LA HONTE
du dépit de ne pouvoir continuer un amusement très attachant. Il regarde son père dans les yeux, et lui dit: « Quand tu t'en iras, dis papa? » (Le papa avait le chapeau sur la tête, le parapluie sous le bras, prêt à sortir). — Pourquoi me demandes-tu quand je vais sortir? C'est pour recommencer n'est-ce pas? — Oui, papa ». Un autre enfant du même âge fait souvent la même question à son père : « Quand tu t'en iras ? », ou bien il lui dit : « Ne me regarde pas ; il ne faut pas me regarder ». et cela, uniquement pour se débarrasser d'un témoin gênant. Être vu, empêché, grondé, voilà ce que le jeune enfant voit souvent de plus malheureux dans la présence de celui qui fait obstacle à un acte répréhensible, c'est-à-dire au plaisir qu'il prend.
Tiedemann a très bien compris ce qui se passe en pareil cas dans l'esprit du jeune enfant. « On lui (son fils âgé de dix-sept mois) avait plusieurs fois défendu de rien toucher des choses mangeables que ce qui lui était expressément donné, sans pourtant l'effaroucher à cet égard. Il avait attrapé, sans être vu, un petit morceau de sucre ; il se glissa alors dans un coin où on ne pouvait l'apercevoir; on ne savait ce que cela signifiait, on chercha, et on le trouva mangeant du sucre. Les bêtes, quand elles ont été battues, se sauvent avec leur proie, seulement par association d'idées, parce qu'elles se rappellent le châtiment. Mais il n'en était pas de même ici, car on ne l'avait jamais châtié ; c'était seulement la réflexion qu'il pourrait manger, si on ne le voyait pas, le sucre qu'on reprendrait aussitôt qu'on s'en apercevrait ».
Doddy, le fils de M. Darw^in, ayant dérobé du sucre, son père le rencontra au moment où il sortait de la
salle à manger ; il lui trouva dans l'attitude quelque chose ^étrange et d'affecté, et il pensa « que cette attitude devait être attribuée à !a lutte entre le plaisir de manger du sucre et un commencement de remords». Assurément, le remords y était pour fort peu de chose. On peut dire cependant qu'un certain nombre (f expériences semblables, la peine répétée d'être grondé" ou puni pour quelques faits bien précis, peut-être le déplaisir de causer du chagrin à ceux qu'il aime, en un met, les tendances et les habitudes sociales contrebalançant les instincts égoïstes de l'enfant, diminueront d'autant la facilité qu'il avait à satisfaire sesinstincts, quand il savait ses fautes impunies.
III. Est-ce à dire que la tête d'un enfant de deux ou trois ans soit capable de loger utilement une conception abstraite comme celle d'un invisible témoin de sa conduite ? « Le jeune Tiedemann, à deux ans eC cinq mois, disait, quand il croyait avoir fait quelque chose de bien : « Le monde dira, c'est un bon garçon >. Lorsqu'il était méchant, si on lui disait : « Le voisin te voit »,il cessait aussitôt. Mais ce voisin bien connu, dont on lui suggérait l'image, cet épouvantai! ne faisait que fortifier d'un accessoire plus ou moins important Pautorité de la personne qui voulait se faire obéir. Il n'est pas démontré que, dans le cas d'une tartine ou d'un morceau de sucre à dérober, l'enfant, à l'abri de toute surveillance, eût été bien troublé par la pensée « du voisin qui le voyait ».
yi. La honte est un mobile dont il faut user avec ménagement. Cultivée à l'excès, elle peut engendrer la malveillance et la haine. Rien ne déplaît tant, en effet, aux caractères ombrageux, rancuniers, plus portés à se souvenir des peines que des plaisirs^ qu'un frois-