‹ L'éducation musicaleChapitre 6 sur 114 · J. -J. Rousseau, Confessions · texte numérisé non relu

J. -J. Rousseau, Confessions

qiiis et suffisamment demontre que, loiigtcmps avant Trpoqiie on il convlcnt d'entreprenclre Tinsl ruction imislcalc proprement elite, il n'est pas ind i fie rent de preparer le terrain de cette culture, en elagiiant les herbes niauvaises et nuisibles, c'est-a-dire en eloignant du poiipon les causes perturhatrices du sens de Touie, les bruits violents, les trepidations, les voix ciiardes on discordantes, les instruments trop bruvants, avec le meme soin que Ton apporlera plus tard a lui epargner I'audition de tout ce qui pourrait developper cliez lui le niauvais gout.

Un pere qui caresscrait pour sa fille, encore an berceau (ceci est une simple supposition), I'ambition qu'elle brille un jour comme danseuse d'opera, ne serait probablement pas tres surpris si quelqu'un de ses amis venait lui conseiller de veiller, des ses premiers pas, a ce qu'elle n'ait pas les jambes torses. II y aurait meme peut-etre pense a lui tout seul.

Au fond, c'est exactement la meme chose que ce que nous disons. La seule difTerence, c'est que les jambes sont visibles, et c^ue, si elles se tordent, on pent s'en apercevoir en temps voulu, tout de suite; tandis que si une difformite se produit dans I'appareil de I'ouie, mysterieusement encastre comme il Test dans la boite cranienne, personne ne pent le constater, sinon tiop tard pour qu'il soit possible d'y porter remede. Et lemalrcste fait. Plus tard, on se demande pourquoi cet enfant entend faux, chante faux, tandis que ses parents entendaient et chantaient si juste, et c'est souvent tout simplement parce que

son oreille a ete brutalisiee ou malmenee a Tage oii il aiirait fallu savoir la menager, comrae on le fait pour les organes vislbles, dont il est facile de sni\ re ie developpement au jour le jour.

Or, si i'oreille est defectueuse, il vaut mieux renoncer de suite a faire de la muslque, d'abord parce qu'on no pourra jamais devenir qu'un muslcien detestable etde tout dernier ordre, un musicien commc il y en a toujours trop, ensuite parce qu'on ne pourra iiniais en eprouver nul plaisir. Et puisque la musicrue est rangee parnii les arts d'agrement, il serait assez absurde d'en entreprendre Tetude avec la quasicei titude qu'on n'en tirera aucune jouissance, qu'on n'arrivera jamais qu'a des resultats minables, (ante de dispositions naturelles et des aptitudes speeiales necessaires, qu'enfin on perd un temps precieux, qui pourrait etre utilise agreablement et profitablement de mille autres manieres, a poursuivre un but chimerique. Aussi j'estime que les parents sont tres coupables qui exigent detels efi'orts de leurs enfants sans s'etre assures au prealable qu'ils out tout au moins de serieuses chances de reussite, simplement pour obeir a la mode stupide qui veut qu'aujourd'hui tout le monde soit peu ou prou musicien.

Comment done peut-on s'assurer qu'il existe une predisposition pour la musique?

A vrai dire, je ne crois pas qu'il y ait de signes absolument certains et inlaillibles ; mais il y a do nombreuses indications qui trompent rarement. En Yoici queiques-unes :

L'enfant (je ne parle plus ici d'un nourrisson.

I'l L'EDUCATION MUSICALE

mais d'un enfant cle quatre a six ans, ou meme plus) manifestc un plaisir evident a entendre de la musique. — II s'approche du piano. — II aime a ecoutei- chanter. — II demande a ne pas aller se coucher les soirs ou Ion I'ait de la musique. C'est deja un bon sio;ne.

Un enfant qui, laisse libre de choisir entre une. soiree a passer an cirque ou un concert de musique serieuse, opte pour le concert, merite que ce fait soit pris en note ; sii se renouvelle, a plus forte laison.

II tambourine sur sa talkie, sur les vitres, avec une reole, avec ses doiots, des bruits rvthmicfues nettement cadences, reproduisant dune facon reconnaissable Failure de la marche, dune valse... C'est encore de bon augure.

II retient facilement les airs simples qu'il a entendu chanter, rondes enfantines, chansons populaires, cantiques, et aime a se les rechanter a luiraeme pour son propre agrement. C'est un indice serieux. S'il les chante vraiment juste et en mesure, cela devient un excellent signe, a prendre en consideration.

Si de lui-meme, sans que personne I'y incite, il a Fidee de chercher, avec un doigt, ces memes airs sur le piano, c'est encore mieux, et s'il arrive a y reussir, c'est presque concluant.

On peut alors proceder a quelques petites experiences tendant a eprouver s'il possede deux qualites precieuses : le sens de Vimitalion des sons et la /«enioire des sorts, ce qui n'est pas la meme chose.

On lui fait entendre, siir un instrument quelconque, plutot qu'ii la voix, une note d'abord, une seule, en lui demandant de la repeter, lui, en chantant. S'il V reussit, on renouvelle I'essai en changeant de note, mais en avant bien soin de ne pas depasser les limites de sa petite voix, afin de ne rien lui demander d'impossible et de ne pas le desorienter ou rebuter. Ensuite on lui iera entendre et repeter deux notes consecutives, a distance de seconde majeure ou mineure, de tierce, quarte ou quinte, enfin toujour s a des intervalles laciles a percevoir, en ayant soin de les presenter tantot en montant, tantot en descendant. S'il satisfait a cette epreuve, qu'il n'y a pas lieu de pousser an delii de trois notes, c'est qu il possede le sens instinctif de I'imitation des sons, chose emineniment precieuse, car elle s'acquiert tres dltficilement par I'etude cliez ceux qui n'en sont pas doues nativement.

Pour ce qui est de la memoire des sons, on doit s'y prendre difFeremment. Apres lui avoir fait entendre avec insistance un son quelconque, par excmple le la du diapason, sur lequel on appelle fortement son attention, qu'on lui fait chanter et repeter, on lui joue tres lentement la oamme d'«Z majeur, en lui demandant de recounaitre la note la au passage. On pent modifier I'experience en presentant les sons dans un ordre autre quecelui de la gamme. On pent encore la rendre plus difficile et plus probante en causant de choses et d'autres, en racontant une histoire, en claquant des mains ou frappant sur la table, en produisant des bruits quelconques n'ayant

16 L'EDC/CATJOA MUSIC ALE

toutefois pas caractere musical, entre le moment oii ['attention est appelee sur la note et cekvl oil on lui demaiide cle la reconnaitre parmi plusleurs autres. Celui qui satisfait a cette deuxieme epreuve pent rtre vraiment considere comme ayant I'oreille juste ct comme tres probablcment apte a profiler de I'instruction musicale qui lui sera donnee.

II est bien entendu que ces divers essais, qu'on peut facilement varier, doivent toujours etre faits en jouant, familierement, et sans aucune solennite qui leur donne I'apparence intimidante dun examen.

Rien ne s'oppose, d'ailleurs, s'ils n'ont pas reussi un jour, a ce qu'on les renouvelle un mois ou un an plus tard, sans se desesperer le moins du monde, car le temperament musical est loin de se manilester chez tons les indlvidus constammeiit au meme age, et Textreme precocite n'est pas toujours un avantage indispensable.

Je citerai pourtant ici un exemple fort interessant que je trouve dans un volume de Caniille Saint- Saens, et qui montrera de quelle maniere le sens musical se revele pentlaut la premiere jeunesse chez ceux qui sont veritablement bien organises, ainsi que la facon dont il convieiit de presenter a Tenlant, comme un jeu, les diverses experiences d'essai dont nous venous de parler :

« Dans mon enlance, j'avais Tovcille tres delicate, c( et Ton s'amusait souvent a me faire designer la « note produite par tel ou tel objet sonore, flambeau, (( verre ou bobeche. J'indiquais la note sans hesita- « tion. Quand on me demandait quelle nole produi-

« sait une cloche, je repohdais toujours : « EUe ne o( fait pas une note, elle en fait pliisicurs. ^) Ce qui « paraissait etonner beaucoup les p<?jis'. »

Et je parie que cela en (Honnera encore beaucf^rip, car clans la resonance multiple des ciocnes, nui cd elFet produisent toujours plusieurs sons, en depit du proverhe : « Qui n'enlcnd ([u'une cloche n'cntend qu'un son. » il en est toujours un forlement [)roeniineiit qui absorbc Tattcntion au point de fairc passer les autres coinplelcrncnt inapercus. Et c'esl en cela (jue Ic jeune Saint-Saens faisait acte d'un:« sagacite remarquable, d'une finesse douVe vrainient rare.

Saint-Saens a ete un prodige de prccocite ; Mozarl aussl : a quatre ans, il composait drjii de pelits menuets ; llavdn, a cinq ans, manifcstait le plaisir qu'il aurait a prendre part a un concert de famille en simulant de jouer du violon avec une baguette sur un morceau de bois ; c'etait moins fort, mais peu aprcs il jouait rcellemcnt, ct avec gout, d'un vrai violon. On pent en citer quelques autres qui sont devenus de tres grands artistes, mais c'est loin d'etre une condition necessaire ; on pourrait pres(jue dire le contraire, qu'en general les petits prodigcs, flcurs de serre etiolees, ne pioiiuisent pas de longues carrieres ; tous ces malheureux petits violonistes, pianisles, ou autres, de six ans, quatre ans, prockiits d'un su I menage immoral, que nous voyons un Barnum promener de par le monde, sont destines le

Page 1