‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 52 sur 87 · LA CRÉDULITÉ · texte numérisé non relu

LA CRÉDULITÉ

ce précepte au gouvernement de la jeunesse. Cette maxime platonicienne a fait autrefois l'objet tl'un concours. L'académie, qui avait posé cette question « Est-il utile au peuple d'être trompé ? », décerna impartialement deux prix, l'un au mémoire qui avait le mieux soutenu Taffirmative, et l'autre à celui qui avait le mieux défendu la négative. Je me demande quel résultat aurait une enquête pédagogique à l'effet de savoir s'il faut tromper l'enfant pour son bien, ou du moins pour son plaisir. Pour moi je persiste à croire que de tels mensonges ne sauraient avoir de véritable utilité, ni pour les enfants, ni pour les peuples. J'admettrais, à la rigueur, qu'on usât envers un enfant de dix ou douze mois d'une suggestion verbale comme la suivante : « Ceci est bon », quand il s'agit d'un mets nouveau, et qui ne lui déplaît peut-être que pour cela ; mais quelle utilité logique ou morale peut-il y avoir à lui assurer qu'une substance réellement amère a un goût agréable même quand l'intérêt de sa santé semble excuser un tel mensonge ?

IX. La vivacité des impressions met l'enfant à la merci des sensations ou des images intenses qu'on lui suggère. Il voit tout ce dont on lui parle. Ici la puissance suggestive des images s'accroît de celle des paroles, du ton et des gestes. Nos récits, quels qu'ils soient, deviennent des réalités sensibles pour le naïf auditeur. De là le charme, et aussi le danger de toutes les historiettes merveilleuses qu'on lui débite. Qu'elles soient du moins vraisemblables ; je ne vois pas la nécessité de nourrir son jeune esprit de choses qu'il lui faudra plus tard désapprendre. Jamais surtout de ces récits absurdes de morts ou de revenants, qui abêtissent l'enfant et le rendent victime de préjugés funes-

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tes, quand ils ne l'exposent pas à des frayeurs maladives. Je voudrais aussi, puisqu'il prend si bien an sérieux ces petites comédies et ces petits drames laits pour lui, qu'on ne les lui changeât pas, qu'on ne les lui gâtât pas, sous prétexte de les embellir. Eafin ne risquons pas d'enlever leur intérêt à ces histoires, et de faire germer un grain de septicisme dans la tête du jeune enfant, en lui disant de ne pas trop pleurer sur ces aventures, qu'elles ne sont pas vraies. Nous porterions les premiers la peine de cette imprudence pratique : nous mettrions l'enfant en garde contre nos suggestions les plus utiles et les plus légitimes. Ainsi les hypnotiseurs trouvent réfractaires à leurs tentatives des volontés qui s'hypnotisent en quelque sorte elles-mêmes, pour leur résister* A cette force d'inertie s'ajouterait aussi pkts d'une fois un genre de sinaoïlation plus ou moins inconsciente, analogue à celle que M. Henri Bergson a signalée chez certains sujets (1), et qui pourrait avoir Ses inconvénients en éducation.

(1) Revue phil., novembre 1886.

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