‹ L'éducation musicaleChapitre 24 sur 114 · R. Schumann, loco cil · texte numérisé non relu

R. Schumann, loco cil

etudes, et ne devront pas etre. abordes avant dixhuil ou vingt ans.

lei comme partout, il pent y avoir des exceptions, des natures extraordinairement precoces; c'est au professeur a en juj^er, mais aussi a ne pas se laisser leurrer par des apparences, ni entrainer par le desir de faire plaisir aux eleves ou a leurs parents; il doit representer la sagesse et la prudence.

A ce sujet, il ne serait pas mal de i'aire cesser ce malentendu, cette fausse notion des mots et des choses, qui font que, pour beaucoup de jeunes eleves, classique est svnonyme d'ennuyeux, tandis que moderne eveille I'idee d'amusant. Il est impossible d'imaginer une erreur plus complete. Aussi bien chez les anciens que chez les contemporains, il existe des auteurs gais et d'autres plus profonds, plus serieux; parfois meme (souvent serait niieux) un meme compositeur revet alternativcment les deux aspects : si Bach est austere dans ses fugues, cela ne I'a pas empeche d'ecrire des gavottes et d'autres pieces dans un style alerte et joveux; il n'v a pas dc musique plus aimable ou plus spirituelle, plus tendre ou plus enjouee, que celle de Mozart et d'llaydn, plus chaude, passionnee et dramatique que celle de Beethoven. II faut aussi considerer que ce que nous appelons, en matiere miisicalc, les classiques, ce ne sont pas, a proprement parler, les anciens : ce sont les modernes d'hier, consacres par I'admiration, et ayant directement donne naissance au style d'aujourd'hui. Si nous disons que Ion doit debuter, dans toute etude bien comprise, par les purs classiques.

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c'cst (pour nous en tenir dans ce chapitre a dcs considerations de pedagogic seche, et ne pas nous embarrasser dans des questions d'estlietique qui pourront trouver leur place ailleurs) parce que I'ecole classique nous initie progressivement a la maniere d'ecrire actuelle et nous conduit logiquement vers elle, tandis que I'ecole moderne, qui en est la suite, ne saurait servir d'acheminement vers les maitres anciens. C'est du moins la la raison principale que devront envisager les eleves desireux de suivre une marche normale; les professeurs un peu experimentes sauront en trouver plusieurs autres sans qu'il soit besoin de les leur signaler ici.

Aussitot que le jeune eleve commence a jouer proprement quelques petits morceaux et qu'il les sait par cffiur, il est indispensable de I'accoutumer a les jouer devant du monde, sans y mettre de pretention et sans se faire prier, ce qui est du dernier mauvais gout ; cela d'abord devant sa famille et quelques intimes de bonne volonte (ce n'est pas un regal qu'on leur offre, c'est un service qu'on leur deniande), puis progressivement devant un auditoire plus nombreux. A cet age, on ne sait pas ce que c'est que la peur, cette chose bete et paralysante; on ignore le trac, et cette hal)itude de jouer devant quelqu'un se prend tout naturellement, se conserve de meme. Plus tard, au contraire, la timidite, qui n'est qu'une forme de I'amour-propre, entre en jeu, et il faut la croix et la banniere pour decider le jeune virtuose a se faire entendre des amis les mieux predisposes a la bienveillance a son egard. C'est absurde, mais c'est ainsi,

surtout ciiez les jeunes filles. Or, il laut ahsoliiment eviter cette sauvagerie pretentleuse, et le plus sur nioyen est de s'y prendre de tres bonne heme. La musique est avant tout un art de societe, et I'executant, qu'il soit artiste ou amateur, peu importe, n'a sa raison d'etre que justement lorsqu'il a devant lui quelqu'un qui I'ecoute et auquel il cherche a faire partager ses sensations d'art ; celui qui ne jouerait jamais que pour lui seul serait d'abord un parfait egoiste, puis, a vrai dire, il n'aurait memepas besoin d'apprendre a bien se servir de son instrument, il lui sullirait d'apprendre a tres bien lire la musique pour satisfaire a son usage personnel.

On a invente de nombreux appareils dans le but de developper, par des moyens tenant de la gymnastique, la force et la souplesse des doigts : \e Dactylion de Henri Herz, le Cliirogyinaste de Henri Martin, le Veloce-Mano, les bagues plombees, le guide-mains, les Claviers muets a durcissement progressif, etc., et bien d'autres quiparaitraient effroyables s'ils figuraient au musee d'instruments de torture de Nuremberg! Tons ces precedes mecaniques sont detestables ou inefficaces, et je n'en parle ici que pour en deconseilier energiquement I'usage. Avec des moyens de ce genre, employes a mon insu, plusieurs de mes eleves ont fortement compromis leurs progres; Fun d'eux, M. Louis H..., de Saint-Louis (Missouri), en se servant d'un appareil extraordinairement complique qu'il s'etait confectionne lui-meme et avec lequel il se courhait pour dormir les doigts de plus en plus ecartes, a reussi a s'estropler completement.

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Pareille aventure elait deja arvivee a Robert Scluimaiin dans sa jeunesse : dans le but d'ameliorer sou mecanisme, et en secret de ses plus intimes amis, il s'etait avise d'amarrer solidement son troisieme doigt, au moyen d'un nocud coulant fixe a un point quclconque, pendant qu'il exercait les qnatreautres : le resultat fut que ce troisieme doigt, atteint de paralysie, devint bientot hors de service, et que progressivement la paralysie envahit toute la main. 11 faut rejeter deliberement tous ces engins, inutiles quand ils ne sent pas dangereux.

Certaines etudes annexes doivent etre menees de front avec celle du piano. De meme que, pendant la periode primaire, on a du considerer le solfege comme indispensable, et en poursuivre I'etude longtemps et serieusement, il est bon qu'une fois parvenu a un degre superieur, le jeune pianiste possede des notions d'harmonie, notions superficielles si Ton veut pour I'amateur qui n'y cherche qu'une intelligence plus complete des oeuvres qu'il etudie, mais notions infiniment plus etendues pour I'artiste qui entend developper chez lui I'art de I'interpretation, et qui peut d'ailleurs, d'un jour a I'autre, se doubler d'un compositeur, ce qui est tres frequent et deniontre un fait dont nous aurons I'occasion de parler plus loin, I'influerice des instruments a clavier sur I'inspiration et la fecondite musicales.

Cette etude de I'liarmonie ne s'impose a aucun autre instrumentiste avec le meme caractere d'utilite que pour le pianiste. En ed'et, le piano, instrument polyplionique par excellence, est celui qui, de

par sa construction menie, pent faire entendre le plus grand nombre de sons simultanes (a rexception du grand orgue), celul qui admet le plus de complications, de parties diverses s'enchcvetrant, se combinant entre elles, de melodies superposees formant contrepoint, d'accords plaques ou aipeges herisses de signes d'alteratlon... quil n'est pas toujours aise de lire correctement et de bien interpreter si I'on n'a pas le moyen d'en faire mentalement I'analvse, et de penetrer ainsi I'intention de I'auteur en la devinant. Un pianiste n'est pas con^tplel s'il n'est double d'un harmoniste, ne serait-ce que pour etre capable de rectifier, en cas de besoin, les fautes d'impression qui se trouvent toujours dans les editions meme les mieux expurgees d'oeuvres si complexes que le sont celles qu'on ecrit aujourd'hui pour le piano. Mais c'est la la moindre de ses utilite^s. Savoir comprendre et apprecier la beaute des ceuvres qu'il inter-, prete, lui est indispensable pour parvenir a leur bonne execution, car par ce mot op ne doit pas comprendre seulement une interpretation correcte, niais une interpretation intelligente, interessante et elevee, a laquelle il ne saurait atteindre sans se rendre compte de leur structure et de leur cbarpente harmonique.

Malgre un prejuge ancien qui tend a disparaitre, M n'est nuUement nuisible a un pianiste de s'exercer a jouer sur I'orgue, meme s'il n'a pas I'intention de devenir organiste; ce prejuge pouvait avoir sa ralson d'etre autrefois : alors que les claviers d'orgue etaient trcs diirs ot pesants ;i maiiier, ils pouvaient,

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jusqii'a un certain point, alourdir le mecanisme et lui enlever quclque chose de sa delicatesse; rien de seniblable n'est a craindre aujourd'luii que les fac- Icuis sont parvenus a rendre le toucher de I'orgue aussi h^ger que celui des nieilleurs pianos.

C'est d'ailleurs bien I'avis de Schumann : « Ne « neofliofez aucune occasion de vous exercer sur I'or- (( gue : il n'est pas d'instrument aussi efficace pour « corrlger les erreurs ou les habitudes d'une niau- « vaise education musicale'. »

Ce que I'orgue vous apprend, c'est a eviter le jeu sautillant, sec, superflciel et sans consistance; et aussi, inversement, le jeu lourd, malpropre, de ceux qui laissent trainer leurs doigts sur le clavier en neollfifcant de laisser les touches se relever en temps voulu, car ces deux defauts y deviennent Intolerables; c'est comme un microscope qui grossit tons les defauts, en les montrant dans toute leur hideur. II apprend la probite du mecanisme.

Tout le monde n'a pas un grand-orgue a sa disposition ; mais il est plus frequent de rencontrer un harmonium, qui pcut rendre un service analogue. Jouez sur cet instrument (ou sur un grand-orgue, l)ien entendu) une fugue de Bach du Clavecin bien tempere, par exemple, ou une piece de Haendel, prealablement bien etudiees sur le pia lo, et y paraissant purement executees, et vous serez stupefait de la quantite d'incorrections insoupconnees que vous decouvrirez : notes quittees trop tard, bavures,

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