‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 46 sur 87 · LA TIMIDITÉ · texte numérisé non relu

LA TIMIDITÉ

mais elle mène à Thypocrisie et à la lâcheté, deux imperfections aussi haïssables chez les femmes que chez les hommes. Elle est, en elle-même, un défaut qui enraie des vertus ou des qualités du plus haut prix. Elle peut faire le tourment des natures d'élite, et peut-être aurait-on le secret de bien des travers ou bizarreries de caractère, chez quelques illustres, en se rappelant que leurs biographes ont accolé à leurs noms l'épithète de timides.

VII. Qu'il s'agisse des natures d'élite, ou seulement des natures honnêtes et sensibles, la timidité est un défaut grave, en ce que, dans l'universel combat pour l'existence, elle laisse l'individu, le mieux doué par ailleurs, comme désarmé en face de Taudace qui n'a pas besoin d'armure. L'exemple suivant va nous montrer quels obstacles elle peut mettre aux épanchements des affections les plus naturelles.

« Les lettres de mon père, dit l'auteur ^ Adolphe^ étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables ; mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu quelque témoignage d'affection que sa froideur apparente semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouillé de larmes, et se plaignait à d autres de ce que je ne l'aimais pas. Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère : aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus jeune, je m'accoutumai à enfermer en moi-même tout ce que j'éprouvais, à considérer les avis, l'intérêt, l'assistance, la présence des autres

282 L'tDUC4TÏOX MORALE

comme une gâae et comme un obstacle ; à ne me sour mettre à la coaversatian que comme à une nécessité importuœ, et. à l'animer alors par une plaissnlerit perpétuelle, qui me ia rendait moins fatigaate, et m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à surmonter »•

VII. Cet exemple nous montre la timidité eogen* drant la timidité, ou du moins empêchant un père et un fils de se comprendre et de sympathiser entre eux comme ils l'auraient voulu. Le père de Benjamin Constant rendit son fils victime, après l'avoir peut-êtw été lui-même, d'une ignorance complète de la pédagogie psychologique. Cette sorte de contrainte, impo^ sée dès le jeuae âge, doit avoir un retentissement d'autant plus grave sur l'évolution future des facultés, qu'elle pèse sur des organisations plus sensibles. La timidité a, dans ces cas-là, pour contre-coup fatal, des vicissitudes de confiance en soi-même et de défiance extrême,

IX. La timidité a encore ceci de mauvais, qu'elle exagère l'amour-propre et la vanité chez ceux (jai en sont atteints. Il serait donc bien imprudent de les vouloir guérir de cette maladie, avant tout morale, en tournant leur gaucherie en ridicule, et surtout en leur eu faisant des reproches. Mieux vaut s'adresser aux excitations douces et joyeuses de l'amour-propre, charger l'enfant de faire des commissions à des personnes polies, appeler son attention sur les formules et les attitudes aimables dont il devra user, et reporter ainsi sa pensée d'un état subjectif assez pénible à ua autre objet, qui n'a rien que d'attrayant. C'est encore là, ou s'en souvient, la méthode des dérivatifs que nous savons être employée avec succès contre la peur.

Page 1