CHAPITRE II
Développement de la volonté sous sa forme négative ou répressive.
I. En quoi consiste la volonté répressive, ou force d'arrêt ou d'inhibition.— L'arrêt n'aboutit jamais qu*à une moindre action. —H* Rôle des sentiments dépressifs dans la production de Tarrêt. — IH- Les sentiments agréables concourent, arec les sentiments pénibles, à produire l'arrêt des réflexes chezle tout jeune enfant. -- La volonté répressive, grâce aux diversions produites par Tattention, s'habitue peu à peu à triompher des instincts et à résister aux sensations pénibles. — IV. Pour atteindre ce but, il faut développer la volonté comme force d'entraînement, en même temps que comme force d'arrêt. — Les mobiles sociaux ou sympathiques ont ici une très grande puissance. — V. Employer peu les dérivatifs de l'attention, quand on peut laisser l'enfant user de ses forces sans aucun danger. —VI. Ne pas confondre la patience volontaire avec une force de volonté en quelque sorte organique. — VII. L'exacte appréciation des choses concourt à former une patience et un courage de raison. —VIII. Il faut que le sentiment moral vienne en aide à la réflexion pour soutenir les habitudes volontaires.
I. « Ce n'est pas Tétat de conscience, comme tel, dit M. Ribot, mais bien l'état physiologique correspondant, qui se transforme en un acte. Encore une fois, la relation n'est pas e^tre un événement psychique et un mouvement, mais entre deux états de même nature, entre deux états physiologiques, entre deux groupes d'éléments nerveux, l'un sensîtif (ou idéo-sensitif), l'autre moteur (1). » Cette simple ex- Ci) Les Maladies de la volonté, p. 8,
plïcation nous suffît pour comprendre le rôle, sinon la nature même de la puissance d'arrêt, d'inhibition ou de répression, que nous attribuons à la volonté. Le mécanisme seul le produit souvent, et non l'état de conscience qui l'accompagne.
L'inhibition est tout d'abord inconsciente et involontaire. C'est une suppression ou du moins une réduction des mouvements réflexes, impulsifs, instinctifs, par le fait d'une excitation du cerveau, d'une sensation quelconque. Ainsi des sons, des sifflements, de petites tapes, des objets agités devant les yeux, une lumière les frappant tout à coup, peuvent arrêter, quelquefois soudain, le plus souvent assez vite, les cris de douleur, les mouvements désordonnés de la joie, etc. Une tendance motrice est substituée à une autre tendance, voilà tout.
L'empire que l'enfant peut exercer sur ses émotions tient donc à celui qu'il a sur leurs manifestations extérieures. « La suppression des mouvements actuels, dit Bain, tend à la suppression des courants nerveux qui les provoquent, si bien que l'apaisement externe est suivi d'apaisement interne (1). »
« Il faut, pour que l'arrêt se produise, une première condition : le temps. Si l'excitation est si violente qu'elle passe aussitôt à l'acte, tout est fini ; quelque sottise qui s'ensuive, il est trop tard. Si la condition du temps est remplie, si l'état de conscience suscite des états antagonistes, s'ils sont suffisamment stables, l'arrêt a lieu. Le nouvel état de conscience tend à supprimer l'autre, et, en affaiblissant la cause, enraye les effets... (2). »
(1) Les Émotions et la volonté, p. 351.
(2) Ribot, Les maladies de la volonté, p. 351.
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Mais, quand l'arrêt se produit, il n'est jamais que relatif, et son seul résultat est d'aboutir à une' moindre action. Ce qui reste de l'impulsion primitive se dépense comme il peut, par des gestes à demi contenus, des troubles dans les viscères, ou par quelque dérivation artificielle, comme ce soldat qui, pendant qu'on le fusillait, mâchait une balle pour ne pas crier. Très peu sont assez bien doués par la nature et façonnés par l'habitude pour réduire les réflexes à des mouvements imperceptibles (1) ».
II. Le rôle des sentiments dépressifs dans la production de Parrêt est très important à connaître. Parmi les sentiments à mettre en œuvre peur arrêter les mouvements qui expriment un état de conscience, et l'aflaiblir d'autant lui-même, il faut compter en première ligne, suivant M. Ribot, les sentiments à caractère dépressif, dont la terreur est comme le type extrême. « Descendons de ce maximum à la crainte modérée, l'effet dépressif diminue, mais sans changer de nature. Or, comment arrête-ton les mouvements de colère chez l'enfant ? Par les menaces, les réprimandes, c'est-à-dire par la production d'un nouvel état de conscience à caractère déprimant, propre à paralyser l'action. Une enfant de trois mois et demi, dit M. B. Pérez, comprend à l'air du visage, au ton de voix, qu'on ' la réprimande : alors son front se plisse, ses lèvres se crispent convulsivement, font un instant la moue, ses yeux s'humectent de larmes, elle est près de sangloter (2). L'état nouveau tend^ donc à supplanter l'autre, non seulement
. ( I ) Ribot, Les Maladies de la volonté.
(2) Les trois premières années de Venfant, p. 33.
par sa propre force, mais par raffaiblissemènt qu'il inflige à Tètre tout entier.
« Si, malgré des menaces répétées, l'arrêt ne se produit pas, l'individu est peu ou point éducable sous ce rapport. S'il se produit, il en résulte, en vertu d'uae loi bien connue, qu'une association tend à s'établir entre les deux états; le premier éveille le second, son correctif, et, par l'habitude, l'arrêt devient de plus en plus facile et rapide. Chez ceux qui sont maîtres d'eux-mêmes, l'arrêt se produit avec cette sûreté qui est la marque de toute habitude parfaite. Il est clair, d'ailleurs, que le tempérament et le caractère importent ici plus que l'éducation (1) », ou du . moins que l'éducation ordinaire.
III. Les sentiments agréables concourent, avec les sentiments pénibles, à produire l'arrêt des réflexes. Même avec un tout jeune enfant, les manifestations des sentiments à caractère déprimant, de la crainte modérée, de l'étonnement, de la souÛrance et du malaise, ne sont pas les seules à employer pour refouler ses émotions, quand il est nécessaire. Les tons de voix affectueux, les petites caresses, les encouragements, et, dans le cas de douleurs aiguës, le? douces paroles de consolation, produisent souvent le même effet. L'absence de ces impressions agréables et calmantes sera bientôt pour l'enfant une privation très sensible, qui l'exci-"^ tera à se comporter de façon à les retrouver. Ainsi, un jeune enfant, d'abord grondé, dès l'âge de
({) M. Ribot, Les Maladies de la volonté, p. 22. B. PÉREz, —L'Education morale.
trois mois et demi, quand il ne poussait pas un cri au moment de Tévacualion toute réflexe des produits de la nutrition, paraissait heureux, à l'âge de six mois, de s'entendre flatter, quo.nd il s'était retenu dans les bras de sa bonne ou de sa mère. A huit mois, il faisait entendre un gloussement très bizarre, de son invention, pour indiquer qu'il ne pouvait plus attendre. Il semblait dire à ses parents : « Venez à mon aide, puisque vous êtes satisfaits quand je vous avertis^ et que vous vons fâchez quand je m'oublie (1). »
La volonté répressive, grâce aux diversions produites par l'attention, s'habitue peu à peu à triompher des instincts et à résister aux sensations pénibles. Là modération dans les jouissances du goût, et la victoire remportée sur ses répugnances, relèvent, pour une part, des habitudes imposées à l'enfant, et, pour une autre part, du développement de sa volonté répressive. Sikorski propose un moyen doux et sûr d'exercer les enfants à la patience en détournant leur attention des sensations désagréables de la faim à des objets d'observation se rapportant au goût même. Il ne s'agit plus ici, bien entendu, des tout jeunes enfants, que l'allaitement à des intervalles réguliers, a pu d'ailleurs habituer à supporter la faim dans une certaine mesure. « Lorsque l'enfant commence à prendre la nourriture des adultes, des exercices systématiques deviennent très utiles. Je me suis servi pour mes propres enfants de la méthode suivante, que je trouve très pratique : tous les matins le lait était chaufi'é sur une lampe à esprit de vin, en pré-
Ci) Les trois premières années de Ven/ant, p. 245.
-sence de Tenfant. L^ébullitîon du lait et son refroidissement consécutif, qui exigent de quinze à vingt -minutes, offraient à l'enfant un divertissement instructif, et lui apprenaient à supprimer la sensation désagréable de la faim. Les enfants auxquels on fournit le lait tout préparé ne savent point comment cela se fait, et demandent à manger le matin dès qu'ils sont réveillés. Or, c'est précisément ce moment de la faim la plus intense qui est surtout propre à l'exercice de la volonté. L'attention de l'enfant à tous les détails de la préparation de la nourriture est en •général très grande, son attente est très vive et sa volonté très tendue. Ainsi, la résistance à la sensation 4e la faim s'accomplit à l'aide des moyens les plus puissants de la volonté et de la conscience. Pour peu qu'on agisse avec prudence, les enfants ne se montrent point fatigués ou irrités ; au contraire, l'attente leur est un passe-temps des plus intéressants. L'attente de son tour à table, pratiquée dans le même but par les parents, est aussi très utile ; mais elle doit avoir lieu tous les jours, et les adultes doivent s'y soumettre comme les enfants (1) ».
Cet exemple nous fournit toutes les conditions requises pour l'exercice utile de la volonté chez l'enfant : effort léger, approprié à l'âge, de courte durée, comportant une diversion agréable de l'attention, un plaisir en conflit avec une souffrance. C'est ainsi que la volonté s'initie peu à peu, doucement, à triompher •des instincts les plus puissants et à supporter les :sensations les plus pénibles. Même dans l'ordre de^
(1) Sikorski, Revue phiL, mai 1885, p. 540.
tempérance et de la patience, il faut s'arranger de façon à faire autant qu'on peut mentir le proverbe : € il n'y a que le premier pas qui coûte ».
IV. Un moyen presque toujours infaillible, pour développer les capacités répressives de l'enfant, c'est de produire en lui une force d'entraînement en même temps qu'une force d'arrêt. Par exemple, un enfant me dérange par ses cris et par ses jeux turbulents ; je lui dis de venir s'asseoir auprès de ma table de travail. Il regarde ses jouets abandonnés dans un coin, et je lis dans ses yeux un certain regret ; mais, comme il est assez obéissant, nulle envie de se lever pour aller les reprendre. Cependant le besoin inassouvi d'agitation musculaire le saisit de nouveau ; il commence à remuer bras et jambes, il tourmente son tabouret, le place, le déplace. Je lui dis : < Aie donc la bonté de rester un moment tranquille, je travaille. » L'enfant prend aussitôt une attitude immobile. L'y voyant persister pendant trois minutes, je lui dis : « Si tu veux venir travailler aussi, à côté de moi ?» Il fait un bond : « Oh ! oui, je voudrais achever de dessiner mon lion I » Je rapproche une chaise haute, je l'y installe à son aise, et je lui donne ses instruments de travail, du jaune et du noir tout préparés, son pinceau et son papier. Pendant un quart d'heure, nous travaillons en bons camarades, sans rien nous dire, mais non sans* jeter plus d'une fois des regards indiscrets sur nos ouvrages respectifs.
Les mobiles sociaux ont ici, en général, une très grande puissance. Avec Fenfant, il faut sans cesse remonter la machine volontaire, c'est-à-dire avoir
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toujours des motifs ou des mobiles en réserve pour recommencer h nouveau les batailles gagnées. Les mobiles de la sympathie, et, à leur défaut, ceux de l'émulation, sont en général les plus efficaces.
J'ai vu un enfant de six ans que son père avait fort bien dressé à étudier dans le jardin sans se laisser distraire par les impressions les plus excitantes. Quand il se surprenait à lever les yeux de dessus son livre pour regarder un oiseau, un papillon ou une abeille, il se retournait aussitôt vers la maison, comme s'il craignait un témoin de sa faute. Mais lorsqu'il travaillait dans la chambre à côté de son jeune frère, avec lequel il était parfois en désaccord, le moindre bruit fait par ce dernier le troublait. Son frère imitant ses mouveonents d'impatience, on entendait à chaque instant la voix de l'un ou de l'autre : « Mais tais-toi, enfin ! Il n'y a plus moyen de rien faire ici !.. » Le père dit un jour à l'aîné : « Tu dois donner le bon exemple à ton frère, et tu es assez raisonnable pour cela ». Il ajouta, que dans certains collèges, les élèves- apprennent leurs leçons tout haut à Pétude, et, que, tout à leur travail, ils ne sont jamais dérangés par celui de leurs camarades. Il termina par un argument adressé à l'amour-propre de l'enlant : « Comment ferais-tu dans une nombreuse ëtude, toi qui perds la tête pour si peu ? Considère ton frère comme un gros oiseau un peu mal dressé encore, un peu maladroit et bruyant, et travaille à côté de lui, comme à côté d'un petit oiseau bavard du jardin ». Les deux enfants se mirent à rire, et s'évertuèrent, chacun de son côté, à ne pas être appelés « gros oiseaux maladroits » par leur père.