‹ L'éducation musicaleChapitre 21 sur 114 · S. Thalberg, loco cit · texte numérisé non relu

S. Thalberg, loco cit

(( lite de bras et de mains, de ne jamais attaquer le « clavier de trop haut, de s'ecouter beaucoup en « jouant, de s'interroger, de se montrer severe pour « soi-meme, en executant, et d'apprendre a se juger. « En general, on trav^il.le trop avec les doigts, et u pas assez avec I'intelligence. »

Un autre point tres important, c'est de ne pas oublier ce qu'on a appris pendant qu'on apprend autre chose, ce qui devieut un travail de Danai'de. Je crois bien que c'est Jacotot, un educateur celebre du siecle dernier, qui a formule le premier cet admirable axiome, applicable a toutes les branches de I'instruction, et consequemment a la musique, mais d'ane facon toute speciale au piano, en raison de la quantite prodigieuse de belles ceuvres dont les compositeurs ont dote la litterature de cet instrument, et dont en consequence les eleves sont tenus de meubler leur esprit : « On serait toujours plus savant de « ce qu'on a oublie que de ce qu'on a retenu. » Comme c'est vrai en toutes choses, et quel est celui de nous, meme le plus savant, qui n'aurait pas benefice a recouvrer la memoire de quantite de choses qu'il a sues un jour, puis oubliees, quitte a abandonner en echange le faible bagage de celles qui sont restees presenles a son souvenir ! « Science n'est que sou- (( venance, » avait deja dit Montaigne; savoir aujourd'hui n'est rien, si demain on ne sait plus ce qu'on a su hier. Apprendre sans se souvenir, equivaut ;i ecrire sur le sable mouvant.

II faut done cultiver la memoire, s'habituer a apprendre tout par coeur (je dis tout sans exception,

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aussi bien les pieces cretude que les oeuvres de raaitres), et a en oubller le moins possible, rien, s'il se pent. Et ce n'est pas tres difficile, il suffit de proceder avee methode et perseverance; voici le nioyen, j'en livre le secret : des qu'on est parvenu a jouer correctement et proprement une piece quelconque, etude ou morceau, on doit s'imposer de I'apprendre par cceur, de facon a pouvoir la repeter exactement sans avoir le texte sous les veux (pour les uns, ce sera tres aise; pour les autres, cela cxigera d'abord quelques efTorts, mais tons y arriveront, ce n'est qii'une habitude a, prendre, I'experience en a ete faite sur des milliers d'eleves, rien qu'au Conservatoire de Paris, et a ma connaissance); ceci fait, il faut s'astreindre a rejouer cette piece, les jours suivants, alternativement par cceur et avec la musique, une fois, ce qui est Taliaire de quelques minutes. Pendant ce temps, on apprend autre chose, qu'on soumettra ensuite au mSnie regime, mais alors la piece n" 1 se maintiendra dans la memoire en n'etant plus rejouee que tons les deux jours, une fois sur le cahier, une fois de souvenir. Quand on aura appris un troisieme morceau, et qu'on se le sera de meme case dans la memoire, la piece n° 2, a son tour, n'auraplus besoin d'etre repetee que de deux en deux jours, et celle n" 1 tons les quatre jours,... et ainsi de suite. On arrivera tres bien (quand je dis on, j'entends par la tout le monde, tous ceux qui veulent s'en donner la peine) a se maintenir dans la memoire et dans les doiffts des morceaux qu'on ne rejoue plus qu'une fois par mois

et meme moi;: ;, ;. >arva qu'on ait proceJe piop;resslrement, eu ciji-'iiant graduelleinent les rc'^petillons a six, huit, dix, quiaze jours, au lur et a mesure que lesdits morceaux sont plus anciennement appris, puis tous les deux mols, tous les Irols mois, six luois, etc., ea les soumettarit toutefois a une nouvelle etude suppleinentaire si on s'apercoit que la memoire periclite. Quandune ceuvre musicale est restee intacte dans la memoire pendant on an environ, il est bien rare quelle s'en echappe. Pour obtenir ce resultat, si desirable et si prestigieux, le lout est d'agir systematiquement ; ce qui exige, au bout de quelque temps, a tenir en ordrc et a jour un veritable catalogue, c'est vrai, mais cela ne complique guere les occupations. J'ai vu bien souvent de modestes amateurs enregistrer ainsi et con server sans aucun efFort dans leur memoire et dans leurs doigts des repertoires de cent cinquante a deux cents morceaux toujours prets, parmi lesquels, s'ily avait quelques Nocturnes de Chopin ou Romances de Mendelssohn, pieces de quelques pages, figuiaient aussi des Sonates entieres et des Concertos, consideres dans le catalogue comme de simples unites. Mieux que cela; j'en ai vu jouer sans hesitation (oeux-ci etaient des artistes), avec orchestre et de memoire, des Concertos qu'ils avaient appris dix ou vingt ans avant, qu'ils n'avaient jamais revus depuis, et qu'ils croyaient eux-memes avoir oublies, mais qui avaient ete soumis, en temps voulu, au regime que je viens de decrire. Cela parait prodigieux, et c'est pourtant tres simple; il sufiTit de proceder

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raetliodiquement et systematiquement, et de bieo se penetrer de cette verite, qu'/Z est plus utile de retenir ce qu'on a appris que d'apprendre constamment du nouveau. Une heure par jour, consacree a cette revue perpetuelle, est largement suffisante et nullenient ennuveuse, puisqu'on se donne a soi-nieme un veritable petit concert.

En dehors de cette question de repertoire, si importante pour le pianiste, artiste ou amateur qu'elle soit, il en est une autre qui I'oblige absolunienta cultiver et developper sa memoire. Elle presente meme une particularity assez curieuse : il y a environ cinquante ans, tous les bons professeurs de piano s'opposaient a ce que leurs eleves jouassent par coeur quatre notes de suite, dans la crainte de leur voir alterer en quelque chose le texte de I'auteur, et exigeaient qu'ils eussent toujours le cahier sous les yeux; c'etait un principe absolu. — lis avaient raison. — Les professeurs d'aujourd'hui, tout en ayant le meme souci de I'exacte reproduction du texte, ne pensent plus de meme, et veulent qu'on joue tout par coeur. — lis ont raison aussi.

Pourquoi?

Parce que, depuis bientot deux cents ans que le piano existe*, I'instrument et sa litterature, la facon d'ecrire pour lui, se sont modifies du tout au tout. Jusqu'a I'epoque de ^lozart et au commencement de Beethoven, son clavier avait une etendue tres restreinte, d'environ cinq octaves et demie, que natu-

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