Manuel Garcia, loco cit
« I'etude du solfege , de celle d'un instrument, et « cjifin de celle du chant et de I'harmonie. »
II ne dit pas «y//e/ instrument; mais il ne pouvait guere avoir en vue que le piano, la harpe ou la giiitare, instruments d'accompagnement. Observer aiissi qu'il fait passer cette etude Aim instrument avant celle du chant lui-meme, et qu'il exige des connaissances en harmonic. Les chanteurs de ce temps ctaient relativement beaiicoup plus musiciens que ceux d'aujourd'hui, qui pourtant, en raison de revolution musicale et du style des oeuvres qu'ils ont a interpreter, auraient besoin de I'etre plus qu'eux.
« Les voix a I'etat naturel sont presque toujours « rudes, inegales, mal assurees, chevrotantes meme, « enfin lourdes et peu etendues; I'etude, mais une « etude eclairee et opiniatre, pent seule fixer I'into- « nation, epurer les timbres, perfectionner I'inteii- « site et I'elasticite du son. Par I'etude, on nivelle (( les asperites, les incoherences des registres, et, en « reunissant ceux-ci I'nn a I'autre, on etend les « dimensions de la voix. L'etude nous fera conque- « rir I'agilite, qualite generalement trop negligee. (( II faut soumettre a des exercices severes non seu- « lenient les organes rebelles, mais ceux aussi qui, « entraines^par une facilite dangereuse, ne peuvent (( maitriser leurs mouvements. >> Ceci nierite une attention particuliere , car « cette souplesse appa- « rente s'allie au delaut de nettete, de tenue, d'a- « plomb et de largeur, c'est-a-dire a I'absence de « tous les elements de I'accent et du style. »
Tout ceci est admirablement pense et dit, c'est un
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programme completdes etudes de vocalisation, il n'y a pas un mot a y ajouter ni a y retrancher. C'est bien ainsi qu'il faiit conduire le travail du mecanisme vocal pour I'amener a cet etat de souplesse qui lui permet d'aborder les difficultes de tout genre et de se preter a I'expression de tons les sentiments.
Nous ne nous appesantirons point sur les questions de classification et de nomenclature des voix, sur lesquelles tons les professeurs ne sont pas absolument d'accord, ce qui pourrait bien n'etre, a vrai dire, qu'une simple affaire de mots; non plus que sur la delimitation exacte des registres dans chaque voix, laquelle varie selon les indivldus, et ne peut etre deterniinee avec precision que par un professeur labile, apres un examen approfondi et souvent reuou- 7*^1^ de I'organe de chaque eleve.
Tous ces exercices de vocalisation, de mSme que «€ux dont nous allons parler, ne doivent jamais absorber plus de deux heures de lajournee, divisee par demi-heures ou quarts d'heure, qu'on pourra encore iractionner en y intercalant des repos, si la fatigue ^isait apparition.
Quand I'eleve est arrive a assouplir sa voix assez aompletement pour pouvoir vaincre en se jouant la plupart des difficultes materielles d'execution, une autre periode s'ouvre oil il s'agit de se former un style, ou, pour mieux dire, d'etudier les differents styles.
<t Chanter, dit excellemmeut Kastner', ce n'est pas
t\- Kastner, loco cit.
« seulement former avec la voix difFerentes intona- « tions au hasard ou conformement a I'instinct que « nous avons pour cet ol)jct, c'est aussi faire enten- « dre, suivant les regies de Fart, des sons varies « destines a cxprimer les passions et les sentiments « de Tame ».
VoIIa, en efTet, le veritable but, et I'etude longue et compliquee de la vocalisation n'a d'autre raison d'etre que de preparer I'organe a I'expression de la pensee, afin de pouvoir I'y employer, dans toute son etendue et avec la plenitude de ses moyens, aussi facilemeut et aussi librement qu'on fait usage de la voix parlee.
Dans cette nouvelle etude d'un ordre plus eleve, la superiority de I'ecole italienne disparait totalement, et les efforts doivent surtoiit se porter sur ce qui est de la belle diction dans la langiie en laquelle on chante. La nettete de I'articulation et de la prononciation est, dans le chant, de la plus grande importance. Si la voix n'avait pas, sur les instruments, cette suprematie de joindre la parole a la musique, elle serait surpassee par un grand nombre d'eux, soit pour Tetendue, soit pour I'agilite, soit meme pour la richesse du timbre Ce qui la rend incomparable et la place au-dessus des admirables engins sonores qua su inventer lingeniosite des lulhiers, c'est justement cette faculte inimitable d'expliqucr et preciser par des mots le sentiment qu'elle exprime, et qu'elle exprime avec une intensite expressive a laquelle ne saurait atteindre, seul, le langagc parle. Elle place la legende sous le dessin.
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Or, si raudltcur ne percoit pas nettement les paroles, une grande partie de I'interet est perdue pour lui, et la voix n'est plus qu'un instrument comme les autres. « Un chanteur qui n'est pas com- « pris met son auditoire dans la gene, et detruit « pour lui une grandepartie du plaisir musical en le « contraignant a des efforts perpetuels pour saisir « le sens des paroles*. »
II importe done de reprendre I'etude des voyelles, deja ebauchee an cours du travail de vocalisation, mais maintenant au point de vue de la linguistique et de la declamation, et d'y adjoindre celle des consonnes, qui acquierent une tres grande importance dans I'expression intense des sentiments violents ou pathetiques. Quelques lecons de boilne diction, qu'on demanderait a un bon comedien ou tragedien, ne seraient nullement deplacees, et contribueraient a faire saisir les « nuances infinies^ » que peat revetir I'accentuation de chaque voyelle en traversant le larynx, nuances au moyen desquelles le Arai chanteur doit savoir exprimer tour a tour la tendresse, la fatuite, la violence, I'indignation, I'indiiFerence, Tamour, la haine, la colere, I'liypocrisie, la franchise, la bonte, la joie, I'ironie, la foi, la magnaniniite, la grace, la candeur, le courage, le triomphe, la meditation, le chagrin,... enfin toute la gamme des passions humaines. La fonction des consonnes est plutot de multiplier la force du sentiment; plus elles sont articulees avec energie, et plus les mots
1, Burja, Me'moires de l Academic des sciences de Berlin.
2. Gh. de Brosses, Traite de la formation mecanique des langues.
portent sur rimpressionnabilite cle rauditeiir. « La « consonne exprime la force da sentiment comme la « voyelle en exprime la nature. »
Ceux dont rarticnlation syllabique manque de fermete peuvent essaver d'un excellent moyen indique par Faure, qui consiste a s'exercer a chanter ou simplement a lire a haute voix, en gardant strictement /cs dents serrees et en s'efForcant neanmoins de prononcer nettement et cle faire entendre de facon distlncte toutes les syllabes ; « I'obstacle rju'on « y rencontre oblige les muscles des levres et de la « langue a des efi'orts qui developpent leur vigueur « et leur agilite. »
Professeur et eleve devront enfin s'attacher a combattre et a vaincre, ou au moins a attenuer tons les vices de prononciation ou d'emission, en tete desquels 11 faut placer le chevrotement, I'un des plus horribles, c[ui ne peut s'excuser que chez les vieux chanteurs extenues par I'age, — Rossini disait cju'on devrait tuer les vieux chanteurs ; — il est a remarquer que cet affreux chevrotement ou tremblement perpetuel de la voix, que bien des chanteurs ou cantatrices encore jeunes, mais depourvus de bon sens artistique, semblent prendre plaisir a cultiver comme un moyen d'expression (?), ne se rencontre guere cju'en France et un peu en Italic, d'oii il etait pourtant severement proscrit a la belle epoque; qu'on n'en trouve guere d'exemples chez les chanteurs anglais, et qu'il n'y en a trace a aucun degre ^chez les Allemands, qui arrivent a exprimer I'emotion de facon plus musicale. Vient ensuite le gras-
seyement, defaut frequent chez les Meridionaux, dont on parvient facllement a se debarrasser par qnelques exei'cices de la langue connus de tout le monde; il y a aussi le zezaiement, le begayement, ainsi que cette sonorite desagreable qu'on qualifie a tort chanter du nez, parler du nez;\^ dis a tort, car enverite la voix, pour etre pure et de belle qualite, doit s'echapper en partie par les fosses nasales, et, au contraire, elle contracte le timbre defectueux que nous qualifions iniproprement de nasillard lorsqu'elle n'y passe point, ce dont on pent se rendre compte en se tenant les narines pincees pendant que Ion parle ou chante. On devrait done dire que le defaut est de ne pas chante?' du nez. Ceci est une digression.
II y a encore bien des choses a etudier : I'art de menager sagenient les respirations, de les distribuer selon les exigences du discours musical, de bien ponctuer et scander la phrase, de nuancer, d'accentuer les syllabes aussi bien au point de vue purement grammatical qu'en raison du degre d'importance expressive qu'elles comportent... Tout cela, et ce n'est pas encore tout, c'est ce qu'on a a apprendre avec un professeur de haut style, de diction et de declamation lyrique, c'est-a-dire avec un veritable grand artiste.
Mais ce grand artiste n'a pas absolument besoin, pour enseigner ces choses, d'etre lui-meme un chauteur; tout homme de gout, possedant uu sens esthetique pur et eleve, pent donner les conseils les plu& profitables a un chanteur qui est des lors en pleine
possession de ses moyens vocaux, dont I'organe est completement assoupli, et qui, connaissaut par le detail tous les precedes, saura les appliquer de luiineme pour obtenir les effets qu'on lui demande. Arrive a ce degre, le chanteur pent encore trouver un excellent maitre en un compositeur qui lui fera etudier ses oiuvres, et sera mieux place que qui que cc soit pour lui faire comprendre leur juste interpretation et le parti qu'on en pent tirer. Travailler ainsi successivement avec plusieurs compositeurs de valeur est meme peut-etre le meilleur des exerciccs d'assouplissement du style pendant cette periode de perfectionnement final, celui qui ouvre les plus vastes horizons et fait le mieux saisir la fonction du chanteur dans I'art.
Un instrumentiste erudit, instruit en musique et en litterature, eclectique, ayant beaucoup lu et beaucoup entendu, un chef d'orchestre experimente, un maitre de chapelle, peuvent aussi remplir ce meme office et servir de guides precieux, tandis qu'ils n'eussent ete que de mediocres professeurs, ou au moins tres maladroits, lorsqu'il s'agissait de poser et developper la voix.
Puisque nous venous de parler de maitres de chapelle, profitons-en pour dire qu'une excellente chose en ce qui concerne I'etude superieure de I'art du chant, c'est de chanter frequemment dans les eglises et dans les temples. Le style sobre impose par hi dignite du lieu oblige le chanteur a n'employer que des diets simples et nobles, qui coramuniquent a J'enscmble de son art et de sa maniere propre
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une tenue et une anipleur dont il lui reste touiours quelque chose d'avaiitageux.
Resumons-nous. L'etude du chant, abstraction faite des etudes preliminaires infantiles dont nous avons demontre les avantages indeniablcs, gagne a ctre entreprise aussitot que, la mue etant terminee, \-a voix se trouve lormee, c'est-a-dire entre dix-sept et dix-huit ans chez les femmes, entre dix-hult et vinoft ans chez les hommes. Plus tot serait dan-
gereux, le manque de conslstauce des cordes vocales les exposerait a etre forcees ou faussees, surtout dans le grave, ce qui amenerait par suite la perte des sons aigus et de tout le registre de tete pour les femmes.
jNIais on peut commencer plus tard, si toutefois Torgane n'a pas ete surmene par des extravagances, et s il a conserve sa souplesse. Trente ou trente-cinq ans pour les hommes, vingt-six a trente ans pour les femmes, peuvent etre consideres comme limites extremes.
II faut toujours debuter par le solfege, et, aussitot qu'on est un pen musicien, assouplir la voix par l'etude de la vocalisation. Intercurreniment, acquerir la pratique du piano.
Le chant proprement dit, avec adjonction des paroles, ne doit venir qu'ensuite.
Le temps d'etude, pour chaque jour, doit toujours etre foi't restreint : trois ou quatre demi-heures, sagement reparties dans le cours de la journee, et espacees de facon a evitcr toute fatigue, sont ce qu'il
V a de mieux. Travailler davantage serait une aberration. Si, avec cette petite somme de travail, les progres n'avaneent pas, ce n'est pas en I'augmentant qu'on obtiendra mieux; il faut chcrcher le d<Maut ailleurs : et s'il ne consiste pas en quelque defcctLiosite de conformation ou d'organisation, insuftisance de I'organe ou manque d'aptitudes musicales, on ne pent I'attribuer qua une mauvaise maniere de travailler ou a un mauvais choix des exercices.
Ajoutons qu'il est tres bien compris d'agrementer et varier les etudes de solfege par le dechiflPrage de melodies avec paroles, en les choisissant tres simples d'abord, tels des chants populaires. En pratiquant cet exercice, si precieux pour le chanteur, de la lecture a premiere vue, il laut proc(kler comme nous I'avons dit pour I'instrumentiste : d'abord parcourir des yeux I'ensenible des paroles, pour en pressentir le caractere et le sentiment; parcourir de meme le contour melodique, afin de n'etre pas surpris par les modulations, les changements de mesure, ou des difficultes quelconques; puis, une fois parti, aller foujours de I'avant, bien en mesure, sans chercher a rectifier les erreurs commises, et en ayant le souci des nuances tout comme s'il s'agissait dun morceau appris. Lorsque le chanteur est double d'un harnioniste, fait d'une extreme rarete, helas ! en meme temps que la ligne de chant, il lit les lignes de I'accompagnement, surtout la basse, et par ce moyen le dechifFrage lui devient incomparablement plus aise Mais, par une aberration qui ne fait pas I'eloge de son intelligence artistique, I'eleve chanteur francais
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ne comprend presque jamais I'utilite qu'il y aurait pour lui a etre un excellent musicien Instruit ; il semble meme se falre gloire de son ignorance et s'y complaire. Pourlul, le chant et la musique sont deux choses absolument distinctes; le chant lui apparait comme un art noble, auprcs duquel la musique ne serait qu'une sorte d'art inferieur et meprisable.
Oil ont pu prendre naissance des idees aussi saugrenues, je I'ignore, mais il est certain qu'ellcs sont bien inveterees, et qu'elles entravent ridiculement les etudes des jeunes chanteurs. Combien de fois entendons-nous au Conservatoire, en plein comite d'examen, des raisonnements absurdes de ce genre : « Je ne suis pasvenu ici pour apprendre la musique, <( je suis venu ici pour apprendre le chant ' !!! » Que penseraient les chanteurs d'un comedien qui s'enteterait a ne pas vouloir apprendre a lire, et qui par cela meme s'interdirait I'acces de toute etude litteraire? Ce ne serait guere plus stupide. Mais cela n'existe pas. C'est la un fait d'insouciance et de paresse special au chanteur, qui se croit le roi de la creation des qu'il possede une voix bien forte et bien bruyante.
Disons pourtant avec regret que cette fatuite de J'organe n'existe pas en Allemagne, oh les chanteurs, infiniment mieux avises, n'ont pas honte d'etudier la musique; qu'elle est peu frequente en Italic, en Angleterre, en Hollande et en Belgique, et qu'elle est surtout repandue en France, ce dont nous n'avons pas le droit d'etre particulierement fiers.