‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 41 sur 87 · LA POLITESSE · texte numérisé non relu

LA POLITESSE

des personnes à qui Ton confie un enfant de quinze à vingt mois, qui tient de la sensitive et du caméléon par sa susceptibilité mimétique. Une mère, obligée de faire un voyage, avait confié à des parents sa bonne et son fils, âgé d'un peu plus de huit mois. Après une absence de quinze jours, elle fut grandement surprise du changement opéré dans les habitudes, et jusque dans la physionomie de l'enfant. Pendant les deux premiers jours, elle ne cessait de s'écrier : « Tiens, il ne fait pas comme cela, il n'est pas comme cela chez nous ! » Surveillons nous-mêmes notre propre humeur.

VII. Très peu de personnes se doutent que la gaîté soit affaire de réglementation morale. C'est pourtant «un devoir, léger en apparence, très sérieux au fond», que le devoir de bonne humeur dans la famille. Rien de plus rare que cette vertu. « Je ne parle pas des personnes qui n'ont point reçu une bonne éducation, et qui, jugeant qu'on n'a pas à se gêner dans la famille, y sont à l'envi bourrues, désagréables et grossières. II est des familles même distinguées, où l'union est parfaite et l'esprit de solidarité remarquable, où l'on est disposé à se soutenir naturellement, à faire les uns pour les autres de sérieux sacrifices, et où cependant les relations quotidiennes ont toujours quelque chose dW peu tendu. Si l'on ne se dispute pas tout à fait, on ne se parle que sur un ton plus ou moins aigre et désagréable. Il semble que l'amabilité et la grâce «oient une monnaie que l'on réserve pour les indifférents, et qui ne saurait avoir cours dans la famille. Si bien que Fontenelle, dans un de ses Éloges, voulant faire le portrait le plus favorable du personnage qu'il loue, termine par ce trait qu'il paraît mettre au-dessus de

tout le reste : « EaGa, il était d'une humeur agréable, même dans sa famille, »

« On a beau dire que ce n'est que sur les petites choses qu'on se dispute ; il n'y a pas de petites choses dans la vie de famille, par la raison qpi'elle n'est presque faite que de petites choses. Si l'on est insupportable dans tous les détails de la vie^ sous prétexte que cela est sans importance, quel moment se réserve-t-on d'être bon et affectueux? Si l'on s'observe si peu dans les petites choses, où il est facile d'être ce qu'on doit, est-on bien sûr d'être irréprochable quand viendront les occasions sérieuses ? Chacun devrait donc faire tout son possible pour corriger un tel état de choses pénible pour tous, et qui dissimule souvent, au point d'en taire douter, des qualités profondes et de solides vertus (1). »

M""® de Maintenon, dans une de ses instructions sur la bonne humeur, disait à ses élèves, qu'il « n'y a « rien de si bon qu'une fille gaie », et que, quand « même la gaîté serait excessive, les suites en sont « moins fâcheuses que celles de la tristesse. » Mais^ ajoutait-elle, « en recommandant la gaité, je ne prétends point que vous soyez évaporées, ni que vous vous laissiez aller à des ris immodérés. La gaîté ne doit pas du tout faire tort à la modestie (2). » Rien, en effet, de plus contraire à l'attention sur soi-même et aux attentions à l'égard des autres, que cette exubérante galté, qui a sa place dans certains jeux, toujours rares et courts pour le jeune enfant. L'enfant

(1) H. Marion, Leçons de morale, p. 321.

(2) Madame de Maintenon, Extraits par M. 0. Qréard, p.

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vif et pétulant, qui ne s'appartient plus, risque fort d'être désagréable aux autres par ses mouvements, ses gestes, ses mines et ses paroles.

La gaîté peut être aiguisée de malveillance ; c'est quand elle vise, sous forme de plaisanterie, les défauts d'autrui. Locke regarde cette disposition à Tesprit critique comme un des quatre défauts qui sont le plus directement contraires à la politesse (1). Les enfants moqueurs m'ont toujours semblé les pires singes du monde. Ils tiennent- ce vilain tour d'esprit de leurs parents. Quel pitoyable jeu que de médire des personnes absentes, de critiquer leurs travers et leurs vices, d'en rire avec malignité, de les contrefaire même, en présence de leurs enfants, et cela, après avoir fait à ces personnes les manifestations les plus vives de sympathie ou de tendresse ! Cette contradiction immorale ne donne pas à réfléchir à l'enfant ; mais il l'imite à sa façon, tour à tour poli et médisant, et quelquefois ensemble.

C'est là une matière de si grande importance, que j'y veux encore appuyer. L'excellent Jacotot va nous dire, dans une de ses pages les mieux senties, à combien de qualités solides se rattache l'aimable politesse, cette fleur des vertus domestiques.

« Si l'individu est distrait, il faut l'exercer à la politesse qui exige une attention soutenue et de tous les instants : il faut l'exercer, non seulement à la politesse complaisante, mais à l'amabilité, sorte de politesse tout en prévenance ; monnaie de société dont il ne suffit pas d'être pourvu, mais qu'il faut savoir distribuer avec une profusion convenable, dispenser dans

(1) V. J. Locke, Quelques pensées sur Védu^aiion, édit. Compayré, page 227.

Toccasioti avec une libéralité qui ferait presque croire à l'obligé que celui qui l'oblige travaille pour sou propre plaisir.

€ Un effet important de cet exercice est la bienveillance de la part de ceux qui sont l'objet de nos attentions prévenantes et délicates. De plus, il nous prépare à l'empire sur nous-mêmes; il n'y a rien dont ne soit capable un homme qui sait se maîtriser assez pour être poli. Le premier devoir (1) est de se rendre aimable aux gens de la maison. Si on peut y parvenir, il sera bien aisé déplaire dans le monde. Celui qui est aimable pour ses enfants, en conservant sur eux l'autorité dont il a besoin pour les diriger ; celui-là sera aimable à plus forte raison, avec des étrangers, dont l'éducation ne lui est point cx)nfiée. Etre aimable avec ses inférieurs, en gardant sa supériorité : ce problème contient toutes les difficultés de l'art de se conduire.

« Remarquez que cette amabilité dont je parle ne peut exister sans justice, sans modération. Elle devient aussi une véritable vertu; elle en a le charme, elle en a tout le mérite. II faut, pour atteindre ce but, commencer par se connaître soi-même, il faut savoir où on est arrivé et mesurer le chemin qui reste à parcourir. Quand on se flatte soi-même, «je suis aimable», dit-on, et on oublie que Ton n'est pas toujours juste ; ou bien on s'applaudit d'être juste, sans se soucier d'être aimable ; comme si l'amabilité suffisait sans vertu, ou comme si la vertu pouvait exister à demi (2)».

(1) Le texte dit : «Or, comme dans renseignement universel, il faut toujours faire Texercice le plus difficile, la méthode conseille de se rendre aimable aux gens de la maison ».

(2) J. Jacotot, La Philadelphie panécastique, p. 371.

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