‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 51 sur 87 · LA CRÉDULITÉ · texte numérisé non relu

LA CRÉDULITÉ

usuelle entrant dans le plan de la vie (1). » Il est bien plus utile de lui montrer comment la douleur s'évite ou s'atténue. Qu'on ne le plaigne pas outre mesure pour une bosse au front ou pour une piqûre d'épingle, fort bien ; mais qu'on l'avertisse de ne pas s'y exposer, et qu'on l'aide parfois à esquiver de tels accidents, c'est mieux encore. II sera prudent, non timoré. Il apprendra à marcher, à courir, à se susprendre, à se balancer, à toucher, à palper, à manipuler les objets et les animaux, hardiment, posément, si nous le surveillons et l'encourageons, au lieu de le plaindre*

V. Il faut sans cesse alimenter, en les réglant avec précaution, les habitudes relatives à la sensibilité. Je les voudrais tout juste assez variées, même chez un enfant de deux ans, pour que leur influence ne tournât pas à l'obsession et à la manie. Il faut détendre avec une prudente complaisance les frêles ressorts de Tac- Hvité enfantine. Aussi convient-il de mettre quelquefois un certain retard à la satisfaction des désirs les plus habituellement écoutés ; de même est-il bon de ne pas voir toujours se réaliser les appréhensions les plus légitimes. Ces exceptions habilement opposées à la règle connue font réfléchir lenfant, le rendent plus apte à comprendre les moyens que nous employons pour nous tirer d'affaire nous-mêmes : elles l'habituent à la patience et à l'égalité d'humeur. La seule chose sur laquelle un enfant âgé de deux ans doive toujours absolument compter, c'est l'afTection et l'indulgence de ses proches. Il faut aussi que l'éloge et le blâme lui soient répartis, pour les choses importantes, avec une équité parfaite, qu'il ne soit pas assuré

(1) Fonssagrives, VEduc. phys. des garçons.

296 L'éDUGATICm MORALE

(teTun ott de l'autre, avant (Pagir. Une petite hésita» tîon pour les actes sérieux lui est très utile à mesure qu^I ayance en âge. Elle n'est pas seulement une condition de progrès pour sa moralité ; mais, d'une manière générale, elle lui fera mettre plus de prix aux éloges mérités, et contribuera ainsi à accroître la somme de ses vrais plaisirs.

VI. Insistons sur l'intime rapport qui existe entre la croyance et le sentiment. Une vive émotion met en relief dans l'esprit une idée ou une image, au détriment de toutes les autres qu'elle aurait pu évoquer. Cette image éveille à son tour des sentiments qui se combinent avec le premier et le renforcent. Ainsi la peur donne des hallucinations effrayantes. Un vif désir nous fait croire à l'existence de son objet ou à la facilité de l'obtenir, et il en résulte un accroissement d'appétition. Une attente énergique produit de pareils effets, véritable» suggestions à l'état de veille. En Voici un e^iemple chez un adulte : « Je me trouvais à Paris^ rapporte Wigan, à une soirée de M. Bclfert, quelques jours après l'exécution du prince de la Moskowa, L'huissier entendant le nom de Maréchal aîné, annonça M. le maréchal Ney. Un frisson électrique parcourut rassemblée, et j'avoue, pour ma part, que la ressemblance du prince fut, pendant un instant, aussi parfaite à mes yeux que la réalité (1). »

Ces curieux phénomènes de suggestion s'expliquent très simplement, comme tous les autres, par le ralentissement de la circulation du sang dans une partie du cerveau, ralentissement dû, soit à l'obses-

(1) Nouvelle espèce de folie, 1844, p. 56, cité par M.de Rochas^ Eevue scientifique du 12 lévrier 1887.

LA GaiimiLiTÉ 399

sion d^une vive iiDage, soit à quelque action mécanique da genre de celles qu'emploient les hypnotiseurs. Le sujet tonrue ainsi à l'état de vision suraiguë, Tarrêt du travail mental ayant lieu pour tout ce qui n'est pas Fobjet de sa vision.

Etant données les conditions physiologiques de cet état dliyperblépie mentale, ou de crédulité, on comprend sans peine qu'il puisse être provoqué par la fièvre ou par la digestion même. Le savant M. Maury, s'endormant un jour après son dîner, vit réellement des cerises vermeilles sur une assiette en faïence verte, assiette et cerises qui l'avaient frappé pendant le repas (1). La digestion a produit cette hallucination hypanogique, en retirant du cerveau uue partie du sang et le faisant affluer vers la partie médiane du corps. Les troubles de l'estomac, qui supposent une inflammation de cet organe, accompagnent les hallucinations tristes (2).

Vil. On a beaucoup parlé dans ces derniers temps d'appliquer l'hypnotisme, comme moyen pédagogigue,, non lïeulement aux enfants vicieux et malades, sur lesquels les autres moyens ont échoué, mais à tous les enfants dont la paresse ou les défauts incorrigibles ont résisté aux suggestions ordinaires de l'éducation. G*est, en effet, par une sorte de suggestion à l'état de veille, analogue dans ses causes et dans ses effets à la suggestion hypnotique, qu'on impose à l'enfant des manières d^agir, de penser et de sentir, supposées bonnes, et d'une influence plus ou moins durable.

(1) Le Sommeil et les Rêves, p. 271, cité par M. de Rochas,. lœ. cit.

(2) Ibid.y id.

Nous devons attendre de nouvelles et décisives expériences pour nous prononcer, et sur Tutilité, et sur la légitimité de ce genre de curation. Les scrupules inspirés par le respect de la personnalité de l'enfant ne sont pas ici directement en cause, puisque, selon M. Marion,il est certain « que l'éducation implique nécessairement une forte dose de déterminisme », et que « les esprits faibles en général, la plupart des enfants notamment, prennent avec une facilité incroyable, dans certaines conditions surtout, l'empreinte qu'on leur donne (1) :^. Cet argument serait d'ailleurs sans valeur pour les tout jeunes enfants, s'il était vrai, comme le déclare Preyer, qu'ils ne peuvent être hypnotisés. « La faiblesse de la volonté de l'enfant est cause, dit-il, qu'il ne peut être hypnotisé. Sa volonté n'est pas assez puissante pour diriger et concentrer son attention d'une façon persistante, dans une seule direction, sur un seul point, ce qui est une condition du sommeil hypnotique (2) ». Cette opinion a été d'ailleurs contestée.

Ce qui est au moins bien établi, c'est qu'à l'état normal, l'extrême crédulité de l'enfant se traduit par des jugements, des émotions et des actes, qui le font souvent ressembler, toute proportion gardée, à un adulte hypnotisé. De là suit l'étroite obligation de respecter, chez ce jeune être, sa spontanéité, son intelligence, son innocence, et ce qu'on veut bien appeler sa liberté.

VIII. Platon voulait que les magistrats mentissent au peuple, dans son intérêt. 11 aurait sans doute appliqué

(1) Revue philosophique, février 1887.

(2) Lame de Venfant, p. 287.

Page 1