Traduction do Francois- Victor Hugo
CON SIDE RATIOXS GEXl:R,ALES 39
Laissaiit de cote ces exceptions, revenous a cette [uestion importaute, dont nous nous sommes un peu jcartes, de la direction a donner aux etudes musicaes de chaque sujet, une fois qu'il a deja acquis quel- [ues elements de solfege, et meme, si Ton veut, de jiano.
S'il manifeste un gout special pour un instrument, le ceux qui sont a la portee de son age, le mieux ;st de le laisser suivre son impulsion, qui a toutes dianccs d'etre la bonne.
Si son choix s'est porte, au contraire, vers un nstrument qu'il y a avantage a n'entreprendre [ue plus tard, profiler de ce temps pour avancer 'instruction generale, tout en preparant les voies 3ar les etudes musicales qui seront indiquees au ;}iapitre suivant.
II en est de meme s'il aspire a devenir chanteur,
tttire par le prestige du thratre ou I'appat d'une rofession lucrative ; on devra marquer le pas en ttendant I'apparition de la voix, mais sans negliger fout d'abord d'en faire un musicien, chose d'autant blus precieuse c[u'elle est plus rare dans le monde des artistes du chant. Ici pourtant, il y a une excepion tres interessante, dont nous nous reservons de barlcr au chapitre III.
Si, enfin, il denonce une propension bien caracterisee vers la composition, il ne sera jamais trop tot pour mcltre en train les etudes complexes du coiur!;isi!cur, car elles sont fort longues, si Ton veut, c^ qui est cssentiellement desirable, n'en negliger aucuue et devenir par cela un musicien complet, en
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possession de la technique de I'art dans toute son etendue.
Souvent, conime nous I'avons deja dit, il pourra arriver que, tout en s'etant entoure des plus sages precautions, on aura choisl la vole a cote dc celle qui convenalt le mieux, soit ([ue les apparences aient \ ete lionipeuses on qu'on les alt mal interprelees, soit qu'en avancant en age de nouvelles aptitudes se Solent fait jour. En ce cas, si Ton s'est inspire du plan general d'etudes qui fait I'objet exclusif de cet ouvrage, on arrivera aisement a appliquer a un nouveau but la plus grande partle des connalssances deja acqulses en vue d'un autre, et a reduire an nii- /)inuini la perte de temps necessltee par cette bilurcalion.
Pour arriver a ce resultat, le grand point est de toujours conduire les etudes methodlquement et loglquenient dans I'ordre normal qui convient a la premiere branclie qu'on a cru devoir adopter ; en un mot, ne pas mettre la charrue avant les boeufs. De la sorte, on trouvcra en tout temps des points de contact entre cette branche et les autres, on n'aura rien appris de vraiment inutile, et Ton pourra, sans j avoir trop a retrograder, enfiler la vole nouvelle ; tandis qu'avec des etudes faites d'une (aeon decousue et ne s'enchainant pas comme il convient, on pent gaspiller, saccager les dispositions les plus manilestes, et laisser perdre une vocation.
II y a quelques annees, Massenet, alors professeur de composition au Conservatoire, m'adresseun jeune homme de province, age de dix-huitans, en medisant
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m substance : « Voici un garcon qui m'est fortement ■ecommande; il a la passion de la composition et des dees, mais il est ignorant comme une carpe dans .'art d'ecrire, n'ayant jamais fait d'harmonie; c'est in piocheur; je pense que lorsqu'il aura travaille ieux ou trois ans avec vous, il sera miir pour laire shez moi le contrepoint et la fugue. » Naturellement, je I'admets sans examen, et je lui donne pour Mentor, comme c'est I'usage dans nos classes, trop nombreuses pour que le professeur puisse s'occuper individuellement de chacun, le plus ancien et le plus serieux de ses camarades, non sans lui dire par qui il m'est envove, et I'importance que j'attaclie a ce qu'il soit tres soigneusement dirige. Au bout de quelques lecons, celui-ci, tres contrarie, me declare que ca nc va pas du tout, qu'il ne pent pas arriver a se faire comprendre. J'essaye a mon tour, et je decouvre que ce qui mauquait a I'eleve, c'etait les premiers elements du solfege; il ne savait meme pas lire les clefs. Diable ! cela devenait o-rave. J'obtiens alors d'un de mes coUegues, professeur de solfege, qu'il I'admette a sa classe a titre d'auditeur, car il avait depasse de beaucoup I'age reglementaire oil Ton pent etre recu eleve; la, il travaille ferme; mais il avait deja la tetc dure, et il lui fallut plus de deux ans d'elTorts, en s'aidant de lecons particulieres, pour devenir un passable lecteur. Le voici done revenu a ma classe, toujours plein de courage, et celte Jbis dans de bonnes conditions; il pent ainsi, a vingt et un ans, commencer enfin ses etudes speciales de composition. Cela allait bien, tres bien, et ildonnait
dcs preuves indeniables crintelligence et de facilite, lorsque arriva I'epoque du service militaire. Son regiment fut envoye engarnison dans une petite localite isolce; aiicun theatre, aucun concert, aucun moyen de se developper intellectuellement... Quand il me revint pour la trolsieme fois, trois ans plus tard, il avait perdu en grandepartie le benefice de son commencement d'etudes d'harmonie, et nous ne pumes que constater d'un commun accord, apres quelques nouveaux essais, qu'il etait vraiment trop tard pour songer a retrouver dorenavant la souplesse d'esprit necessaire pour acquerir toutes les connaissances qui lui faisaieut defaut, qu'il n'entrerait dans la carriere i qu'al'ageou elle doitetredessinee nettement, qu'enfin il n'y avait plus qu'a renoncer, apres tant de courage et d'energie depenses, a devenir jamais un compositeur tel qu'il I'avait reve. Inconsolable, mais ne pouvant se resoudre a renoncer completement a I'art dont il avait pense faire le but de sa vie, le pauvre garcon s'est fait clarinettiste ! et comme il n'a entrepris que tardivement I'etude de cet instrument difficile, il joue tres mal de la clarinette, ce qui le desole, car le gout est reste exquis.
II est bien certain que si ses parents, qui a present deplorent leur bevue, au lieu de s'opposer a lessor de ses facultes (car il leur avait toujours deniande d'etudier la musique), avaient seulement consenti a lui faire donner pendant son enfance quelques notions de solfcge, et a faire selon son gre de la musique en qualite d'amateur, les choses auraient change du tout au tout. II serait arrive au Gonser-
vatoire encore en temps voulu et suffisamment prepare pour apprendre I'harmonie, et le reste aurait marche tout droit. Leur effroi de le voir aspirer ;i devenir compositeur les a conduits a en faire un mauvais clarinettiste.
Get exemple pent etre instructivement rapproche d'une anecdote humoristiquement racontee par Berlioz :
« Un monsieur, riche proprietaire, daigne me « presenter son fils, age de vingt-deux ans, et ne « sachant, de son aveu, pas encore lire la musique.
« — Je viens vous prier, Monsieur, me dit-il, de « vouloir bien donner des lecons de haute composi- « tion a ce jeune homme, qui vous fera honneur « prochainement, je I'espere. II avait eu d'abord \'\- « dee de se faire colonel, mais, malgre I'eclat de la « gloire militaire, celle des arts le seduit decide- « ment; il aime mieux se faire grand composi- « teur.
« — Oh! iMonsieur, quelle faute ! Si vous saviez « tous les deboires de cette carriere! Les grands « compositeurs se devorent entre eux; il y en a « tant!... Je ne puis d'ailleiirs me charger de le con- « duire au but de sa nol)le ambition. A mon avis, il « fera bien de suivre sa premiere idee et de s'enga- « ger dans le regiment dont vous me parliez.
« — Quel regiment?
« — Parbleu! le regiment des colonels.
(( — - Monsieur, votre plaisanterie est fort depla- « cee; je ne vous importunerai pas plus longtemps. « Heureusement vous n'etes pas le seul maitre, et
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« mon fils pourra se faire grand compositeur sans « vous. Nous avons I'honneur de vous saluer^.. »
Un grand Ponds de verite se cache sous cette forme plaisante. Les gens qui se figurent qu'avec quelques lecons d'un crmnd maitre et le desir de la aloire on devient qnand on veut un grand compositeur, sont legion. lis ignorent les jDatientes etudes auxquelles on doit savoir s'astreindre, meme avec la meilleure organisation, avant d'atteindre au niveau d'une honnete mediocrite; ils ignorent surtout I'utilite de I'esprit methodique indispensable dans toute education, et plus peut-etre qu'en toute autre, dans I'education artistique.