‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 61 sur 87 · L^AMOUR-PROPRË ET LE GOLT DE LA PARURE · texte numérisé non relu

L^AMOUR-PROPRË ET LE GOLT DE LA PARURE

ment, au caractère inné, les torts de Téducation. Sur trois sœurs que j'ai connues bien jeunes, une seule, un peu plus gâtée, il est vrai, que ses aînées, a pris un goût -décidé pour la parure, en jouant dans un atelier de modiste : ce goût s*est ensuite développé au couvent, et s'est aggravé de jalousie pour les élèves mieux habillées. L'hérédité et l'exemple n'opéraient ici directement, ni du côté du père, ni du côté de la mère. l\fais j'ai vu, chez des filles de mères détraquées, la passion en quelque sorte congénitale -de la parure, fortement encouragée par les exemples journaliers. Ce goût en est venu à une obsession singulière chez nne petite fille de complexion maladive, à qui sa mère, qui satisfait tous ses caprices, a donné, sinon par son exemple, au moins par son admiration imprudente pour les gens de grand air, de déplorables leçons de coquetterie.

IV. Je ne vois, d'ailleurs, aucune différence entre les deux sexes, dans toutes les premières années, quant au goût de la parure. S'il n'en est pas de même plus tard, on peut voir là un effet du développement de facultés diverses chez les garçons et chez les jeunes filles. Il serait trop long de discuter cette question. II me suffit ici de dire que le goût très vif de la toilette se développe chez la plupart des garçons, et persiste jusque dans l'adolescence, et au-delà, quand il est entretenu par les leçons et les compliments de la famille.

Deux exemples entre mille. Je sais un petit garçon de huit ans, qui est très malheureux quand sa mère sort avec une vieille robe, mais qui lui donne le bras d'un air triomphant, quand elle est bien mise. Il ne .^apporte pas d'avoir de longs bas, pendant l'été, parce que ce n'est pas de bon ton comme les petites chaus-

seltes. Un autre, un peu plus âgé, que j'ai connu autrefois, la mode étant aux pantalons collants, se mettait en fureur devant des culottes neuves, que le tailleur venait d'apporter, et qui semblaient larges. « Si j'y entre, criait-il, je ne les veux pas ! »

V. Ce qui est vrai pour îe goût de la parure l'est aussi pour la manie de juger les gens d'après leur mise. Ce défaut est loin d'être spécial au sexe féminin. On le trouve chez des garçons de 6 ou 8 ans, qui le tiennent de leurs parents ou de leurs connaissances. Un jeune garçon, aujourd'hui conseiller de cour d'appel, se détourna un jour dédaigneusement d'une dame qu'il croyait de bonne compagnie : comme elle portait des bas noirs, alors que la mode était rigoureusement aux bas blancs, elle était jugée, selon lui (1).

YI. L'instinct du beau, pour une faible part, et la vanité, pour une faible part, alimentent le désir de plaire par la vertu des habits, de se recommander par la valeur de la toilette. C'est là pour nous tous une tendance de nature, et, si l'on veut, un legs de lointaine hérédité. Il n'est pas toujours facile de préciser la limite où cette qualité devient un défaut. Pour faire exactement cette distinction, on doit chercher à découvrir les mobiles qui font agir l'enfant en petite personne vaniteuse.

Voici d'abord une petite fille de vingt-huit mois, à qui sa mère avait prêté l'ombrelle de sa sœur, dont

(1) Exemples tirés de mon étude sur VArt et la poésie chez Venfant, qui était sur le point de paraître, quand je publiai la deuxième édition de V Education Morale, et qui est maintenant épuisée. J'en ai publié un long extrait dans VEducArdell dès le berceau.

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elle avait grande envie. Quelques instants après, Cécile avait disparu avec son ombrelle. On la chercha dans toute la maison, dans tout le voisinage : on la croyait perdue, lorsque, vers midi, sa sœur la ramena avec elle. La petite, qui avait accompagné une fois son aînée en classe, et qui avait admiré les jolies ombrelles des autres enfants, une fois en possession d'un objet pareil, n'avait eu rien de plus pressé que d'aller se pavaner au milieu des petites écolières. Ici, lavanilé est un produit spontané de la nature, Teffet d'une tendance excitée sans doute par Timitalion, mais qui n'a pas été directement encouragée par des exemples et des conversations de tous les jours. L'éducateur passe à côté de cette fillette, en souriant, et sans avoir de conseil à donner.

Mais voici un autre enfant âgé de trois ans, à qui ses parents ne refusent aucune superfluité coûteuse, et qui ne rêve que de képis et de sabres dorés, de souliers à boucles de vermeil, de ballons merveilleux, de chariots princiers. Il lui arrive quelquefois, dans la rue, de quitter sa bonne, de s'approcher d'un petit plébéien à demi vêtu, qui s'amuse bien sans jouets, et de lui dire : « Tu n'as pas un sabre comme celui-là, toi » ! Une fois il demanda à sa mère comment les enfants des rues pouvaient bien manger des pommes et des raisins, avec leur figure « sale », et comment ils faisaient pour dormir, « avec des chemises noires et déchirées. » Voilà une vanité peut-être naturelle, mais sûrement exagérée par les influences éducatives.

VII. Il faut, non seulement tolérer, mais entretenir avec soin, dans les limites de la raison, chez les enfants des deux sexes, ce goût inné de la parure, qui s'allie à toutes les qualités sociales, et particuliè-

reroeat à la pudeur. Gardons-nous de les leur fai^^e perdre en leur imposant un luxe de contrainte, qui les gêne et qui les chagrine. Gardons-nous surtout de leur donner l'exemple de la parure extravagante. Des habits très soignés, très propres, très frais, voilà la parure des petits enfants. Point de complimenta sur leur toilette ; point de parure pour récompense. Une mère qui veut rentrer pendant quelques instants en elle-même n'aura pas en cette matière de meilleurs conseillers que son bon sens et sa clairvoyance habituelle : elle ne voudra sur ses enfants rien de ce qui la cfajQCfue, instinctivement ou à la réflexion, chez les enfamts des» autres.

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