LA HONTE 28Q
de nous que du mal. Si vous voulez que la honte conserve toute sa puissance sur Tenfant, arrangez-vous de manière à augmenter en lui le goût de votre estime et la satisfaction de soi.
VII. Le blâme doit être proportionné à Pimportance delà faute, et surtout à la gravité que l^enfant lui attribue. Il tombe sous le sens qu'on ne réprouvera pas une simple négligence, une infraction au décorum conventionnel des mœurs, un acte commis par inexpérience, maladresse ou vivacité, comme un vol, un mensonge, une action basse ou méchante. La balance ne sera pas la même pour peser ces derniers méfaits, s'il s'agit d'un enfant de deux ans ou de quatre ansj de quatre ans ou de huit ans. En effet, la classification des actes en actes louables, blâmables et indifférenls, est loin d'être aussi large et aussi nette pour les uns que pour les autres. Les éducateurs bien doués font d'instinct ce discernement, que les autres ne savent pas toujours faire.
Règle générale, l'humiliation de l'enfant ne doit pas avoir un grand nombre de témoins. Ce précepte s'applique d'ailleurs plutôt à l'éducation de famille qu'à l'éducation commune, qui a ses moyens et ses exigences propres. L'enfant que l'on veut faire rougir de sa conduite, doit voir sur tous les visages une expression de peine et de réprobation, qui lui indique le sentiment qu'il doit éprouver lui-même. Si le blâme ou^la punition ont un grand nombre de témoins^ il pourra s'en trouver un, et c'est déjà trop, qui, par un mot de pitié, un sourire d'intelligence, gâtera reflet de la leçon donnée.
VIII. Je n'admets pas, quant à moi, qu'il y ait entre la famille et l'école une solidarité si étroite que l'humi- B. PÉRBz. — L'Éducation morale. 2Q
lîatbn se transporte indistinctenient de Pane à Pantre ; si tout ce qui se fait à Técole a son contre coup et sa sanction dans la famille, celle-*ci doit aymr son champ d'action religieusement fermé. II est même certaines fautes qui, sans ombre de cacfaoterie, peuvent rester inconnues à Tun des parents : le secret accordé à Tenfant par un sentiment de confiance, et pour év^ite^ une peine sérieuse à l'un de ceux dont l'estime lui est si chère, ne peut que fortifier, dans un jeune esprit de six ou sept ans, ce sentiment de la re8ponsai»Uté morale qui doit Famener à rougir à ses propres jeux d'une mauvaise action ignorée de tous. Mais, plus l'enfant est jeune, plus il lui est utile d'être humilié, toujours sans excès, devant un petit nombre de personnes. Les yeux, les attitudes, les mots de réprobation, le silence, la froideur de ses amis, doiv ent assez l'avertir ou le punir.
IX. La pudeur est la honte éprouvée pour tout ce qui paraît contraire à l'honneur, et particulièrement à la pureté. Elle n'est point innée, quoi qu'en ait dit Rousseau. Il fait de la pudeur un instinct du sex^ féminin et comme « un don de l'être suprême » : par elle sont naturellement connus les désirs illimités de l'être le plus faible, comme la raison gouverne les passions immodérées chez l'être le plus fort. Proudlion, par une exagération dans un autre sens, refuse à la femme toute pudeur : cette réforme de la dignité perr sonnelle ne vient à la femme que par la crainte de l'homme. Je serais plutôt de l'avis de Proudkon, quand il dit que les jeunes enfants n'ont pas de pudeur, sans ajouter, comme lui, que les adolescents, jusqu'à la puberté, n'en ont que fort peu. La vérité
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•«st que f illiée et le sentinieiii de pudevir dépendent beaucoup de l'édacadon pour les deux isexes.
X. On peut, de très bonne ^ure, inculquer à l'ejniant des habitudes pudiques, inème ayant qu'il ait ia moindre notion et la moindre pratique de Timpureté. •Un premier moyen est de lui inspirer « un dégcniit purement matériel pour des attouchements même for- >tuîts, «et d'exiger de lui, sur le ton d'one répugnance indignée, qu'il aille se laver les mains, quand on le «ui^rend à les accomplir. Ce petit acte expiatoire laisse dans le souvenir des enfants une impression salutaire, et dont ils n'elîaceront pas complètement la trace, quand leur raison aura percé à jour ce stratagème (1). »
Il conviendra aussi que toutes les personnes >adjnises dans l'intimité de l'enfant aient les plus religieux scrupules pour tout ce qui peut blesser ses yeux ou ses oreilles. Les bonnes, et même les mères, ou les gramds enfants, oublient trop que le jeune observateur voit tout et n'oublie rien. Comme la pudeur est née de l'usage du vêtement, il faut s'haMler et se déshabiller devant l'enfant, comme on le ferait devant •une grande personne.
« Ayons pitié des têtes blondes »
XI. La pudeur est précieuse, avant tout, comme préservatif de l'impureté. Mais pudeur etx^hasteté ne sont pas deux mots -synonymes. Il est des enfants qui rougissent, sans avoir la connaissance du mal, et d'autres <pii Berou^iâsent point, bien qu'ils soient déjà entamés par le vice. Les parents ne doivent jamais se reposer
(1) Fonssagrives, U Education physique des garçons, p. 317.
de leurs vigilantes appréhensions. La souillure vient de mille causes physiques et sociales. 11 faut se prémunir, dès le principe, contre les unes et les autres. L^enfant doit porter le jour des pantalons fermés, une longue chemise la nuit, dormir la tête appuyée sur ses deux mains posées à plat. Les ablutions fréquentes le préserveront des démangeaisons irritantes. Des soins et des remèdes spéciaux le débarrasseront de ces vers situés à l'extrémité inférieure de l'intestin, dont les mouvements rapides produisent une excitation qui a ses dangers. Ses jeux avec les autres enfants et le» domestiques seront toujours surveillés. Sous aucun prétexte, on ne le laissera seul dans une chambre. On dérivera, par les mouvements en plein air, le surplus d'une activité qui s'écoulerait fatalement par les voies de la sensibilité.
Xll. Cette surexcitation nerveuse, qui prédispose l'enfant aux habitudes malsaines, trouve un aliment habituel dans les jeux excessifs, les cajoleries et les caresses passionnées, qui éveillent des désirs inconscients chez ces jeunes êtres aux fibres délicates et impressionnables. Le danger est surtout à craindre avec des enfants qui, en vertu de prédispositions héréditaires, quelquefois de nature pathologique, ont une appétence particulière des sensations se rattachant à l'instinct génésiatique. L'action de ces tendances est souvent exagérée par nos imprudences.
Donnons à l'instinct inné de la tendresse, qui est fondé sur le plaisir de l'embrassement et du contact, toutes ses justes satisfactions, et pas davantage, un enfant sevré de baisers et de témoignages d'affection est une proie offerte à la débauche solitaire. Trop embrassé, trop caressé, surtout par d'autres person-
nés que ses parents, il arrive au mal par une autre pente. Il doit trouver dans les pratiques tendres, mais modérées, de la sociabilité, un préservatif ou un dérivatif de la tendance amoureuse, si forte cliez quelques enfants, à surveiller chez tous.
CHAPITRlf III La crédulité.
I. La crédulité à la parole d'autrui a pour principe la croyance primitive qui accompagne Texercice des sens. — II. Cette croyance persiste en se limitant à propos de certains phénomènes bien connus. Il faut redresser, et amener Tenfant à redresser luimême une foule de jugements erronés, d*une application nuisible ou déraisonnable. — III. L*enfant crédule par impulsivité.— Rapport entre la tendance à l'action et la mémoire émotionnelle : confiance et circonspection. — IV. Laisser agir cette heureuse confiance, et ne la tempérer qu'à bon escient. — V. Il faut que Tenfant apprenne qu'il y a des exceptions à toute loi habituelle^ qu'il apprenne la décision réfléchie, la patience, Tégalilé d'humeur. — VI. La vive sensibilité de l'enfant le fait quelquefois ressembler à un adulte hypnotisé, susceptible d'obéir à toutes sortes de suggestions. — Vil. Devoir étroit de respecter sa spontanéité, son intelligence, son innocence. — VIII. Il ne faut, quoiqu'on dise Platon, tromper ni les peuples ni les enfants. — Exceptions très rares où la suggestion mensongère est permise. — IX. Les récits faits à l'enfant doivent être vraisemblables ; point de fictions absurdes ou terrifiantes.
I. Le mot crédulité est souvent pris en mauvaise part. Il signifie la facilité à croire sur un fondement très léger, à tout croire, à croire tout le monde. Un tel penchant supposerait l'incapacité de juger par soimême, et ce n'est pas le fait de l'enfant même âgé de quelques mois. Il a commencé, en effet, à voir par ses yeux, à entendre par ses oreilles, avant de croire -au témoignage des autres. L'évidence est le caractère de ses moindres sensations. Elle ne cesse d'ac-
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coittpagner Fexercice de tous ses sens. Mais cette croyance primitive et absolue subit peu à peu quelques atteintes. L'enfant, par exemple, a reçu dans sa bouebe une cuillerée de soupe trop chaude : averti par cette rade expérience, il fait un geste à sa mère, qui signifie : « Souffle sur la cuiller avant de la rapproeber de ma boucbe ». II se défie bientôt, pour de bonnes raisons, de la flamme et du feu. Plein d'asaurauce dans ses premiers mouvements pour mardber, il a'est fait du mal en tombant, et dès lors il ne renouvelle plus ses effetsr de locomotion sans une main qui le sou^ tienne. A dix mois, il essaie encore et encore de lever le couvercle pesant d'une caisse ; mais à l'âge de dixbuit mois, décidément convaincu de l'inutilité de ses eiSorts, il n'a plus envie d'y perdre sa peine et son temps.
II. Rappelons-nous bien que le principe de l'éducation négative, même pour le premier âge, ne doit être que partiellement appliqué. Non seulement il faut évitera l'enfant les erreurs compromettantes pour son bien-être, sa santé, sa bonne humeur et sa moralité ; mais il faut à chaque instant redresser, plus il est jeune, et l'amènera redresser lui-même, plus il avance ea âge, les jugements faux auxquels l'entraîne son intrépide instinct de croyance. Cette méthode s'impose d'autant plus que la petite science de l'enfant n'est point désintéressée : sa curiosité n'est pas celle d'un théoricien ; elle est «a vue de la pratique immécttale^ ou elle a mille chances d'être tournée à des applications prochaines, qu'il est plus souvent facile de prévoir que d'empêcher.
III. L'enfant est toujours un être plus ou moins impulsif. Pour lui, voir un objet, y penser,, c'est l'armer
ou le haïr, et c'est en même temps le vouloir ou le repousser. Son cerveau est trop faible pour retenir le jeu de ses muscles mis en mouvement par une excitation sensorielle, et son expérience ne peut pas lui fournir des motifs bien puissants d'arrêt. S'il suspend de lui-même ou tempère l'action commencée en lui malgré lui, il le doit plus souvent à l'effet de son tempérament qu'à celui des habitudes prises. La promptitude et l'assurance avec lesquelles agit un enfant qui n'en est plus à l'époque des mouvements réflexes, dépendent, en effet, de l'énergie plus ou moins grande de ses impulsions natives à l'action. Et n'oublions pas que celles-ci sont en relation étroite avec ce que les Anglais appellent la mémoire émotionnelle. « Le tempérament confiant, a dit M. J. Sully, indique une mémoire particulièrement bonne pour lejS plaisirs ; et le circonspect, l'appréhensif, une mémoire particulièrement bonne pour les peines (1) ».
IV. Certains enfants sont plutôt portés à la confiance, et d'autres à la circonspection. Mais Penfanl est généralement confiant : il ne doute ni de son résultat, ni de son habileté à le produire, quand il s'agit d'un acte l'intéressant quelque peu. Il faut lui laisser cette heureuse confiance, et ne la tempérer qu'à bon escient. Il serait aussi funeste de l'exagérer que de la réduire. Le sentiment de cette mesure paraît avoir échappé à un éminent hygiéniste, quand il disait ; « Il est bon que la mère commence par habituer l'enfant, grâce à une expérience dont les coups et les chutes feront fous les frais, à considérer la douleur, non pas comme \-n incident extraordinaire, mais comme une chose
(1) Eléments de psydiologle, p. 638.