El-nest Legouve, les Peres ct les Enfants
— Voyons, mou ami, iiitervient la mere, il fait beau aujourd'hui, tu ne voudtais pas priver cet enfant de promenade. Tu n'as rien a faire ce soir, tu lui donneras sa petite lecon aprcs diner.
— Soit, si tu trouves que c'est mieux ainsi. Allez. Le soir, apres diner, uii ami vient vous voir, ou
bien I'enfant a sommeii... Bref, la lecon est remise au lendemain; et le lendemali, c'est la meme chose.
II n'en est pas de meme lorsqu'un reudez-vous est pris avec le professeur, soit qu'il vienne chez vous, soit qu'on aille cliez lui. La, il ya un engagement reciproque contracte, et on s'astreint de part et d autre a la ponctualite, a la regnlarite des Iccons.
Puis, les parents seroiit toujours portes a trailer leurs enfants autrement (|ue les enfauts des autres ; ils trouveronj; toujours pour eux les regies trop compliquces, les methodes trop longues, les exercices elementaires trop developpes ; ils tendront toujours a leur siraplifier ou abreger la besogne, a les juger plus par le coeur que par la raison ; ou alors, si, prevenus, ils se mefient de leur tendresse, ils deviendront d'une exigence outree, d'une irritabilite irritante pour I'eleve, et, en tout cas, ils auront toujours le defaut de viser a des progres trop rapides, de ceux qui ne profitent pas reellement; car, alnsi c|ue I'a encore dit le profoad et spirituelobservateur qu'est Legouve, d'accord en ceci avec J. -J. Rousseau et bien d'autres grands moralistes : « Le plus grand « defaut en fait d'educatioii est de vouloir aller vile;... « L'education ne doit pas ctre une fievre. Un maitre « ordinaire est le nieilleur des guides, precise-uent
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« parce qu'il n'est ni trop presse nl trop empresse « d'arriver au bat'. )>
II y a encore d'autres raisons : un maitre salarie vient donner sa lecon ; I'eleve a mal travaille, ou insuffisamment : le maitre est mecontent, il reprlmande, et declare qu'il ne faudrait pas que pareille chose se renouvelle; puis c'est fini, I'observation a porte. Si, au contraire, c'est lamere quia donne la lecon, on en reparlera toute la journee, pendant la promenade, a table on le racontera au pere pour qu'il gronde a son tour, jusqu'a ce que I'enfanl, agace, se mette a pleurer s'il est nerveux, ou reponde malhonnetement s'il est mal eleve ; puis on I'enverra coucher sans I'embrasser, et il conservera une rancune contre les lecons de musique et la musique meme, cause initiale de son chagrin.
C'est done un danger pour les parents de s'eriger en professeurs de leurs enfants; et jusqu'a un certain point on peut admettre que ce danger s'etend jusqu'aux amis intimes, aux familiers de la maison, ceux quijouent avec I'enfantetle prennent siiricars genoux. lis seront accessibles, en diminutif, aux memes faiblesses que les parents, et I'enfant ne les prendra pas au serieux de la meme facon qu'un etranger qu'il ne connait autrement que commc prolesseur.
Les parents ont un autre role tout aussi important, ou, si on aime mieux, deux autres roles ; ils doivent se placer au-dessus et au-dessous du professeur :