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CHAPITRE III L'obéissance

L*obéîssance est un des moyens les plus étendus de l'éducation. — II. La sympathie et l'autorité, ou, d'une manière générale, le plaisir et la douleur, sont les deux grands moyens d'obtenir l'obéis-^ance. Limites de la docilité de sympathie. — Portrait de l'enfant gâté. — III. Premier rôle de l'autorité dans l'éducation morale. — IV. Elle doit se prendre elle-même au sérieux.— V. L'autorité doit savoir céder quelquefois. — VI. L'autorité a ses limites dans la liberté légitime de l'enfant. — VII. Il n'est pas bonde trop gouverner. — Vlil. Du raisonnement par rapporta l'obéissance. — IX. Résumé.

I. Pour vivre, pour se perfectionner, s'instruire, se moraliser, pour prendre des habitudes régulières, et, avec elles, la conscience et comme la direction de soi-même, il faut à Tenfant cette habitude ou cette aptitude essentielle, cette vertu qui lui tient lieu de raison, la docilité. Est-il possible, est-il facile de concilier les droits de Tautorité avec les exigences de la liberté? Montaigne, Locke, Fénelon, Rousseau, et beaucoup d'autres après eux, ont depuis longtemps résolu cette question, qu'il est toujours bon de traiter à nouveau, pour l'éclaircir et la préciser davantage (1).

(1) Tout éducateur doit lire et méditer rexcellent rapport où les divers systèmes de pédagogie disciplinaire ont été appréciés par M. Gréard.

L'enfant a les aspirations d'une liberté absolue : c'est une conséquence de son impulsivité, qui le porte à agir d'après le premier mouvement ; mais c'est aussi un moyen de résister aux causes de destruction qui menacent à chaque instant son existence. A ce besoin d'indépendance s'unissent d'ailleurs, dans le Jeune être, des tendances non moins impérieuses, l'admiration, la sympathie, la crainte, qui le portent à obéir, comme l'instinct de liberté le porte souvent à résister.

La docilité des enfants n'est pas le résultat de tels ou tels moyens spéciaux, mais une habitude formée à la longue par nos divers rapports avec eux. Pour l'obtenir, aucune méthode ne peut être universelle. Locke fondait l'obéissance sur le respect, et le respect, pour lui, c'était la crainte d'abord, l'amour ensuite. Pour Fénelon, c'était l'autorité qui ne s'abandonne pas, qui ne cède pas, mais qui attend le moment de se faire reconnaître, apprécier et aimer, faliût-il le hâter au. moyen d'innocentes supercheries. Rousseau qui les admet d'ailleurs, croit surtout à l'efficacité des ordres et des défenses fondés sur la nécessité des choses, et à l'effet moral produit par les conséquences naturelles des actes. Herbert Spencer a reproduit, en l'élargissant, la théorie disciplinaire des conséquences. Son compatriote et confrère en philosophie, Bain, rejette ce système et adopte celui de Locke, la crainte tempérée par l'affection, l'autorité s'imposant, tantôt par la persuasion, plus souvent par le respect, incidemment par la correction. Tous ces systèmes prêtent le flanc à la critique, et n'en sont pas moins les plus sages qu'on ait pro-

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posés sur la matière qui nous occupe. Nous aurons occasion de les apprécier chemin faisant.

II. Posons d'abord en principe que la sympathie et l'autorité, ou, d'une manière générale, le plaisir et la douleur, sont les deux grands moyens d'éducation. Ce n'est pas la souffrance, comme l'a dit Bain, qui est la première éducatrîce de l'homme. Le plaisir est son collaborateur dès le début de la vie. Mais l'on peut dire que le plaisir contribue plutôt à l'éducation positive, et la douleur à l'éducation négative de la volonté. Il est plutôt fin et mobile d'action, elle est plutôt mobile et moyen de répression. Il est donc assez inutile de chercher si c'est par la sympathie ou par l'autorité que l'enfant apprend à obéir. Ces deux disciplines n'en font qu'une seule. On peut, il est vrai, obtenir par la sympatliie et la persuasion beaucoup de choses que l'on obtiendrait également par le respect et la crainte ; mais l'obéissance vraie, l'obéissance raisonnable et entière, résulte de ces deux moyens réunis. L'instinct de la mère ne s'y trompe pas ; il lui fait faire d'abord, tant bien que mal, ce que la science de l'éducation l'amènerait à faire pour le mieux. Elle console, rassure^ berce, des notes les plus douces de sa voix, l'enfant agité par la douleur ou la colère, et, l'instant d'après, elle essaie de rendre cette voix grave, menaçante et courroucée, pour imposer le calme et le silence que ses prières et ses caresses n'ont pu obtenir.

Etudions avec quelque détail ces deux grands moyens d'éducation.

Le ton, les gestes, les regards sévères, le déploiement de l'autorité, ne doivent être que l'exception ; l'ordinaire, c'est l'ordre, c'est la défense, formulés

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avec une douceur qui n'exclut pas la fermeté. Une mère qui sait son métier obtient presque toujours ce qu'elle veut en disant : « Allons, mon bébé ! — Y penses-tu, mon chéri ? — Non, pas cela, mon ami : cela fait trop de peine ^ maman. — C'est très bien cela, mon petit homme. » — Les marques de sympathie, la louange, le blâme, sont donc très propres à développer dans le jeune enfant cette précieuse habitude de l'obéissance, au moyen de laquelle on peut en rompre ou en faire contracter un si grand nombre d'autres.

L'enfant n'obéit pas à tout le monde avec la même docilité, ni avec Iç même plaisir apparent. Je connais une petite fille de six mois qui obéit à sa grand'mère mieux qu'à sa mère, à son père et à sa nourrice elle-même : faut-il apaiser ses pleurs, faire cesser ses cris, la calmer quand elle s'éveille et s'effraie la nuit, la forcer à user du vase, lui faire tolérer le bain ou le débarbouillage, lui faire tendre la main, lui faire prendre médecine, le regard seul de la grand'mère y réussit quelquefois ; rarement les instances de la mère et de la nourrice, jamais la grosse voix du père. Serait-ce que le regard ou la voix de l'aïeule touche à quelqu'une des fibres secrètes de la sympathie ? Est-ce, comme on l'a dit, que le petit enfant aime à dépendre quelquefois exclusivement d'une seule personne ? J'ai vu, d'ailleurs des enfants de cet âge montrer de la docihté à toutes les personnes qui savaient obtenir leur affection ou leur imposer par le calme et l'énergie du commandement, comme si la faiblesse était disposée à reconnaître la force et la protection partout où elles se montrent.

Les jeunes animaux domestiques font de même :

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les personnes qui les aiment le plus ne sont pas celles qui les tiennent le mieux. Un chien de six mois, qu'un de mes amis avait recueilli, ne se gênait pas pour faire du désordre et des saletés dans ses appartements^ ce dont il se gardait bien quand il savait à la maison la gouvernante, qui aime aussi les animaux, mais qui ne craint pas de les corriger. Mon ami a élevé aussi les petits d'une chatte qu'il arracha, il y a quelques années, au vagabondage .: jusqu'à l'âge de quatre ou cinq mois, ils lui obéissaient avec assez de facilité, parce qu'ils ne le connaissaient pas bien. Mais ils ne tardaient pas à s'apercevoir qu'il lui répugnait de crier après eux, et surtout de les fustiger ; ils savaient, de plus, que morceau désiré était morceau accordé : aussi se conduisaientils envers mon ami avec un remarquable sans-façon. C'est ainsi qu'un enfant de quelques mois paraît, en général, comprendre l'obéissance : elle lui est très facile, quand on le tient de près, et cela, par une simple association d'idées.

Par la sympathie, par l'affection, nous pouvons obtenir souvent la bonne volonté vraie, la soumission à la loi morale. Il ne s'agit pas tant d'amener à bien agir qu'à vouloir le bien. Le désir de s'accorder avec les siens doit se confondre aussitôt que possible avec le goût du devoir. Tout d'abord, le bien, pour l'enfant, consiste à satisfaire ceux qui Taiment ; mais ils ne doivent se tenir pour satisfaits que lorsqu'ils lui ont véritablement inspiré Tamour du bien. Il doit être soumis, non seulement parce qu'il est sociable, mais parce qu'il comprend à sa manière la nécessité morale. Il doit apprendre qu'il obéit au devoir. Ferez B. — L'Éducation morale. 4

en agissant pour faire plaisir. Nous rappelons ce double caractère d^ l'obéissance aux parents qui veulent tout obtenir par raffeclion.

Cette manière de procéder compromet tout à la fois l'obéissance et raffection. On prodigue les caresses, et l'attention de l'enfant, toute à ces chères démonstrations, perd de vue l'acte qu'on lui demande, et les moyens et les motifs. Il se décide à la légère, par entraînement : il est sûr d'avance que le résultat plaira. Les mères qui suivent cette énervante méthode récompensent de leurs sourires et de leurs cajoleries l'amabilité et la complaisance, sans se préoccuper du mérite, du petit effort de volonté; Leurs commandements sont des suggestions, des insinuations, quand ils ne sont pas des prières. Ces ordres^ inspirés par le sentiment, ne peuvent manquer de se contredire sans cesse. Quand elles sont forcées de commander quelque chose de désagréable, elles se désolent de trouver de la résistance, et, blessées dans leur affection, elles reprochent à l'enfant de manquer de tendresse, parce qu'il manque de docilité. Ces chocs de la liberté enfantine et de l'amour maternel doivent amener des moments d'humeur et de dépit : ainsi, ce que l'on aura perdu en autorité, on ne l'aura pas gagné en bonne intelligence.

L'enfant au berceau, tout inconscient qu'il semble de la plupart de ses actes, agît déjà comme s'il savait qu'il séduit par sa grâce, et commande par ses cris et par ses mines. II ne tarde pas à avoir le sentiment très net de sa désobéissance : on le voit à l'air dont il regarde les personnes accoutumées à s'incliner devant ses caprices. Bientôt l'amabilité s'envole, l'obéissance n'est plus ni aussi cordiale ni aussi

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prompte. Il traite de maitre à inférieur celui qui a eu la faiblesse de le traiter en égal. Instruit par ses Tictoires répétées sur l'autorité, il met un prix à chacune de ses apparentes défaites. Il n'est pas dupe des moyeitô détournés que Ton prend pour résister à ses caprices. 11 les renouvelle et les exagère à plai^r, comme pour expérimenter jusqu'où va la faiblesse de ceux qui, pour avoir voulu vivre avec lui en camarades, en arrivent à lui servir de jouets.

L'éccçurant spectacle que celui d'un enfant à peme âgé de six mois, qui, par son regard, son sourire, ses pleurs, ses cris, ses trépignements, ses mouvements de léte, ses refus opiniâtres, ses désirs absolus, impose sa futile volonté. à tous les membres d'une famille 1 Ses besoins réels, ses fantaisies, toutes ses idées de choses possibles, deviennent matière à caprices tyranniques : il ne s'endort pas sans être bercé, il veut la montre de son père, l'agrafe à rubis de sa mène, le tableau accroché à la muraille, le bec de gaz de la rue ou le lustre de la chambre ; si ses regards aflfolés, ses cris inarticulés, les gestes indicateurs de sa main, ne sont pas compris, ou si l'on tarde à se conformer aux ordres qu'ils expriment, les cris s'aigcasent en hurlements, et les gestes impératifs se transforment en contorsions diaboliques. Et qu'est-ce, alors que la parole fournit au petit maître un moyen plus facile de dicter ses ordres et d'exprimer ses colères ?

Rien de plus triste à entendre que ce mot : non ! énergiquement accentué par une petite voix enfantine. Et ce mot revient à chaque instant, avec mille applications diverses, sur les lèvres de l'enfant indocile. Pour lui complaire, il faudra retirer la braise du

feu avec la main, avaler sans sourciller le café dans lequel il aura jeté la dernière bouchée de son dessert . il faudra se mettre au lil après le dîner, pour qu'il se laisse mettre dans son berceau, que sais-je encore ? sacrifier de mille façons inattendues, gênantes, blessantes pour Tamour-propre, sa propre indépendance à la volonté désordonnée de l'idole de la maison. Oa est donc forcé de se résigner à des scènes d'impatience et de fureur, à des rébellions lamentables ; ou si l'on perd soi-même patience à la fin, si l'on essaie de lutter contre un entêtement sans bornes, si on veut imposer silence au despote en enflant la voix, en essayant de l'emporter, ou même en s'oubliant jusqu'à le frapper, quel afiront joint à tant d'autres déplaisirs que d'être vaincu dans une lutte inégale, de céder à l'enfant, parce qu'on n'a pas su prendre sur soi .de lui résister, et que l'habitude de vous désobéir le rend assez fort pour vous dominer par une caresse ou une vaine marque de repentir, après vous avoir dominé par ses révoltes flagrantes ! Quand un enfant a été aussi mal élevé par les siens, souhaitonslui d'avoir été mieux traité par la nature, et d'avoir, de par elle, une réserve de bonnes tendances, assez de franchise, de tendresse et de générosité natives, pour contrebalancer les pernicieux effets d'une éducation propre à favoriser tous les défauts et Tégoïsme.

III. L'autorité, sous sa double forme de commandement et de défense, s'impose tout d'abord à l'enfant par le ton et par le geste. C'est la voix qui joue ici le principal rôle. Elle a sur le jeune enfant le même effet que le fouet et la bride sur le cheval à dresser. Certaines intonations graves et fermes, mais agréables en elles-mêmes, ou simplement encourageantes,

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sont associées à des mouyements libres, tolérés, et expriment le commandement; certains sons brusques, rudes, désagréables, associés à des actions interrompues, à des interdictions pénibles, expriment la défense. Dès que le son de voix produit sans hésitation la formation ou l'arrêt de certains mouvements bien déterminés, on peut développer à volonté la soumission, et la porter des actes les plus simples à des actes de plus en plus compliqués.

Quand l'enfant, dont l'intelligence a fait ses premiers progrès, peut comprendre quelques-uns de nos ordres explicites, et, comme on dit, nos raisons, le ton d'autorité lui impose avec la même force qu'aux premiers temps. Mais alors, avec le sentiment continuel de sa faiblesse et de la nécessité d'une protection, il comprend que la voix qui commande est celle d'un ami. L'autorité passe de la voix à la personne elle-même, et la suggestion sensible tend à devenir obUgalion morale. Le respect doit aller plus loin encore, et reconnaître l'autorité de la loi, de la règle, après avoir reconnu celle de la personne qui l'incarne.

La liberté des mouvements qu'on peut laisser sans danger, et celle des exigences qui sont le résultat d'un véritable besoin, voilà toute l'indépendance que comporte la période primaire de la vie. Les jeux, le plaisir des caresses, les joies de la curiosité, l'entrain des premiers pas, les surprises du premier langage, les jouissances de tous les sens, de toutes les facultés, et le bonheur inconscient de vivre, ne suffisent-ils pas pour compenser, et au-delà, les restrictions nombreuses que nous sommes obligés de mettre au bonheur de l'enfant, dans le but d'empêcher des maux

plus grands que les privations et les souffrances passagères? Opposons notre volonté éclairée k son ignorance intrépide, qui ne doute de rien, et laisson»4e, en général, pleurer et crier jusqu'à lassitude, plutôl que de satisfaire ses désirs illégitimes, et ses fantaisies dangereuses. Il doit s'accoutumer de bonne heure à sentir sa liberté gênée de tous les côtés, pour apprendre à borner lui-même ses désirs. D'ailleurs notre tranquillité, aussi bien que les plus chers intérêts de l'enfant, exige que nous le suivions de près, que nous le tenions court, et d'autant plus sévèrement qu'il est plus jeune.

Pour comprendre une foule de mouvements irréguliers de l'enfant, il faut être bien averti que sa personnalité se prête à nous, mais ne se donne pas. On remarque souvent, même chez de tout jeunes enfants, comme un besoin d'affirmer leur indépendance en face de notre autorité. II y a comme l'attrait du fruit défendu, mais aussi le plaisir de l'affranchissement, dans la violation de la règle.

M™® Necker de Saussure a fort exactement décrit le fait, sans toutefois en donner Texplication véritable. « Il est des temps, dit-elle, où l'enfant, comme hélas I l'homme aussi, est saisi d'une ivresse sauvage, des temps où des désirs longtemps soumis reprennent l'empire; il est des saturnales de mauvais penchants. Alors les scènes, la violence, la souffrance ou l'humiliation des autres; le désordre, le mal enfin, semble plaire à l'âme et devenir son élément... Une petite fiHe dont j'ai déjà parlé, cette enfant si douce, si docile, qui paraissait se plaire à l'obéissance, trouvait parfois du plaisir à y manquer ouvertement. On voyait déjà en eUe^ à dix-huit mois, le double besoin

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<l*observ€r la règle et de la braver. Restée seul« avec sa mère qui était retenue au lit par la maladie, elle entra un jour sans le morrtdre motif en révolte déclarée. Les robes, les chapeaux, les écrans, les petits ouvrages, tout ce qui lui tomba sous la main fut porté au milieu de la chambre sur le plancher ; elle chantait et dansait autour d'un monceau avec des joies indici- J>les ; le courroux assez réel de sa mère ne l'arrêtait point. Elle avait bien l'idée du mal, sa rougeur trahissait bien les reproches de sa conscience, mais le plai- -sir consistait à en étouffer la voix (1) ».

II est vrai que ces accès de mutinerie et de révolte peuvent quelquefois venir du besoin d'interrompre un état de soumission et de régularité contraire à l'appétit, si vif chez les enfants, de la variété. C'est pourquoi, répétons-le, la bienveillance toute seule ne suffît pas pour se faire écouter : la docilité enfantine a pour condition une sévérité douce, et aussi une sévérité al- >iernant avec la douceur. L'état moral si bien décrit plus haut est aussi très souvent une simple décharge de l'activité longtemps comprimée. Le cas de la petite iîUe cité par M""" de Saussure ne pouvait-il pas s'expliquer par une compression de ce genre ? L'enfant était •ennuyée de voir sa mère souffrante, retenue au lit, incapable de l'amuser et de la faire sortir, et les nerfs de la petite se trouvaient forcément excités par cette situation anormale. Les enfants travaillés par la dentition ou par un dérangement quelconque, par le besoin non satisfait de l'exercice au grand air, montrent de •ces dispositions fâcheuses. J'ai connu un enfant de irois mpis qui se montrait fort maussade et fort iras-*

<1) VEduc. progr., t, II. p. 205.

cible, le soir et le lendemain des jours où on n'avait pu le sortir. Mais à l'âge de dix mois, il était insupportable, grognon, pleureur, volontaire, après ces infractions accidentelles à son régime, qui l'avaient doublement privé, au physique et au moral, d'un exercice salutaire et^agréable. La raison de ces révoltes enfantines n'est donc pas toujours dans le besoin inné d'indépendance. Elles doivent être fréquentes chez les enfants mal gouvernés ou trop gouvernés, comme chez les enfants malades.

IV. L'autorité doit se prendre au sérieux elle-même, si elle veut^obtenir le respect. « Qu'à la compagne de jeu succède à propos la mère ». Le plus grand tort qu'on puisse faire à Penfani, avec celui de parlementer avec lui, c'est de plaisanter sur les actes à faire, ou sur les dispositions que l'enfant y apporte. Il n'est déjà que trop enclin à user de gentillesse, et même de bouffonnerie, pour nous donner le change sur ses fautes, désarmer notre résistance, et éluder le châtiment. Notre exemple ou notre complicité ne doivent pas l'y encourager.

Le cousin d'un jeune enfant de trois ans, beaucoup trop complaisant pour lui, assistait à son départ pour e coucher. C'est toujours un moment solennel, quand l'enfant, subitement réveillé, est invité à faire sa ronde de baisers et de bonsoirs dans tout le cercle de la famille. La fatigue de l'enfant le prédisposait, d'ailleurs, à ce qu'on appelle l'indocilité de paresse. Son cousin lui ayant dit, en le voyant venir de son côté : « Bonsoir, monsieur >, il tourna les talons, se croyant acquitté de son devoir par cette formule répétée en plaisanterie. Sa mère lui ordonna d'aller embrasser le cousin. « Bonsoir, monsieur », régéta

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Fenfanl, et il fit mine de se dérober dans Tescalier. Sa mère ne voulut pas lui laisser le dernier mot, car il s'en serait prévalu à la première occasion. Elle le ramena vivement auprès du cousin, et l'enfant l'embrassa, sans effusion, il est vrai, et lui dit : « Bonsoir, cousin Léon », mais après une nouvelle injonction de sa mère, et une courte admonestation de son père. C'est là un exemple, entre mille, du danger de plaisanter avec les petits enfants sur les choses sérieuses, et surtout quand il s'agit de soumission et de bienséance. Le badinage ne doit être qu'une tolérance, jamais une abdication de l'autorité.

Comme la loi morale s'objective, pour l'enfant, d'abord dans ses parents, et puis dans toutes les personnes qui sont en rapports fréquents avec lui, les parents qui veulent leur enfant obéissant et régulier doivent imposer leur attitude à leur entourage. Fontils un reproche mérité, une observation sérieuse, ils ne doivent pas souffrir qu'une des personnes présentes, sous prétexte de distraire l'enfant de son chagrin, cherche à l'amuser par gestes, paroles, sourires ou regards sympathiques. Dans ces circonstances pénibles, surtout pour son amour-propre, Penfant est prompt à saisir l'appui même tacite qu'on lui prête, et il a vite flairé un protecteur ou un avocat dans la personne qui le regarde sans rien dire. Gomme il n'apprécie pas les choses en elles-mêmes, mais d'après leurs circonstances tout extérieures, il n'est que trop disposé à s'exagérer ses manquements; il les mesure à la peine qu'ils paraissent causer à ceux dont l'estime lui est nécessaire, étant pour lui synonyme d'affection. Mon neveu, qui avait menti, et que sa mère entraînait vers la cave, pour l'y enfermer, lui disait:

< MaiSy maman, je ne suis peut-être pas assez puni pour une aussi grande faute ? » Si, en ce moment, une personne se fût trouvée là, qui, par élourderie ou complaisance, se serait mise à rire, ou aurait parlé d'indulgence, au lieu de recevoir une leçon de morale, mon neveu aurait reçu une leçon de perversion.

Mais ne tombons pas dans l'extrême opposé, et ne soyons pas sérieux mal à propos, ni plus que de raison. Il n'est pas « nécessaire de montrer constamment un visage grave et de s'interdire de partager la joie de ces petits êtres qui a pour nous tant de charmes ; il faut seulement savoir au besoin y mettre fin, et faire sentir aux enfants qu'en jouant avec eux on n'est pas descendu au rang de camarade ; qu'on reprend, quand il ne s'agit plus de jouer ensemble, mais, d'un côté, de commander, et de l'autre, d'obéir, l'attitude de l'autorité qui exige la soumission. C'est à nous de nous tenir sur nos gardes, et, dans ces circonstances, de les décourager par notre frcrideur. Us sont déjà capables de sentir tout ce qu'il y a de piteux dans une plaisanterie manquée (1). » Ils en sont capables, même à l'âge de quinze mois.

V. L'autorité doit savoir céder quelquefois. Par la <;ommunion intime des parents avec les enfants, il s'établît un rapport naturel entre la faiblesse des uns et les infirmités des autres. L'éducation morale peut souvent profiter de cette faiblesse si excusable, pourvu que les désirs et les fantaisies de l'enfant aient pour limite la raison. Il est des cas, de moins en moins

<1) A. Martin, V Éducation du caractère, |x. 257.

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nombreux avec les progrés de Tâge, où Tautorité doit se déployer arec décision et persistance. S'agit-il de méchanceléy d'égoîsme, de cruauté, d'obstination, la raison s'armera de fermeté, et réprimera sévèrement jusqu'à la moindre apparence de faute. Mais quel inconvénient y a-t-il à céder aux fantaisies ordinaires d'un enfant, à lui montrer « qu'une demande plus soumise, une expression plus douce, une caresse plus tendre ont excité TafTection à faire pour lui un peu plus qu'on n'y était porté d'abord (1) ? » Rousseau veut que tous les refus (el aussi tous les ordres) soient irrévocables. Il est bien des cas où l'enfant doit voir dans notre indulgence, un motif suffisant pour céder au désir d'abord mal accueilli, pour lever l'ordre une fois donné. Nous lui donnons même un très bon exemple en lui disant que, réflexion faite, nous avons trouvé quelque motif raisonnable de contremander nos ordres et de révoquer nos interdictions. On peut en user déjà ainsi avec un enfant de deux à trois ans.

L'autorité se respecte elle-même en respectant la liberté de l'enfant. C'est là le juste-milieu entre ces deux manières également sûres de mal élever, l'extrême faiblesse ou la rigueur excessive. Trop gouverner est peut-être pire que ne pas gouverner assez. Cette manie part souvent d'une louable intention. Notre volonté remplace, pour le jeune enfant, et, à certains égards, pour l'enfant plus âgé, Texpérience et le bon sens qui manquent : le mal est d'oublier que Tcxpérience est avant tout chose d'acquisition personnelle. Nous devons le faire bénéficier de notre

(1) M— Guizot, Lettres sur l'éducation^ vu, viii et ix, pussiou

expérience, et lui laisser faire chaque jour la sienne. Notre régularité, notre exactitude, notre prévoyance, notre surveillance, plus que nos ordres, formeront en lui des habitudes qui le gouverneront souvent beaucoup mieux que nous ne le ferions. Tout en lui imposant avec fermeté, quelquefois avec force, les habitudes nécessaires, n'oublions pas que nous avons à lui donner l'instrument propre à établir de nouvelles habitudes, c'est-à-dire la volonté.

, VII. Il n'est pas bon de trop gouverner. Mais la plupart des parents pensent que l'obéissance a pour but seulement d'amener l'enfant à faire, par routine ou par choix délibéré, ce qu'ils lui ont dit être le meilleur. Il ne s'agit pas, selon eux, de lui donner une volonté, mais de soumettre ou d'évincer la sienne. Ne personnifient-ils pas pour lui la raison et la loi morale ? Hélas I que trop. Energiques ou tendres, ils aiment tous un peu le gouvernement, les uns absolu, les autres constitutionnel, les autres même anarchique. Ainsi TafTection et l'autorité ordonnent, défendent, chacune à sa manière, mais l'une et l'autre avec excès. Les parents, les maîtres faibles, sont ceux qui abusent le plus des ordres et des prohibitions, il est vrai, avec des alternatives de violence et d'abandon. Usons de l'autorité avec intelligence et mesure. Que nos ordres soient clairs, proportionnés à l'intelligence et aux forces de l'enfant, et qu'ils soient raisonnables ; ne prescrivons que des actes auxquels nous pouvons contraindre ; n'interdisons que ce que nous pouvons empêcher ; ne multiplions pas trop nos injonctions et nos défenses ; nous aurons ainsi le double avantage d'être mieux compris et d'être constants avec nous-mêmes, et nous éviterons 1©

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ridicule et le danger d'opposer, suivant la piquante allégorie de J.-P. Richter, à tous nos ordres des contre-ordres.

VIII. Pendant les premiers mois, Tenfant obéit par respect, par sympathie, par habitude, mais il ne raisonne pas son obéissance. Il comprend mal les plus simples explications de nos ordres et de nos défenses. Sans raisonner avec lui, on lui impose l'obéissance implicite, on la lui inspire par une caresse, par un geste, par un regard. Mais, dès qu'il commence à faire usage de la parole, on peut et l'on doit faire sur lui les premiers essais de la discipline persuasive. Dès lors son jugement. commence à s'appliquer à ses expériences habituelles. Inconsciemmeift, il juge nos ordres et nos défenses, comme nous qualifions* et jugeons ses actes. A l'obéissance des premiers temps, toute machinale et absolue, s'ajoute l'obéissance volontaire, ou la soumission comme par choix à une volonté supérieurement sage et bonne. Nous sommes la raison de tous ses actes : il ne les apprécie que d'après notre propre jugement: il leur demande cette consécration souveraine. Lui reprochons-nous une négligence ou une maladresse, il nous dit qu'il avait cru bien faire : a-t-il mis un peu de lenteur à nous obéir, il cherche aussitôt à nous prouver qu'il n'a pu faire mieux. Nous pouvons dès lors raisonner avec lui, et même discuter la valeur de ses actes, mais seulement après qu'il a agi, et avec une réserve extrême, et dans des cas toujours bien rares. Nous serions bien imprudents de vouloir faire de ces explications précédant l'acte des motifs d'obéissance. L'obéissance des premiers temps comporte peu l'ajournement. L'enfant n'a pas la suite et la consistance

dans les idées qui peuvent lui permettre le choix sans péril, quand il s'agit d'ordres à exécuter. D'un côté, sa faible volonté a peine à tenir contre les sollicitations de la sensibilité, rendues plus pressantes par I& moment de répit qu'on leur a laissé ; elles s'imposent^ d'autre part, à sa jeune intelligence, qui les transforme aussitôt en raisons contraires aux nôtres ; et voilà l'obéissance doublement compromise.

L'autorité de l'éducateur ne résisterait pas longtemps à l'habitude de raisonner avant l'acte. Cette habitude entraîne plus ou moins, pour l'enfant, celle de discuter les raisons de ses parents. Proposer des motifs, c'est prévoir et appeler des objections. La loi humaine, qui s'adresse au peuple, une sorte d'enfant en tutelle, n'explique pas les motifs : elle se borne à préciser l'ordre et la sanction. Un souverain qui admettrait ses sujets à discuter la règle établie, leur octroierait ainsi le droit de temporiser avec l'obligation morale, de ruser avec son autorité, de la braver ou de s'en moquer. Ainsi fait souvent l'enfant que Ton veut traiter en personne raisonnable. Une mère un peu trop douce envers son plus jeune fils, âgé de deux ans, lui dit d'aller porter le journal à son père qui se trouve au fond du jardin ; l'enfant, occupé à quelque besogne agréable, se hâte de répliquer : « Maman, mais tu veux donc que je me fatigue ? >

La mère de M. PoHock m'a rapporté une réponse analogue de sa petite-fille; elle lui faisait une défense, et l'enfant ne se pressait pas d'obéir. « Quand je dis « je veux », dit la grand'mère, c'est « je veux » ; tu me connais». Et la petite fille de répliquer: «Mais non,, je vous connais pas du tout ». Ces réponses sont faites quelquefois de si gentille façon, d'un air si agréa-

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ble, et point mutin ! Mais nous aurions tort d'en rire, doublement tort : car l'enfant nous voit mépriser nous-mêmes notre autorité, et cela favorise l'habitude de nous contredire et d'ergoter contre les autres. Notre autorité peut voir des tolérances, mais point de faiblesses ; elle ne peut être ni discutée ni mise en suspicion.

C'est, du reste, au bon sens des parents de voir ce qu'ils peuvent accorder de liberté raisonneuse, suivant l'âge, le caractère et le développement intellectuel de chaque enfant. Même avec un enfant âgé de trois ans, le plus sûr, en général, est de dire : « Fais ceci »^ € Il faut faire ceci », et non : « Il faut faire ceci pour tel motif ». Les raisons d'agir ne sont rien, si l'on n'éveille pas le désir d'agir» Le plaisir de la nouveauté peut donner, par hasard, de l'attrait à une leçon de morale, visant une action prochaine ; mais autant en emporte le vent : le jeune Tiedemann,. réprimandé et sermonné pour un larcin de sucre, fut surpris quelques jours après volant des confitures. Mon neveu Charles courait battre le chat, à peine venais-je de lui démontrer la laideur de cette action.

Il appartient encore au bon sens des parente d'employer à propos, avec les enfants un peu plus âgés, des maximes générales, pour assurer, je ne dis pas, leur moralité, mais leur obéissance. On peut quelquefois amener un enfant de quatre ou cinq ans, de l'examen de quelques actes particuliers^ à l'idée générale d'une nécessité de bien faire. On prépare ainsi le gouvernement de la raison, pour l'époque prochaine où la culture morale reposera tout à la fois sur des maximes et sur la discipline extérieure. Mais il ne faut guère compter que l'enfant obéfsse tôt ei souvent

à des maximes générales, et à des lois subjectives. « Votre oncle m*amuse singulièrement, dit l'héroïne du roman d'éducation de M""* Guizot, lorsque, dans ses jours de bonne humeur, il veut faire de l'éducation, et représente à Sophie, par exemple, qu'elle ne peut se mettre en colère, parce que la douceur est le mérite des femmes, ou veut détourner Louise de jeter sa poupée par la fenêtre, en lui faisant des raisonnements sur les inconvénients de la prodigalité (1) :b. Sans négliger les maximes que nous aiderons l'enfant à tirer de ses propres expériences, n'appuyons que sur des motifs particuliers. Ainsi, pas de raison plus forte pour amener l'enfant à la température ou à la douceur, que de lui rappeler ses récentes coliques ou la punition dernièrement subie. Mais il faut le faire d'un air qui l'impressionne vivement, car le souvenir seul d'une douleur ne suffit pas pour lui persuader la sagesse.

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