VI. Il ne faut pas confondre une certaine force
(1) M- Guizot, t.I, lettre XXIX.
physique de résistance au mal, force d'inertie plutôt que de patience, avec la patience volontaire, vertu à demi acquise, et qui tient de la réflexion. Un enfant de tempérament actif et d'éducation rustaude passe ses journées à se faire des bosses au front, des écorchures aux jambes et aux mains, et il ne fait qu'en rire. Souffrant d'une dent prête à tomber, il se désolait, comme certains paysans, douillets à ne pas y croire, le font de quelques douleurs insigniiiantes. Il se laissa avec peine attacher un fil à sa dent ; mais les larmes aux yeux, il tira longtemps^ moralement sans doute, comme Tillustre Balzac en pareille circonstance. Enfin, au bout d'une heure, il commença à tirer pour de bon, en voyant son frère rire de lui aux éclats. Celuici, âgé de neuf ans, intelligent, sérieux, écoute volontiers les raisons qu'on lui donne de faire ou de ne pas faire. Quand il a une dent à chasser de son alvéole, il n'y va pas à demi ; pas de fil à tirer : ses doigts font mieux l'affaire ; il tourne et retourne le méchant petit os, jusqu'à ce qu'il cède. Pour sa première dent, il s'était laissé mettre un fîl; et, comme on lui avait dit qu'il abrégerait sa souffrance en s'y mettant avec courage, un peu aussi par vanité, pour faire seul cette importante besogne, il eut vite amené la dent.
VII. Qu'il s'agisse de faire face au danger, de supprimer ou d'atténuer des impressions pénibles, la première condition est de bien apprécier les choses : il en résulte une bravoure et une patience de raison. C'est par là qu'un enfant de six ou sept ans, et surtout un enfant un peu plus âgé, est quelquefois supérieur à des adultes même instruits, et par ailleurs très raisonnables. Deux jeunes enfants avaient été habitués
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de bonne heure par leur père à passer sans se gêner, mais en prenant les précautions voulues, près de deux ruches établies dans le jardin. Ils savaient chasser les hyménoptères qui semblaient les poursuivre, ou, s'il leur arrivait d'être piqués, ils venaient tranquillement se faire mettre un peu d'huile sur la peau. II n'en était pas de même d'une jeune bonne à la maison depuis un an. Ayant été piquée un jour à la joue, elle n'a jainais pu s'apprivoiser avec les abeilles. Si, passant dans le jardin, elle en entend voltiger une autour d'elle, elle fuit vers la cuisine, le visage bouleversé, poussant des cris affreux (1).
Un dernier exemple, emprunté, comme le précédent, à la psychologie de l'enfant de trois à sept ans. Henri a sept ans et demi. Il y a quelques mois à peine, sa mère prenant avec la plus grande répugnance une potion désagréable, il pleurait et criait de lui voir faire des contorsions et des grimaces. Il a passé deux mois chez son oncle, officier de santé dans un village. Là, il a assisté à plusieurs petites opérations. Il a vu son oncle, un très bon homme, très bourru, malmener les patients prompts à crier, Pour se faire apprécier de lui, il a une fois demandé à être purgé, « avec tout ce qu'il y a de plus mauvais >. L'oncle a beaucoup ri, et l'a purgé selon son désir. Revenu chez ses parents, comme il voyait sa mère, une potion en main, recommencer ses grimaces, il lui a pris le bol des mains en disant ; « Voilà comment cela se boit ! », et il a avalé d'un trait l'affreux breuvage. Puis d'un air triomphant: « Mon oncle a dit : les amers sont amis de l'estomac 1 » Il y
(1) V Enfant de trois à sept ans, p. p. 296-306.
a bien un peu, et peut-être beaucoup'^d'affectation dans ce trait-là ; mais un peu d'amour-propre ne gâte rien, quand il excite la volonté à l'accomplissement d'actions pénibles mais utiles.
YIII. II faut, enfin, que }e sentiment moral vienne en aide à la réflexion, pour soutenir les habitudes volontaires. M"" Guizot, dans ses précieuses Lettres sur Péducation^ nous en donne un exemple typique. L'héroïne de son roman d'éducation, M""" d'Ailly, stylée par son mari, se range à la méthode des habitudes fondées sur des principes. Depuis deux jours qu'elle a commencé de l'appliquer, tout s'est passé avec une merveilleuse ponctualité. Le zèle augmente en raison de la nécessité de l'exactitude. Elle reconnaît déjà, autour d'elle, à une disposition plus calme, la puissance de celte loi intérieure pour imposer silence aux agitations du dedans. Elle espère que ce moment d'honnête ferveur l'aidera beaucoup à corriger Sophie de sa disposition à l'humeur et à la colère. Le désir de satisfaire sa mère l'agitait au point qu'elle s'emportait pour une tâche mal faite, qu'elle considérait comme un acte de dureté révoltant la plus légère sévérité de la part de sa mère. Celle-ci Ta confinée dans sa chambre pour tout le temps du travail, puisqu'elle ne pouvait pas réprimer ses mauvaises habitudes. La petite a supplié sa mère de lui accorder encore un peu de temps. M""® d'Ailly lui a accordé encore huit jours. Mais laissons la parole au charmant écrivain :
« Vous jugez quels transports de reconnaissance^ quelle ardeur de promesses ont répondu à ma propo-
sition, quels conseils de raison ont été écoutés et acceptés, avec quelle émotion de verlu s'est dit le dernier bonsoir ! Le lendemain, les résolutions n'étaient pas oubliées ; mais, l'émotion passée, l'habitude retrouvait son empire. A la première leçon mal sue, on reprenait son livre avec un mouvement d'humeur qui prélude toujours aux grands accès ; je l'ai retenue : .« Mon enfant, ai-je dit doucement, ne commence pas, tu te souviens d'hier ; le seul moyen de tenir tes résolutions, c'est de l'arrêter dès cet instant même ; assieds-toi tout de suite près de moi, et rapprends sans rien dire ». Elle s'est assise agitée, mais contenue. Deux minutes après, elle s'est penchée sur ma main, et la baisant : « Maman, a-t-elle dit, je n'ai plus d'humeur. » Une bien tendre caresse a récompensé sa victoire ; j'étais heureuse, la leçon à donner reposait sur un éloge. Tout le joiir, il m'a suffi derappeler le bon succès du matin pour arrêter les mouvements prêts à se reproduire, et chaque fois un sourire un peu forcé, mais sincère, m'apprenait que si Tennemi n'était pas encore retiré, la lutte était du moins entreprise.
« Elle s'est soutenue depuis avec plus ou moins d'efforts, mais sans notables échecs, et j'ai laissé espérer qu'au bout des huit jours je consentirais à prolonger le temps d'épreuve. Avant-hier j'ai profité de ce que Sophie venait d'atteindre ses huit ans pour annoncer les nouvelles lois de ponctualité que je prétendais établir. « Je t'en avertis, lui ai-je dit, prends garde que ce ne soit pas un sujet d'humeur. » Elle a souri et a paru se sentir fière de braver la tentation. Louise a dit qu'elle voulait se ranger et être exacte comme sa sœur. Sophie, pénétrée de la supériorité
d'une fîUe de huit ans,m'a fait entendre d'un coup d'oeil qu'on ne pouvait exiger grand'chose de cette enfant. Quant à elle, pendant ces deux journées, son empressement à prévenir l'ordre lui a constamment épargné la contrariété qu'elle éprouve à le recevoir, et nous voilà fortes de deux jours presque entièrement dévoués au bien (1). »
Nous avons vu, dans cet exemple, une foule de sentiments, et entre autres, l'amour filial, Tamourpropre, l'orgueil du bien, concourir, avec la réflexion et l'attention sur soi-même, à une victoire sur les instincts. Tout le rôle de la réflexion a été de susciter des images plus fortes que d'autres images, plus excitatrices d'émotion, et, par suite, d'inhibition nerveuse. « L'attention, dit ' M. Ch. Richet, est un appareil d'excitabilité qui renforce les images (2), » c'est-à-dire qui communique aux idées la force d'arrêt ou d'entraînement qui est proprement la volonté. C'est à l'éducation à pourvoir chaque sujet, selon ses dispositions physiologiques, intellectuelles et émotionnelles, d'idées, de jugements, d'habitudes psychiques et motrices, en un mot, d'images, dont l'excitation puisse facilement provoquer, dans une foule de circonstances données, des actes bons, moraux, utiles à l'individu et à ses semblables.
(i) Lettres de famille sur Véducalion^ 1. 1, p. 93. (2) Psychologie générale, p. 183.