Lamennais
cupe le premier rang, le cerveau qui comniande etant superieur a I'organe qui execute. Et c'est en cela aussi qu'il difFere entierement du chanteur ou de rinstrumentiste, lesquels sont des interpretes, et dont la fonclion consiste a traduire fidelement, a transmettre et faire comprendre au public, plus ou moins embellie par le prestige de leur talent, la pensee de I'auteur. Leur role n'en est [las moins beau ; ils sont les avocats, les porte-parole du talent et du genie, qui bien souvent leur doivent la moitie du succes ; et ils contri]:)uent ainsi puissamment, de leii: cote, a revolution de Fart musical, qui ne sauralt st passer d'interpretes ; mais ils n'ont pas a inventer. cela leur est meme interdit, tandis que c'est non seulement le droit, mais le devoir du moindre des compositeurs.
Or, depuis plus de deux siecles que les plus grands genies ont travaille sans cesse a perfectionner la polyphonie moderne, il ne serait pas extraordinaire que cette mine merveilleuse soit pres d'etre epuisee. II reste bien la ressource de chercher a creer encore de nouvelles formes, mais cela ne pourra jamais mener bien loin; decouvrir des richesses inconnues dans le domaine de I'harmonie. deja explore a fond dans tons les sens, parait bien improbable; faire mieux qu'il n'a ete fait, sans changer d'ordre d'idees, et cela longtemps encore, semble confiner a I'impossible.
II est done assez vraisemblable que nous allons arriver prochainement a une sorte de tournant de riiistoire de la musique, a 1 un de ces points comme
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il s'en est deja trouve d'autres iois, ou I'art, ne pouvant aller plus loin dans la voie suivie depuis plusieurs siecles, ne pouvant non plus rester stationnaire, ce qui est contraire a sa nature, doit operer une evolution et se fraver un nouveau chemin dans des contrees d'un aspect tout different, peut-etre deja explorees anterieurement, mais dans lesquelles il penetre cette fois en apportant avec lui le materiel de colonisation et d'investigation acquis au cours de ses precedents voyages, avec des procedes de fertilisation non encore appliques a ces regions.
En effet, il semble impossible de pousser beaucoup plus loin la science des combinaisons harmoniques et orchestrales, que I'art moderne a developpees jusqu'a leurs extremes limites, et qui sont parvenues a leur summuin. La route poursuivie nous a conduits sur une cime, la plus elevee probablement que nous ayons jamais atteinte, car elle est vraiment vertigineuse, mais au dela de laquelle on ne sauraifc songer a mouter plus haut; de plus, les aliments menacent de nous manquer. Il faut done redescendre dans la vallee, y chercher et cueillir quelques flours, qui seront des iBelodies, peut-etre, V renouveler nos provisions, avant de songer a gravir quelque autre montagne encore inconnue, dont pour I'instant, et peut-etre pour longtemps encore, le lointain sommet nous est voile par les nuages de Favenir.
C'est ainsi que cela s'est toujours passe, et c'est ainsi aussi que cela se passera toujours, parce qu'il est impossible qu'il en soit autremeut.
Nous assistons a I'epanouissement complet du systenie d'art inaiio-ure dans la deuxieme moitie du dixseptieme siecle, et dont les plus illustres representants etalent alors Bach et Haendel pour rAllemagne, Scarlatti et un peu plus tard Pergolese pour I'ltalie, Lullv et Rameau pour la Frauce. Leurs genies si divers out donne naissance a trois grandes Ecoles nationales, dont deux surtout, I'Ecole allemande et I'Ecole francaise, se sont donne pour mission de developper, quoique dans des sens difFerents, le grand style symphonique et le contrepoint moderne, utilisant ainsi a un nouvel usage les materiaux amonceles par les civilisations niusicales precedentes, qui avaient eu principalement en vue Tart religieux, I'emploi presque exclusif des voix, et avaient abouti a la creation de la fuoue.
De meme, les tresors de combinaisons harmoniques et les trouvailles d'instrumentation accumulees depuis trois siecles par les Ecoles actuelles ne seront pas perdues pour cellos qui suivront ; c'est un riche patrimoine qui leur appartient, qu'elles out le droit et le devoir de faire fructifier pour le mettre au service de ce qui sera leur ideal, en elaguant certaines superfetations ou complications inutiles, tout comme les maitres de nos jours out su renoncer a ce qu'il v avait parfois dun peu pueril et antiartistique dans les exagerations du vieux contrepoint du moyen age, tout en tirant parti, pour elever leur admirable edifice, des assises puis^antes de Tart mort legue par les ancetres.
De pareilles transformations ne se produisent pas
soudainement; elles sont le fruit crcfTorts seciilaires. €t bien cles generations y travaillent obscurement jusqu'au jour ou apparait dans sa gloire I'homme de genie qui les resume. On a gravi une nouvelle cime, sur laquelle il plante son drapeau, et qui desorniais portera son nom. Mais combien de mbdestes pionniers ont du, inconnus de tous, eclairer sa route, en signaler les dangers et les ecueils, la jalonner, pour ainsidire, et s'atteler a son char triomphal?
II ne faut pas mepriser ces hardis soldats de I'art qui font les travaux d'approche, ne craignent pas de s'engager courageusement dans des sentiers inexplores, parfois sans issue, et qui font plus, en verlte, pour la marclie et les progres de la musique que ceux qui, emboitant le pas derriere un chef de file, ne recherchent que le succes et les applaudissements de la foule. « L'art n'est point la pour pro- « curer la richesse. Soyez un noble artiste, et « le reste vous sera donne par-dessus le marche, » dit Schumann, qui a su aussi precher d'exemple. II faut que chacun apporte sa pierre ; si petite qu'elle soit, cette contribution ne sera jamais inutile, pourvu qu'elle soit sincere et de bonne foi.
« Un artiste est un homme ; il ecrit pour des hommes. « Pour pretresse du temple il a la liberte, »
n'a pas craint d'ecrire Alfred de Musset.
Le compositeur penetre de la hauteur de sa mission ne doit done pas s'attacher a refaire ce qui a deja ete fait, re qui n'avance a rien, mais a creer du nouveau, a s'aventurer sans cesse dans des voies oil
il pent y avoir quelque chose a decouvrir, a iiiventer des procedes ingenieux... Mais quand je dis s'aventurer, il y a au moins deux manieres de s'aventurer : on peut s'aventurer inconsiderement ou s'aventurer prudeniment; c'est la qu'intervient le role du talent, qui criera « gare » si Ton fait fausse route. Puis ii est au moins inutile de pousser des recherches dans la direction de carrieres deja exploitees, ou Ion ne decouvrirait que ce qui a ete deja decouvert par d'autres ; ou, si on le fait, que ce soit alors en connaissance de cause, avec I'intention de pousser plus loin; d'oii I'utilite de I'erudition, de la connaissance intime des maitres du passe, en un mot de I'histoire de la musique.
Que sera I'Art prochain ? C'est ce qu'il est impossible de prevoir.
Neanmoins, d'apres la facon dont se sont annoncees et produites les precedentes evolutions, en considerant aussi certaines tendances qui se manifestent chez les plus hauts represenlants de I'art actuel, on peut conjecturer qu'un retour vers les tonalites du plain-chant ou des ganimes grecques, plus riches que les notres, avec une preponderance accordee a I'element melodique, alliee a une plus grande simplicite de procedes, n'est pas invraisemblable. Tout le monde sait qu'en toute espece d'art les plus grands effets sont obtenus par les moyens les plus simples, et qu'en toute chose le bon gout et la distinction ne consistent pas a faire des embarras ni parade de son savoir. Or, plus on s'est ecarte de cette simplicite des moyens, plus il y a chance qu'on y
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revienne ; la meme raison dolt attlrer les compositeurs vers les modes antiques qui, oublies depuis longtemps et embellis par les artifices prestigieux de I'harmonie, apparaitraient maintenant comme des nouveautes; de meme, il semble normal que I'element purement melodique, qui en ces derniers temps a ete vraiment par trop dedaigne, revendique ses droits seculaires.
Qui vivra verra. Ce n'est que dans deux cents ans que je saurai moi-meme si j'ai ete bon propbete.
GHAPITRE V