Schumann, loco cit
transcrire en y apportant les modifications ou ameliorations resultant de la reflexion.
Tons ceux qui out entendu improviser Beethoven, Mozart, Chopin et Mendelssohn, sont unanimes a affirmer que c'etait alors, degages de I'entrave materielle de I'ecriture et livres a toute leur spontaneite, qu'ils etaient le plus emouvants, et souvent tout autres que dans leurs oeuvres reflechies. Cela n'etonnera personne, pour peu qu'on ait entendu quelques grands organlstes improvisateurs contemporains, dont les productions instantanees sont parfois admirables et superieures conime intensite de vie a tout ce qu'ils pourraient ecrire dans le silence du cabinet. Or, il se trouve frequemment que de jeunes compositeurs possedent une organisation telle que la lenteur de I'ecriture leur fait perdre le fil de leurs idees, et que, n'ayant pas le temps materiel d'ecrire tout ce qu'ils pensent, ils en laissent echapper une partie ou la denaturent.
II en est d'eux com me de certains grands orateurs appartenant au barreau, a I'Eglise ou au parlement, dont I'eloquence ne s'eleve jamais si haut que dans le feu de I'improvisation, et qui ne retrouvent plus I'expression aussi heureuse, le mot si juste, la metaphore aussi hardie et si a propos, s'ils veulent ecrire leurs discours. Ceux-ci ont pour eux la stenographic; mais on n'a pas encore trouve de stenographic pour la musique ; il est meme probable qu'on n'en trouvera jamais, a moins quelle ne soit seulement melodique, ce qui se pourrait bien, mais ce qui serait insuffisant.
Et puisque nous avons ete amenes a parler de rimprovisation, cet art si particulier et si seduisant, disons en passant quon s'en fait une idee bien mesquine et bien incomplete lorsqu'on se figure qu'il consiste simplement ix « s'abandonner aux hasards (le I'inspiration, en laissant les doigts courir et errer ;» laventure sur le clavier » ! La oil I'esprit ne travaille pas, il ne saurait y avoir une manifestation d'art, mais vm simple acte de routine, meprisable par son inconscience meme, par son antomatisme, et qui ne merite pas d'attirer I'attentlon.
Jamais, au grand jamais, un improvisateur digne de ce nom ne s'embarque sans savoir d'avance ce qu'il veut dire, quelle forme d'ensemble aura sa piece, •et un plan general parfaitement arrete dans ses grandes lignes; seuls quelques details insignifiants ou imperceptibles restent abandonnes au caprice momentane, a la spontaneite, a certaines impulsions macliinales et inconscientes, sortes d'habitudes des doigts qui semblent se refuser aux incorrections de style,... et c'est la la part minuscule laissee au hasard, si Ton pent appeler ainsi ce qui est le resultat d'une habilete prodigieuse et d'une faculte inappreciable, passee a I'etat d'instinct. Celui qui la possede serait d'autant plus impardonnable de ne la pas cultiver, qu'elle n'exige aucune etude nouvelle en dehors de celles que nous avons deja indiquees, et que les qualites speciales qu'elle met en jeu, I'a-propos, le sang-froid, la presence d'esprit, sont de celles qui se developpent le plus aisement par la pratique frequente, par I'habitude et la volonte
Qu'il s'agisse d'improvisation oil de composition ecrite, et quelle que soit la maniere de composer que chacun aura adoptee parce qu'elle lui est plus commode oil plus conibrme a sa nature, il ne faut jamais perdre de vue que I'emotion doit toujours presider a la conception de toute oeuvre d'art, et que communiquer a aiitrui cette emotion, la lui faire partager, est le but supreme auquel doit perpetuellement tendre le veritable grand artiste.
Cette pensee est merveilleusement exprimee par deux puissants esprits bien difFerents, qui sur ce point au nioins auraient pu s'entendre, Lamennais et Victor Cousin : « Si le son a en soi une puissance (c expressive, cette puissance doit etre appliquee, « mise en jeu par I'artiste dont elle n'est que I'instru- « ment. » (Lamennais/) — « Le probleme de Tart est « d'arriver a I'ame par le corps. » (V. Cousin.) Ce qui veut dire clairement quecrire de la musique sans le desir d'emouvoir ou d'interesser, c'est comme parler pour ne rien dire, ce qui est bien la chose la plus fastidieuse du monde.
Et ceci reste vrai quelle que soit la nature de Toeuvre, son elevation ou sa futilite, sa longueur ou sa brievete, il faut toujours qu'un sentiment sen degage, et pour cela qu'il v ait ete enferme; I'importance et la forme n'y font rien : Beethoven est aussi emouvant dans ses Sonates que dans ses Symphonies ; Schubert s'eleve a une eloquence touchante dans les plus courtes de ses melodies, dont certaines ne depassent pas I'etendue de hiiit mesures; il est des Nocturnes de Chopin qui sont de vrais poemes, au
meme titre que ses Ballades ou ses Scherzos ; et le celebre vers de Boileau,
« Un sonnet sans defaut vaut seul un long poeme*, »
s'appllque aussi bien a la musique.
Aussi est-il peu de grands compositeurs qui ne se soient complu a produire, ne fiit-ce que pour se reposer d'oeuvres plus developpees, de courtes pieces, auxquelles la concision du style apporte un charme de plus. L'etudiant compositeur ne devra pas non plus les dedaigner, et cela contribuera a assouplir son talent en lui apprenant cette chose aussi rare que precieuse, savoir s'exprimer a la fois brievement et completement; peut-etre meme se sentira-t-il porte a adopter pour la generalite de ses productions cette forme plus intime, dans laquelle la pensee se condense en se precisant, ce qui en rend la comprehension plus aisee pour I'auditeur. Qu'il ne croie pas devoir lutter centre ce penchant, et voir dans ce genre un genre inferieur : ce n'est pas la longueur d'un morceau qui en fait la beaute; ce n'est pas non plus la complication. Loin de la, les idees les plus originales, les precedes ingenieux les plus interessants, peuvent trouver leur place dans des pieces simples et de courte duree : Beethoven avec ses Sonatines, Schumann avec son Album a la jeunesse, Mendelssohn dans ses admirables Romances sans paroles, Gade dans son Noel, Bizet dans ses Jeux