LA POLITESSE 2G
de ces petites négligences, quand aucune marque d'orgueil ou de mauvais naturel ne les accompagne. Le temps, mieux que les maîtres, Texemple mieux que les préceptes, corrigeront l'enfant de ces imperfections, si on n'a pas manqué d'entretenir en lui des habitudes de bonté et d'humanité (1).
II. Les actes conformes ou contraires à la politesse sont d'autant mieux imités que l'enfant est plus âgé, et que ces actes sont plus fréquemment répétés devant lui. Une petite fille commença à prendre, à l'âge de quinze mois, les froncements de sourcils de son père, ses attitudes violentes, son ton de voix criard, et bientôt quelques-unes de ses formules exprimant l'impatience ou la colère. A trois ans, elle disait à un visiteur, selon la manie paternelle : « Mais, tais-toi donc, tu ne me laisses jamais achever une phrase ! » L'enfant a beau être naturellement vif et emporté, ces habitudes d'altercation et de contradiction, tout comme celles de mépris et de raillerie, ne se montrent guère chez lui, s'il n'en a pas été souvent témoin.
III. La politesse, toute sincère et aimable qu'elle puisse être au début, est facilement exagérée ou faussée par une fierté naturelle ou par une grande timidité. Le cas est peut-être plus fréquent chez les petites filles que chez les petits garçons, parce qu'on habitue davantage les premières à s'observer et à craindre l'opinion du monde. J'ai connu des petites filles qui se donnaient de grands airs ou faisaient les agréables, pour être plus tôt servies par des marchands ou s'attirer leurs compliments, quand leurs mères les envoyaient faire des commissions. Cette politesse
(1) Quelques pensées sur V éducation, sections VI et XIII.
intéressée, et même, un peu doublée d'artifice, n'offre point de danger chez les enfants bien élevés, si Voù n'a pas oublié de leur apprendre la politesse du cœur.
Mais qui peut se flatter de mener à la perfection la culture d'un caractère ? Les parents les mieux intentionnés poussent les jeunes enfants, filles et garçons, à l'affection et à la coquetterie, en leur faisant une nécessité de plaire, de charmer, pour obtenir des faveurs ou des caresses. Ils auraient une grâce plus^ naïve et plus aimable, si on ne leur en demandait pas tant.
Un juge de S.... avait habitué ses enfants à être aimables envers tout le monde, sans se préoccuper d'autre chose. Les petits garçons saluaient gracieusement toutes les connaissances, se montraient pleins de respect pour les maîtres, leur tendaient affectueusement la main à l'arrivée et au départ, s'informaient avec intérêt de leur santé. Les petites filles ne venaient jamais en classe sans porter un bouquet à leur maîtresse ; elles étaient toujours disposées à rendre ces petits services dont l'empressement et la gentillesse augmentent le prix : prêter une plume, ramasser un objet tombé, donner un renseignement, etc. Passé l'âge de neuf à dix ans, comme tout cela était sans fonds, que la politesse était dans les manières, et non dans les sentiments, ces enfants avaient bien changé, et tout le monde le remarquait.
VI. L'idéal de l'éducation serait de laisser à chacun son air propre en lui donnant nos actes à imiter. Locke a compris la nécessité de respecter le naturel de chaque enfant, et il ne peut souffrir cette méchante figure, que la contrainte et l'affectation ne manquent jamais de produire. 11 déplore particulièrement ce défaut en ce