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Hector Berlioz, les Grotesques de la musique

CMAPITRE II

L i: T U D E D E S I N S T R U JI E N T S

Bien que sachant que je ine troiive ici en opposition d'avis avee la plupart des professeurs spociaiix, je ne conseillerai jamais de faire entreprendre a tin enfant qu'on ne desire point exhiber comnie plienoniene dans les fetes foraines et les eirqnes, I'etude d\in instrument quelcon(|ue avant laoc de six ans an minimum. Cela m'apparaitraii: eoinme une jiiatique barbare, et je n'en veux point etre conij)li<'e. Le solfege, si Ton veut; un instrument, non. Cela n'empeche pas de les laisser s'amuser a tapoter sur un piano, sitel est leur bon plaisir de petits enfants (et ce qu'on devra d'ailleurs leur interdire plus lard), mais leur en imposer I'etude me semble monstrueux, et de plus absolument inutile.

II y a toujours la, si faible qu'clle soit, une certaine somme de fatigue physique, de force depensee d'une facon anormale, au detriment de la croissance, etaussi une contention d'esprit qu'on doit leur epargner, puisqu'ellen'est pas absolument necessaire et pourrait leur etre nuisible Avant de faire des

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artistes, il faut faire ties homraes et des fenimes, c'est-a-dire, pour I'instant, des petits garcons et des petites filles, bien constitues, solides et capables de supporter plus tard le notable surcroit d'elForts physiques et cerebraux qu'apportera inevitablement a leur education generale, sans que celle-ci dolve en souffrir nl en etre amoindrle, — j'Insiste sur ce point, — radjonctlon dune education artistlque, muslcale ou autre, avec les etudes diverses quelle comporte.

lis ont bien assez jusque-la d'apprendre a lire, un peu a ecrire, a compter sur leurs petits dolgts, et a debitor de memoire quelques courtes fables ou pieces de vers a leur portee enfantlne. Leur en demander plus serait nial comprls. Ce serait conipromettre ravenlr.

Cecl dit, voyons d'abord d'une lacon generale quels sont les movens les plus propres a former un bon Instrumentiste.

Lorsqu'un jeune artiste se dispose a faire choix d'un instrument, ou lorsqu'on entend le gulder dans ce choix, H y a lieu de faire entrer en ligne de compte non seulement ses gouts et ses sympathies, mais aussi ses aptitudes physiques, et encore d'autres considerations, telles que : le temps dont il lui est materiellenient possible de disposer chaque jour pour ses etudes musicales ; le but exact qu il se propose, qui pent etre aussi bien d'arriver simplement a ce qu'on appelle un « talent d'amateur », qu'a viser a une « virtuosite d'artiste » ; le milieu social dans lequel il vit, qui peut etre de nature a favoriser ses etudes, ou au contraire a les entraver, etc. Tout celaest tres

dellcat. tres important aussi, et ne doit pas etie laisse anx hasards d'uue impulsion irreflecliie, sans qiioi on s'expose a des mecomptes qu'on aura lieu de regretter plus tard, quand il ne sera plus temps d'v revenir.

Le but de ce chapitre est justement de premunir I'eleve ou ses conseillers naturels, parents ou professeurs, contre des entrainements ou des erreurs de ce genre, en leur faisant connaitre par avance et avec une certaine precision les exigences particulieres de telle ou telle etude.

II est clair que celui qui ne veut laire du culte de I'art qu'un objet d'agrement ou de luxe, pent fort bien se laisser guider uniquement par ses penchants ou ses predilections vers un instrument ou un autre; le pire qui puisse lui arriver, c'est de ne jamais s'elever jusqu'a la perfection, qui n'est pas pour lui une necessite. ^lais il en est tout autrement de celui qui entend faire de I'art sa carriere, car il est tenu par cela meme a mettre en premiere ligne les qualites naturelles dont il est dovie et dont il pent tirer parti. En un mot, il faut que chacun sache bien ce qu'il veut et ce qu'il pent, et ce n'est pas la une ditliculte insurmontable , puisqu il s'agit simplement, avant d'aborder I'etude d'un instrument, de savoir jusqu'a quel point il vous convient, la somme de travail qu'il vous imposera, et le resultat qu'on en pent esperer.

Une fois le choix de I'instrument arrete, il reste a savoir quelle est la facon la plus convenable et la plus profitable d'en entreprendre et poursuivre I'e-

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liicle. Or, coniinc il est ua certain nombre de principes fondamcntaux qui s'appliqueut indistinctenient il Tetude de tons les instruments, nous allons d'abord tenter de les reunir ici, afin d'eviter les redites, nous reservant de traiter, dans les subdivisions de ce meme chapitre, de ce qui est particulier a chaque famille instrument-ale ou a chacun de ses membres considere isolement.

I. — La premiere chose ii prendre en note, c'est que I'etude dun instrument, quel qu'il soit, doit etre niise en train tout doucement, paisiblement, sans brusquerie, en procedant par tres courtes periodes, assez courtes pour ne jamais laisser arriver la fatigue. Je precise pour mieux me faire comprendre : il ne faut pas que la venue de la fatigue soit lindication de la cessation momentanec du travail; ce serait trop tard; il Taut lavoir pressentic, et savoir s'arreter avant meme qu die se soit manifestee. — Ceci est d'une importance capitale.

Puis, pen a pcu, tres graduellcment, on augmentera la duree des periodes d'etude, mais toujours en evitant soigneusemeut de les prolonger jusqu'au moment oil on pourrait craindre de voir apparaitre la lassitude.

Ce nest que lorsqu'on est deja tres aguerri dans la pratique de son Instrument qu'Il pent devenir bon de braver la fatigue, de donner de temps a aulie un coup de collier, etalors, souvent, cette facon de pro-

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ceder, employee exccptionnellemeat, peat aniener de rapides progres. ^lais dans les etudes elemciitaires, elle ue Aaut rien, c'est la pire de toutes. l.e travail doit etre regulier et modere.

De la la necessite de le (Vactioiiner et de le repartir sagement entre les dillerentes parties de la journee.

Toiites les indications que nous pourrons donner par la suite, d'etude d'un quart d'heure, d'unedeniiheure, d'une lieure, etc., restent done subordonuees a cette regie invariable, que pendant les premiers mois, tout au moins, il ne faut jamais pousser le travail jusqu'a la fatigue, mais s'arreter a temps, se reposer, et reprendre.

II. — '11 faut prendre de suite I'habitude d'etudier lentement, ne pas se laisser aller au plaisir de lancer des gammes ou des traits rapides; on n'apprend ainsi qu'a barbouiller. Toujours ,s'eco«^e/' et rechercher la bonne qualite de son.

Ne jamais travailler, meme quelques minutes, sans penser a cc que Ton I'ait, au but ii atteindre ; si I'attention n'y est plus, si Ton sentqu'on pense a auire chose, ce qui est encore un genre de fatigue, il vaut mieux interrompre et recommencer plus tard. Meme pour le travail le plus elem^Mitaire, celui des gammes par exemple, cette condiiou est indispensable; le travait fair avoc Tesprit distrait ne, profite pas, c'est une perte de temps.

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III. — En travaillant quoi que ce soit, exercices elementaires oil plusavances, etudes, moreeaux, comme aussi en dechifl'rant , toujours marquer la mesure d'une facon quelconque : pour le chanteur ou le solfegiste, c'est en battant la mesure avec la main droite, comme le fait le chef d'orchestre avec sa baguette, mais sans aucune brusquerie, sans raideur, avec souplesse; pour celui qui joue d'un instrument a vent ou a archet, c'est par un imperceptible mouvement de la pointe du pied; pour le pianiste ou le harpiste, qui ne peuvent disposer ni du pied ni de la main, c'est en comptant a demi-voix les temps ou leurs subdivisions. Le chanteur ne doit pas marquer la mesure avec le pied, parce que cela communique toujours nn leger ebranlement a la voix. Le pianiste non plus, parce qu'il prendrait ainsi I'habitude de la battre sur les pedales, ce qui produirait par la suite I'effet le plus desastreux.

lY. — Ilfaut s'efForcer, meme dans les etudes primaires, de ne jouer jamais que de bonne musiqiie, au moins de la musique saine et bien ecrite. « Onne « fait pas des hommes sains en elevant les enlants « avec des bonbons. La nourriture spirituelle doit « etre aussi simple et aussi substantielle que celie du

« corps. Les maitres se sont charges cle nous fournir « abondammcnt la premiere. Tenons-nous a elie'. » Pour certains instruments, le piano et les instruments a corcles, ce conseil judicieux sera tres aise a suivre. Pour d'autres, comme les bois etles cuivres, ce sera infiniment plus difficile, leur repertoire etant malheureusement des plus minimes et assez nirdiocre.

V. — Dans I'etude de tout instrument, il y a deux parts a laire : la technique, ou etude du mecanisme, qui varie avec chacun d'eux; le style, qui est le meme pour tons. Au debut, il laut toujours donner le pas au mecanisme, bien que ce soit le moins amusant. Ensuite, les deux devront marcher de front ; on devra meme s'habituer a nuancer ipec intelligence et a rendre ainsi un pen plus interessants les exercices qui peuvent s'y preter. Le moment le plus agreable des etudes est sans contredit celui ou on est devenu suffisamment maitre de son mecanisme pour pouvoir porter toute son attention sur le style, I'art de bien phraser, de nuancer, de ponctuer ; mais pour cela, d assez longues etudes de technique sont indispensables, et il faut avoir le courage de s'y soumettre.

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