et de bonne grâce. La certitude de nous avoir fait plaisir vaut cent éloges accordés à la force ou à l'adresse.

VLL'amour-propre et la sympathie doivent agir de concert chez l'enfant. Demandons beaucoup plus, en

fait de complaisance, à ceux qui soat naturellement portés à donner moins. La sympathie, comme tous les autres sentiments, naît des actes qui l'accompagnent d'ordinaire, t. Le plus sûr moyen de s'attacher à quelqu'un, c'est, a dit M. Marion, de faire beaucoup pour lui (1).» Il faut mettre souvent l'enfant indifférent ou égoïste dans le cas. d'éprouver ce bienfait de la sympathie en retour. Si les actes que nous lui 'demandons sont faciles, d'abord conformes à ses habitudes et à ses goûts et de plus en plus compliqués d'efforts et de sacrifice, l'orgueil d'avoir remporté une victoire sur soi-même lui rendra cet effort moins pénible, et puis agréable. Ravi d'avoir voulu, d'avoir fait une bonne action, d'en avoir le témoignage dans les yeux de la personne obligée, il se sentira porté à l'aimer davantage, comme lui donnant l'occasion de faire des actions dont on lui sait gré.

La bienveillance pratique se développe mieux par l'habitude, accompagnée de quelques raisonnements appropriés à l'âge de l'enfant, que par les fortes excitations de Ja sensibilité. J'ai vu donner bien maladroitement une leçon de charité par une mère à son fils âgé d'environ deux ans. Ayant aperçu un vieux mendiant sous une porte cochère, elle s'arrêta, mit un sou dans la main de l'enfant et le tirant par le bras, lui dit : « Donne à ce pauvre homme. » Le petit, qu'effrayaient le visage et l'accoutrement du misérable, recula d'abord avec une horrible grimace, se colla contre les jupes de sa mère, et liii remit le sou dans Ja main. Les choses se seraient-elles passées de la môme manière, si l'on avait dit à l'enfant de donner

(i) Leçons de psychologie t p. 181.

Page 1