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CHAPITRE IV

La véracité et le mensonge.

Le mensonge peut être considéré comme instinctif chez l'enfant. — II. Des principales causes qui le favorisent. — On fait apercevoir à Tenfant ses erreurs volontaires comme ses erreurs IavoIcû^ taires. — III. Tous les mensooges ne sont pas à réprimer. ^ IV. Il y a une bonne et une mauvaise manière d'exciter renfnnt à avouer ses fautes. — Jl ne faut pas soumettre à une rude épreuve la sincérité de Tenfant.— VI.Il vaut mieux le louer d*avoîr dit la vérité, que d'avoir avoué sa faute. ^ Cas où Taveu est nécessaire» où la répression doit être physique et morale, surtout morale, et fondée sur le besoin d'estime.— VU. La sincérité 8*impose mieux par l'exemple que par tout autre moyen,— Vin. Nécessité absolue de la franchise envers Tenfant.

I. Le mensonge est si facile à l'enfant, qu^il peut être considéré comme une tendance naturelle. S*il n'est pas naturellement menteur, le milieu domestique «t social dans lequel il se développe Tamène plus ou moins à dire et à montrer le faux pour le vrai. Peutêtre aussi certains caractères, en vertu de l'hérédité, y sont-ils plus enclins que d'autres. Ainsi, il est certain qu'on peut noter, dès le berceau, che2 queU ques enfants, les signes d'une disposition innée à la concentration, à la dissimulation, à la ruse. Ne nous occupons que des conditions les plus générales par lesquelles l'enfant se trouve disposé, comme dit Montaigne, à la jnenterie.

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L'énumération serait longue de toutes les causes qui peuvent induire l'enfant, tout comme l'adultj, à en faire accroire. Citons-en quelques-unes parmi les principales. La nature elle-même, il faut l'avouer, est notre première maîtresse d'erreur; en nous trompant, elle nous donne l'exemple de tromper. Je veux parler de ces apparences qu'elle nous engage à prendre pour des réalités, des illusions dont aucun de nos sens n'est exempt. Tout d'abord l'enfant est surpris et contrarié des méprises où il se voit tomber. Sa franchise, pas plus que sa confiance universelle, n'en paraît encore atteinte. Mais il n'en est pas de même quand il nous voit, comme les objets, et au moyen des objets, chercher à le tromper, soit pour l'amuser, soit pour lui être utile. Il s'irrite de ces supercheries ostensibles, quand elles lui sont vraiment désagréables, de même qu'il éprouve une peine morale, une certaine confusion, quand il ment pour cacher une • première faute. En définitive, c'est nous, quelque adresse que nous y mettions, qui nous laissons les premiers prendre par l'enfant en flagrant délit de mensonge. « Le mensonge n'est qu'un moyen, et un moyen qui coûte (1) ». Mais il en coûte bien peu à l'enfant qui en reçoit l'exemple fréquent de son entourage ou de ses petits camarades. C'est un moyen commode, au service de toutes les passions égoïstes, ces grandes conseillères de sophismes. La gourmandise, la paresse, la convoitise, la jalousie, la peur sous toutes ses formes, l'indocilité, la vanité, sont des mobiles souvent beaucoup plus forts que l'instinct de la véracité. II. De même qu'il est bon que l'enfant se trompe et

(1) H. Marion, Leçons de psychologie^ p. 194.

redresse lai-même son jugement erroné, de même il doit avoir menti, pour reconnaître la nature et la gravité de ce défaut. Ainsi, nous lui montrons peu à peu, nous lui faisons découvrir que les apparences inaccoutumées des choses ne sont telles que pour des raisons bien connues : ceci dépend de la lente et progressive éducation des sens et du jugement. Nous devons suivre une méthode analogue dans les erreurs volontaires qu'il est amené à commettre : nous lui faisons faire un retour sur lui-même, et il ne manque pas de s'apercevoir qu'il n'a trompé qu'en cédant à une impulsion qu'il aurait pu et dû réprimer. Il est bien entendu que cette leçon de morale pratique ne doit être employée qu'avec mesure, et seulement dans les grands cas.

III. Tous les mensonges, d'ailleurs, ne sont pas à réprimer. Que l'enfant, par gestes, par mines, ou paroles, contrefasse un peu la vérité, si cela n'est pas trop fréquent, ni d'une bouffonnerie trop accusée ; qu'il sorte tout d'un coup d'une cachette où il se croyait invisible, et jouisse de surprendre ou d'effrayer les autres ; que, par un mensonge de bravoure, il se relève, une bosse au front, et dise : « Je suis tombé pour rire » ; que, pour éviter un petit reproche, et aussi pour ne pas faire de peine à sa mère, il dise que ce n'est pas elle, mais l'eau de son bain qu'il a appelée « vilaine », ce sont là de petits mensonges sur lesquels il faut savoir fermer les yeux. Mai3 il y aurait danger à tolérer chez l'enfant des mensonges ayant pour mobiles, non plus les impulsions d'une naïve personnalité, mais les sentiments antisociaux : la jalousie, le manque de déférence, l'indocilité.

IV. La peur d'être réprimandé, de ne pas obtenir B. PÉREZ. — ' L'Éducation morale. 21

une satisfaction attendue, engage Tenfant à mentir^ mais plus rarement jusqu'à trois ou quatre ans que passé cet âge. Dans ces cas, la manière dont nous lui demandons la yérité fait naître la défiance, la dissimulation et le mensonge. « As-tu fait cela? C'est donc toi encore qui as fait cela ? » Ces questions, faites d'un ton et d'un yisage sévères, font chercher une réponse qui peut amener l'impunité ou ajourner la punition. L'enfant élevé avec douceur sera franc, parce qu'il est confiant. Une réprimande faite avec douceur, et avec la certitude du pardon et de l'oubli, est une punition très sensible pour un enfant bien élevé, et ce n'est pas là ce qui i^efoulera l'aveu prêt à jaillir de ses lèvres. Il faut, d'ailleurs, quelquefois prendre en pitié sa faiblesse, venir en aide à cette petite bonne volonté sollicitée en sens contraire par la honte et par Faffection ; i[ faut lui dire qu^on sait la vérité, quand on la sait, et lui demander simplement des détails sur son acte, sur la manière dont il l'a accompli, et sur les mobiles qui l'y ont déterminé.

V. Il ne faut pas soumettre à une rude épreuve, et surtout dans les petites choses, cette innocente et fragile sincérité. On a besoin d'être cru, pour être excité à dire la vérité. On peut donc quelquefois, surtout s'il s'agit de choses peu importantes, faire semblant de croire ce que dit l'enfant, et de ne pas suspecter sa bonne foi. « Il faut, a dit miss Edgeworth, prendre son parti d'un verre cassé plutôt que de mettre à l'épreuve la sincérité de l'enfant ». C'est la mettre à l'épreuve que de lui tenir rigueur, et de le forcer à l'exécuter lui-même à propos de négligences ou d'étourderies reconnues par lui légères, ou même excusables.

VII. On peut d'autres fois le louer, mais de préférence louer quelque autre personne, pour avoir dit la vérité à ses risques et périls. Montrons-nous* satisfaits dé sa sincérité : cela vaudra mieux que de lui pardonner sa faute parce qu'il l'aura avouée », C'est le plus grand avoueur que je connaisse, disait le marquis de Mirabeau au bailli son frère, à propos de son fougueux et incorrigible jeune homme. Mauvaise maxime à graver dans l'esprit des jeunes enfants de tout âge que « faute avouée est à moitié par donnée ». Mais il est des cas où l'aveu est nécessaire, où la répression doit être physique et morale, surtout morale, et fondée sur le besoin d'estime. « Si un enfant dénature ce qu'il raconte, s'il exagère pour se faire valoir, qu'on l'amèue peu à< peu, par des questions adroites, à rétablir lui-même les faits ; puis, qu'on lui fasse avouer sa faute et qu'on le laisse ensuite à sa honte (1). »

VIII. Quelquefois l'aiguillon de la peine physique viendra s'ajouter à la peine morale. Si, par exemple, l'enfant vient nous dire : «J'ai faim, j'ai soif ; je n'ai pas eu ma pomme ou mon gâteau }^, et que le mensonge soit palpable, répondons-lui que nous ne le croyons pas, car nous savons bien le contraire de ce qu'il dit. S'il renouvelle son mensonge, à propos d'objets de convoitise ou d'amusement, disons-lui froidement que nous ne le croyons pas, parce qu'il nous a déjà trompés en pareille matière, et qu'il nous trompe sans doute encore. Si l'enfant a réellement besoin, s'il tenait fort à cet objet ou à ce jouet, un quart d'heure oa une demi-heure de privation peut le faire souffrir

(1) H. Marion, Leçons de psychologie, page 196.

sans inconvénient d'aucune sorle, et le faire réfléchir sur les avantages de la sincérité.

Si Tenfant persiste dans ses habitudes de mensonge, « un bon moyen de correction sera encore de faire contrôler ce qu'il avance par ses camarades ou ses frères ; il faudra lui dire d'un ton sérieux et triste qu'on se voit dans la nécessité de ne pas croire à ce qu'il affirme, et témoigner au contraire une confiance absolue à ceux de ses camarades qui n'ont jamais menti. L'habitude du mensonge sera bientôt invétérée, si elle résiste à un pareil traitement employé en temps utile (1) ». Ce précepte n'est, d'ailleurs, d'une application réellement efficace que pour l'âge qui n'est plus la première enfance et qui n'est pas encore l'adolescence. Les habitudes fondées sur la force du jugement et de la volonté, et sur le sentiment de la dignité personnelle, ne se prennent guère encore à trois ou quatre ans,'et ne se prennentguère plus après l'âge de douze ou treize ans.

IX. En somme, la sincérité s'impose par l'exemple mieux que par tout autre moyen. Il semble qu'on ne devrait pas avoir à insister sur la nécessité d'être avec un enfant, et surtout avec son enfant, d'une scrupuleuse franchise. Pourtant plus d'un père et d'une mère ont besoin qu'on leur répète le vieil aphorisme : « Nous devons le plus grand respect à l'enfant », aphorisme si bien traduit par notre grand poète ; « Ayez pitié des têtes blondes (2). »

« Le nombre est malheureusement petit des enfants élevés dans un milieu où le mensonge soit réel-

Ci )Marion, loc. cit.

(2) V. Hugo.

lement en horreur. Combien peu de parents ou maîtres, sans parler de serviteurs, s'înterdisent scrupuleusement de dissimuler et de mentir même dans les petites choses! Que l'éducateur donne, en toute occasion, à ses élèves l'exemple de la véracité et de la loyauté ; que sa conduite en tout et partout témoigne de l'horreur qu'il a de la dissimulation, de la ruse même ; qu'il ne demande jamais, qu'il ne permette pas aux enfants de se trahir et de se dénoncer les uns les autres, qu'il punisse au contraire tout acte de délation, mais qu'il tâche d'amener les coupables à avouer eux-mêmes spontanément et vaillamment leurs fautes : s'il promet une récompense ou une punition, qu'il ne lui arrive jamais d'oublier sa promesse : ce sera le meilleur moyen de développer chez ses élèves l'instinct de la véracité et de la droiture (1) ». N'oublions pas néanmoins que ce dernier précepte est susceptible de quelque adoucissement dans l'éducation du premier âge. Rousseau a tort, nous l'avons déjà dit, de vouloir que les menaces et les interdictions, une fois faites, soient toujours irrévocables.

X. La seule chose qui soit de nécessité absolue, c'est une entière franchise avec l'enfant. Si nous sommes constants dans cette méthode, toute de sincérité, de modération, de surveillance de nous-mêmes, l'enfant sera aussi franc que nous pourrons le désirer, etquelquefois même plus que nous ne le voudrions. Non toutefois qu'il y ait lieu de réprimer, dans cet âge tendre, un excès de franchise. Ne blâmons jamais l'enfant, ne lui fermons jamais la bouche, quelque innocente indiscrétion qu'il commette. Il serait ridicule de le vouloir

(1) H. Marion, loc. cit.., p. 195.

pénétrer de cet aphorisme de «orale mondaine qu'il faut penser tout ce qu'on dit, mais se garder de dire fout ce qu'on pense. Cette insouciante et naïve candeur, il ne s'en corrigera que trop tôt.

Laissonis-Iui dire tout ce qn^il pense, d'abord poar entretenir en lui cette précieuse qualité, et ensuite pour lire dans son jeune cœur tout ce qu'il j a, puisque les indications qu'il nous donne incoirsctemment sur luimême nous sont indispensables pour diriger ses pensées, régler ses sentiments et sa conduite.

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