La Fontaine, Le Liivre et la Turtue (fable
Ge n'est pas jcelu qui clemande a elie ctudie.
G'est le cas ties frequent de I'individu, homrae ou t'emme, qui, parvenu a I'age adulte, s'apercoit que son instruction musicale, qu'il croyait satisfaisantCj est pleine de lacunes, soit parce qu'elle a ete dirigee de travers , soit parce que lui-meme n'y a pas apporte I'attention necessaire, soit parce que certaines circonstances y ont mis obstacle, pour quelque raison que ce soit enfin,... qui regrette qu'il en soit ainsi, et voudrait suppleer, meme au prix d'un travail difficile et acharne, a I'insuffisance de ses etudes anterieures.
II ne faut pas se dissimuler que c'est la une chose extremement difficile, et qui reclame avant tout des efforts de volonte aussi energiques que persistants. 11 suflit pourtant qu'il y ait eu des exemples manitestes de reussite, dont quelques-uns meme eclatants, pour qu'il n'y ait pas lieu de deconseiller systematiquement ceux qui ont le courage et la Constance de reprendre ainsi en sous-oeuvre leur education artistique.
Mais ici, conlrairement a ce que nous avons fait jusqu'a present, il y a lieu de distinguer entre ceux qui lont de la musique pour leur simple agrement et ceux qui, au contraire, se trouvent dans la necessite de tirer de la pratique de cet art des ressources peeuniaires.
Ces derniers sont indubitablement les plus intercssants, et, les conseils n'etant pas les memes qu'on pent donner a I'une et a I'autre des deux categories, nous commencerons par la leur.
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Comme on ne peut songer a falre quelque chose avec rien, nous supposerons toujours qu'il existe un certain fonds de connaissances, d'habilete pratique acquise, ou au moins d'aptitudes speciales bien cariicterisees ; chercher a ameliorer quelque chose qui n'existe pas serait pure folic, et il ne s'agit pas ici d'entr'ouvrir la carriere artistique a tons ceux qui, se reconnaissant incapables d'exercer une autre profession, prcndraient celle-ci comme un pis aller. Ce serait d'aillcurs le plus mauvais service qu'on put leur rendre que de les leurrcr ainsi, et aussi le plus mauvais service qu'on put rendre a I'art, c[ue de lui altirer des auxiliaires de ce numero. Quelque incomplet que puisse etre un artiste, parce que ses etudes ont ete dcfectueuses ou insudisantes, il est rare qu'il ne presente pas quelque qnalite, fut-elle meme pen deveIop[)ee; or, c'est cettc qualite qu'il faut rechercher pour la cultiver d'abord, ensuite pour la mettre en valeur en lentourant do qiiel([nes autres, s'il en est encore temps. Nous allons done, pour plus de clarte, proceder par types, examinant chacun isolement, et nous ingeniiint a decouvrir les procedes particuliers, assez rares, helas ! qui peuventle niieux servir dans ce nouvel art d'accommoder les restes.
Le premier tvpe qui se presente a la pensee, parce que c'est le plus frequent, c'est celui dune personne dont la seule qualite est de jouer convenablement du piano. J'entends pnr la que toute etude annexe a. ete negligee.) Avec cela on ne va pas loin. Mais que, tout en poursuivant le perfectionnement du I'liecanisme, qu'il ne f;iut certes pas abandonner,
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puisqne c'est le plus beau fleuron de la couronne, on consacre seulement deux heures par jour au dechifFrage et autant a I'harmonie, pendant environ deux ans, et les choses changeront de face : on pourra des lors viser a I'emploi d'accompagnateur, lequel , quoi(|ue modeste, est un pied a I'ctrier dans la carriere et pent, par la suite, ouvrir bien des portes. — L'etude du dechiflVage peut parfaitenient se faire, en ce cas special, sans I'aide d'un professeur; il sufTit d'etre serieux. On prend un abonnement de lecture chez un editeur de musique, et Ton s'impose, par exemple, de lire chaque jour, de la maniere indiquee precedemment, une partition nouvelle; il ne faut pas craindre de prendre, pour commencer, des partitions tres faciles, tres simples, naives, des vieux auteurs francais, conime Monslgny, Dalayrac, Gretry (Beige),., pour passer ensuite a Mehul, Gluck... Au contraire, la sagesse serait de sen tenir la pendant un certain temps; puis en aborder graduellement de plus difficiles, Herold, Auber,... avant de s'attaquer a Meyerbeer, Verdi, puis a I'ecole moderne.
Intercurremment, et a mesure que Ton s'en sentira capable, on dechifFrera des cEuvres de piano, d'abord des purs classiques, puis un pen de toutes les ecoles,... en laissant soioneusement de cote les compositions legeres et a effet, de nature a perturber le gout. Dans va\ cas comme celui que nous examinons, il faut avoir assez de jugement et de bon sens pour se faire a soi-meme son education. En faisant cettc etude methodiquement, ijitelligemment, on se don-
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nera en plus a soi-meme un petit apercu superficiel de I'histoire de la musique, et on deviendra bon lecteur au piano, ce qui suppleera, dans une certaine mesure, au solfege. De la theorie elementaire, on n'apprendra que ce qui est strictement necessaire pour entreprendre I'harmonie : des notions sui* les intervalles, sur les ganimes et sur les clefs. En ce qui concerne I'harmonie, nn professeur est indispensable, meme si Ton projette de s'en tenir a la simple connaissance des regies, qui peut s'acquerir en dix-liuit mois on deux ans de travail ; mais il est probable qu'une fois en route on ne s'arretera pas la, et on comprendra la necessite de pousser I'etude jusqu'au bout. Ici il n'y aura pas gran 1 prejudice, en dehors des annees perdues et de la quasi-impossibilite de devenir un veritable virtuose, ce qui est deja important, puisque I'harmonie, etant une science autant qu'un art, peut etre etudiee a peu pres a n'importe quel age.
Supposons maintenant un cas absolument oppose : un tres bon lecteur, mais jouant mal du piano, ce qui annule la qualite en I'empechant de se manifester. Ici, naturellement, c'est le mecanisme qu'il faudra travailler ; mais la premiere chose sera de supprimer completement le dechifFrage, car sa pratique ne peut qu'entretenir les defauts et les developper. 11 n'y a pas a craindre, en faisant cela, de voir s'atrophier les qualites de lecteur : cette laculte ne se perd pas; qu elle soit naturelle ou acquise, on la retrouve tres rapidement apres avoir cesse de la
cultiver, fiit-ce pendant plusieurs annees, contrairement a la plupart des autres. — Quant a I'etude du mecanisme, il faut la reprendre de tres loin, des les premiers exercices, et avec une conscience meticuleuse, en y consacrant autant d'heures par jour que la patience pourra le supporter, en insistant opiniatrement sur cliaque espece de diificulte avanl de passer a une autre, et en revenant sans cesse sur celles qni paraissent avoir etc vaincues. Un excellent et curieux ouvrage, pour arriver a se creer tardivement van certain mecanisme, c'est le Rythme des doigts de Stamaty, qui fut, je crois, le seul professeur de piano de Saint-Saens, ce qui pent suffire a sa gloire posthume ; on pent en employer bien d'autres, mais en les choisissant parmi ceux qui contiennent, comme celui-la, d'inepuisables combinaisons d'exercices sur toutes les difTicultes possibles et imaginables, depuis les plus elementaires jusqu'aux plus transcendantes. Comme etudes, s'en tenir a celle de Cramer et au Gradus de Clementi, en ayant la Constance de rester sur chafcune tout le temps necessaire pour qu'elle soit jouee irreprochablement, avec souplesse et sans difficulte. Absoliiment inutile d'etudier des morceaux: si pourtant on y tient, les choisir parmi ceux qui reclament des qualites de style et d'interpretation plutot que de la ^irtuosite; ne pas les prendre difFiciles, et alors en pousser I'etude jusqu'au plus haut degre de perfection attingible, tout comme les etudes, sur lesquelles il serait plus sage de concentrer entierement reffort. Mais surtout, j'y insiste, pas la moindre
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velleite, pendant longtemps, de retour au dechiffrage, ne fut-ce que par amusement et pour quelques pages; ce serait rouvrir la porte aux mauvaises habitudes et perdre en quelques instants plusieurs jours de bon travail.
Ce que nous venons de dire d'un pianiste bon lecteur et tres mediocre executant, s'applique naturellement, aux oeuvres citees pres, a tout instrumentiste se trouvant dans le meme cas. Toutefois, il y a a distinguer entre une execution simplement insuffisante parce que maladroite, provenant le plus souvent, soit du manque d'etude, soit d'etudes faites negligemment, et une execution plus profondement incorrecte, parce qu'elle resulte de faux principes recus, d'autant plus inveteres qu'on les a cultives avec confiance et plus longuemcnt : tels sont, pour le violoniste, une tenue defectueuse du corps, du violon ou de I'archet; pour celui qui joue d'un instrument a vent, une mauvaise embouchure; pour le pianiste, I'usage, que certains professeurs preconisent encore, de tenir les poignets bas et les doigts allonges... On se trouve alors en presence de veritables vices d'execution qu'il s'agit de deraciner. Un moyen qui reussit souvent, c'est de laissei- I'instrument de cote et de n'y pas toucher du tout pendant plusieurs mois, et, a la reprise des etudes, s'attacher presque exclusivement a redresser les habitudes vicieuses et a pousser jusqu'a I'exageration les qualites contraires. Pour les pianistes et instrumentistes a cordeset a archet, une excellente chose est, pendant ces
mois cle suspension, de faire chaque jour de la gymnastique des bras, halteres, trapeze, et encore mieux de I'escrime des deux mains; de ces exercices qui ont pour efFet de leur faire, jusqu'a un certain point, oublier les anciennes habitudes, bras et poignets sortent fortihes, et les muscles, devenus plus vigoureux et plus souples, sont mieux en etat de se plier au fonctionnement nouveau et plus normal auquel on desire les entrainer; et s'il en reste quelque raideur dans les articulations des doigts, seul inconvenient que Ton puisse avoir a redouter, elle se dissipera rapidement,
Passons a un autre cas frequent, celui dun clianteur pourvu dune bonne voix (sans cela il est inutile de s'en occuper) et sachant deja s'en bien servir, mais ignorant de toute autre chose en musique, parce qu'on a jugequ'il etait suffisant de lui apprendre a chanter. II arrivera toujours un moment, tot «u tard, et esperons pour lui que ce sera le plus tot possible, oil il se rendra compte de la gene oil le place ce manque d'instruction en technique musi- €ale, et oil il cherchera les moyens d'y remedier. Etant donne I'age que nous devons lui supposer pour qu'il ait deja une voix non seulement formee, mais exercee, les moyens a employer pour lui sont exactementle contraire de ceux qui conviennent a I'enfant. Chez I'enfant, on pouvait compter sur I'intuition, rinstinct, la memoire et I'esprit d'imitation, il v avait peu a faire avec le raisonnement ; ici, ce doit etre le raisonnement qui prime tout, et I'ordre des
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etudes doit etre interverti en consequence. — L'eleve intelligent devra done tout d'abord, sans se relacher en rien pour cela de son travail vocal, se mettrea piocher courageusementla theorie musicale, non dans un abrege ou quelque autre livre destine aux ecoles enfantines, redige conime une sorte de catechisme par demandes et reponses, dans lequel il n'apprendrait rien, mais dans un ouvrage serieux et raisonne, comme il y en a d'ailleurs beaucoup el de fort bien faits, qui contiennent, a la suite d'un expose complet des principes de la musique, des questionnaires et des problemes a resoudre. Ce sera la le plus dur, et ce ne pourra etre bien fait qu'avec I'intervention d'un professeur; car, d'une part, il ne s'agit pas d'acquerir des donnees superficielles ou illusoires, qui ne serviraient presque a rien, mais une connaissance complete de la theorie dans son ensemble et ses moindres details, ne laissant subsister aucune lacune dans I'esprit. — Le meme professeur pourra fort probablement, et dans le meme temps, initier son eleve a une pratique sommaire du clavier, lui permettant, sans savoir absolument jouer du piano, de s'en aider dans ses etudes de chanteur, afin de ne pas etre sous la dependance perpetuelle et a la merci de son accompagnateur. C'est ainsi qu'il ressentira les premiers bienfaits de son instruction tardive. Mais il ne faut pas se borner la; c'est a present qu'il convient de se livrer au solfege, a la lecture dans toutes les clefs, au dechifFrage de melodies avec paroles;... et tons ces exercices, que nous avons presentes comme elementaires lors-
qu'il s'agissait d'une etude nornialement et progressivement conduite, deviendront pour le chanteur, etaut donne le renversemeut, I'inteiverslon rationnelle dont nous avons parle, des exercices complementaires et de periectionnement sans difficulte serieuse et pleins d'agrement. II devra seulement veiller, et son professeur avec lui, a ce qu'aucun ne soit de nature a deplacer sa voix ou a la iatiguer, ce qu'il lui est toujours facile d'obtenir soit en chantant a demi-voix, soit en transportant une octave plus haut ou plus bas les notes qui depassent sa tessiture au grave ou a I'aigu. — De plus, tout chanteur qui desire reellement parfaire, au point de vue de I'oreille et del'intelligence musicale, son education artistique, doit rechercher avec empressement toute occasion de tenir sa partie dans des ensembles ou dans des choeurs. C'est aussi utile pour lui, et il doit le coniprendre s'il est reellement artiste dans I'ame, que Test pour I'instrument la participation a des executions orchestrales. On ne peutse dire vraimentmusicien que lorsqu'on est passe par la plus ou moins souvent, mais le plus est le mieux; qu'il n'y depense pas sa voix, qu'il la menage si elle est preciense ou fragile, ce n'est que legitime prudence; mais qu'il sache faire acte de musicien et se faire considerer comme tel, prendre part a des duos, trios ou quatuors, a des ensembles, c'est indispensable, et ce sera toujours la chose la plus appreciee par les veritables artistes. — Sil se destine au professorat, il fera bien de lire tres attentivement et sans parti pris un grand nombre de methodes, d'abord les plus
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celebres, mais aussi les autres : menic dans celles qui a premiere vue seinblent les plus insignifiantes, meme ridicules, on est souvent surpris de rencontrer une idee juste, uii procede nouveau qui pourra ^tre emplove dans quelque cas rare. II faut prendre des notes sur tout cela, afin de pouvoir a roccasion retrouver sans hesitation I'ouvrage oii Ton a vu tel ou tel exercice ingenieux, ou un conseil pratique a appliquer dans les circonstances convenables. Co sera la base de I'experience qui seule fait les vrais professeurs.
Un jeune violoniste qui, tout en jouant tres convenablementde son instrument, n'a pas les qualites de hj^io, d'entrain communicatif, qui sont necessaires a un soliste, ou celui qui, toutenayant un talent complet, perd ses moyens quand il se trouve en public, pent d'abord tenter de se specialiser dans le genre plus sobre et pour le moins aussi eleve de la musique de chambre ; ce n'est certes pas deroger. La, surtout s'il debute par I'emploi moins en evidence de second violon, il aura des chances de s'accoutumer au public et de perdre sa sauvagerie. — Si cela ne sutTit pas, il pourra se mettre a I'alto, oii les bons executants sont plus rares, et partant toujours recherches. Cela ne nuira en rien a son talent de violoniste, car, comme nous I'avons deja dit,la meilleure etude pour un altiste est de cultiver simultanement I'alto et le violon. Des lors, sa carriere sera ainsi tracee : alto au quatuor et a I'orchestre, violon pour les lecons d'accompagnement. Pour ces lecons, il lui sera utile de connaitre a fond tout le repertoire classique des
senates, piano et violon, comme aussi cle s'initicr aiix belles oeuvres contemporaines, non seulemenl en travaillant sa partie s'il ne I'a deja fait au coiirs de ses etudes, mais en les entendarit jouer le phis souvent possible par de grands artistes, afin d'eu pouvoir transmettre a ses eleves, aussi purs que possible, I'esprit et la tradition.
Autre type : un musicien qui se sent irresistiblement porle a la composition, mais n'a pas fait les etudes necessaires. C'est assez exactement le cas oii s'est trouve Dalayrac. Des sa premiere jeunesse, il avait senti sa vocation, mais il fut pendant tres longtemps contrarie et empeche par sa laniille, pai- son pere surtout, qui avait decide d'en I'aire d'abord un magistrat, puis un ofllcier , entravant systematiquement toutes velleites d'etudes musicales, memo comme amateur; il n'y a pas a douter qu'il ne iVit parvenu infiniment plus haut sans ces obstacles desolants, etant donne son etonnante facilite de creation melodique, son gout exquis, son excellent instinct dramatique et une imagination aussi variee qu'abondante. Ce qui le sauva, c'est son bon sens; parvenu a un age oil il avait enfin le droit de diriger sa vie a son gre, il se rendit compte de son manque de savoir et d'erudition, et sut se borner a des oeuvres d'un genre aimable, leger, giacieux et facile, dans lesquelles on sent percer son genie, en depit de toutes sortes de maladresses d'ecriture contre lesquelles il se serait brise s'il avait ose s'attaquer a des oeuvres de caractere plus eleve ou de plus haut
vol. En cela, il a donne un noble et bel exemple, dlgne d'etre imite, mais que pen auront la modestie de suivre. II est a reniarquer, en effet, que les compositeurs intuitifs depourvus d'instruction technique, ne se rendant pas un compte exact des difficultes, sont presque toujours portes, dans leur ardeur irreflechie, a vouloir commencer par quelque ouvrage de longue halelne, un opera, ou au moins une symphonic, quelque chose enfin d'absolument inabordable sans de longs travaux prealables; semblables en cela aux collegiens qui elucubrent dans leur pupitre, entre un cornet de hannetons et un carton de vers a soie, une tragedie en cinq actes, et ne songeraient pas a essayer de mettre d'aplomb un quatrain a rimes croisees. C'est le courage temeraire et sympathique de cclui qui ignore le danger. — Ce qu'on pent leur conseiller de mieux, a ceux-la, c'est de lire avec soin le plan que nous avons trace, bien complet, je crois, des etudes desirables a I'erudition des compositeurs, d'en eliminer ce qui leur paraitra superflu ou, a plus forte raison, ce qu'ils se trouveraient avoir deja etudie dans quelque autre but, et faire choix, selon le degre de leur savoir ou de leur ignorance, des branches sur lesquelles il convient de porter les premiers efforts. Bien entendu, il leur faut choisir des branches qui soient a porlee pour eux, et se mefier de mettre la charrue avant les boeuts, d'etudier, par exemple, I'orchestration avant de savoir quelque chose de I'harmonie, ce a quoi on les voit souvent singulierement portes, ne comprenant pas, sans doute, que pour orchcstrer quelque chose,
il faiit que qnelqiie chose existe et soft nornialement batl, et que c'est dans les parties de I'harmonie ou du contrepoint que se trouve I'enibryon des dessins d'orchestre. S'il devait commettre de pareils impairs, ce serait desastreux, car ce serait uniment recommencer a faire fausse route. Aussi est-il vraiment bon de s'en remettre, si c'est possible, a la direction de quelque mnsicien instruit de toutes ces choses, compositeur ou maitre de chapelle, qui sera toujours mieux apte et niieux place qu'on ne Test soi-meme pour juger sainement de sa propre situation; si les circonstances ne permettent pas d'en consulter, agir avec prudence et en se mefiant de la propension fort naturelle et facilement explicable qu'on aura toujours a vouloir aller trop vite, propension dangereuse contre laquelle il faut savoir reagir avec energie, tout en la considerant comme ctant en elle-meme un symptome dun excellent augure. — Si I'etudiant compositeur a besoin de remonter jusqu'aux sources de I'instruction technique, de la theorie pure et de la notation, il est vraisemblable que cela il pourra le faire a lui seul, au moyen de quelque ouvrage developpe et raisonne. Mais pour I'etude de I'harmonie ou du contrepoint, ce n'est pas parce qu'il sera en retard qu'il pourra davantage se passer d'un maitre, au contraire. II en va autrement de ce qui concerne I'instrumentation et I'etude des formes, auxquelles pent sulflre, pour un esprit ouvert aux idees d'analyse et sachant reflechir, la lecture d'ceuvres fortement ecrites et de traites speciaux.
Pendant le temps que dureront ces etudes, il ne
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lui est pas Interdit de composer; ce seralt mettre sa patience a vine trop rude eprevive, et inutile. Mais il agira sagement en sachant se limiter provisoirement a des productions de duree restreinte et generalenient peu d«h'eloppees, dans lesquelles il puisse lalre I'application de sa nouvelle science au Tur et a mesiire ({u ollc s'accroit, ou encore, s'il y est porte par son temperament, en jetant sur le papier des escjuisses, de simples ebauches, se reservant de levir donner leur extension complete et leur forme definitive le jour oil il anra acquis rhal)ilete d'ecriture et le talent necessaire^3.
Ajoutons pourtant que c'est en matiere de composition que peuvent se presenter les exceptions les plus imprevues; nne veritable vocation, alliee a nn caractere energique et a nne volonte de fer, pent triompher de tons les retards. II y en a quelcjues exemples, qui montrent que le genie peut parfois deviner ou inventer ce qu'il n'a pas appris. Done il ne faut jamais desesperer et jeter le manche apres la cognee.
Une autre facon de s'etre fourvoye, c'est d'avoir accompli du commencement a la fin toutes les etudes laborieuses du compositeur, pour s'apercevoii ensuite que I'inspiration fait deiaut, qu'on manque d'originalite, et que tout le talent acquis ne pourra jamais aboutir qu'a la production d'teuvres estimables, sans doute, honorables, bien ecrites, mais sans la plus petite trace de genie personnel. Disons d'abord que le seul fait de se rendre compte de cette
situation d'impuissance relative, apres avoir consacre de nombreuses annees a un travail absorbant et s'etre berce d'idees de gloire, denote une intelligence et une connaissance de soi-meme absolument hors ligne. — Quand on est done dun si haut jugement, on peut, tout en renoncant totalement on partiellement a la seduisante carriere revee, en voir s'ouvrir devant soi une autre qui, pour briller d'un eclat moindre, n'est ni nioins belle ni moins digne du respect de tons : on peut se vouer au proiessorat, et devenir un prolesseur de premier ordre. Dans revolution de I'art, on jouera le role d'un organe de transmission. Toute la science acquise, tous les materiaux assembles, toutes les richesses dart qu'on avait accumulees en soi et pour soi, on les transaiettra, muris et amplifies par le travail de I'esprit, a une nouvelle generation de jeunes artistes pleins d'ardeur, parmi lesquels il s'en trouvera quelquesuns, des privilegies, qui, en faisant leur profit, plus heureux, realiseront le reve. N'ayaht pu etre la fleur qui s'epanouit au soleil, on sera la branche cjui supporte et nourrit lleurs et fruits.
La plus grande joie d'un professeur, lorsqu'il possede I'amour du professorat, c'est de voir ses eleves le surpasser; elle est la meme que celle de I'heureux pere de iamille qui a reussi a creer pour ses enfants une situation superieure a la sienne Les eleves constituent pour le professeur sa descendance artistique, et, bien qu'il n'en recueille le plus souvent qu'ingratitude, son cceur palpite et se rejouit a cliacun de leurs succes. — En dehors du professorat, ou
a cote, un artiste erudit et non pioducteur pent encore assunicr une fonction pleine de responsabilite et trop soiivent mal remplie, celle de ci-ilique; nous dirons mrme qu il semble fait pour cela. « Un « excellent critique serait un artiste en aurait beau- « coup de science et de gout, sans prejuges et sans « envie, » a dit Voltaire. N'est-ce pas bien le cas de celui dont nous parlons? Le savoir et le sentiment du beau, il a du les acquerir par ses etudes; et il n'a aucune raison d'avoir ni parti pris ni jalousie, ne produisant pas lui menie. Voltaire est-il le seul de cet avis? II ne semble pas. Voici ce qu'en pense A illemain : « Pour etre un bon critique, il faudrait (( pouvoir etre un bon auteur; )) voici ce qu'en pense Prudhon : « La mission du critique n'implique pas c( Tobligation de produire des chels-d'oiuvre et de « decouvrir la verite; » voici ce qu'en pense La Bruyere : « Un critique n'est forme qu'apres place sieurs annees d'observations et d'etudes. » Et j'en pourrais citer bien d'autres. Quelles sont ces observations et ces etudes dont parle La Bruyere? Exactenient, si nous ne pensons qu'a la critique musicale, les memes par lesquelles a du passer I'etudiant compositeur. Voici done une voie toute trouvee. En disant plus liaut que ces fonctions etaient souvent mal remplies, je pensais a ces critiques d'occasion qui ne sont efTectivemeut pas rares, et qui, par ce seul fait qu'ils tiennent une plume, se croient le droit de tout juger et de parler de tout ex caUiedra, qui accepteront aussi bien demain la critique litteraire, apres-demain celle du Salon de peinture. pourvu
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qu'ils conservent leur plume, qui est generalement line plume cl'oie. C'est a eux, et a eux seuls, que s'applique le vers fameux de Destouches :
« La critique est aisee, et I'art est dilficile', »
si souvent attribue a Boileau, sans doute a cause de sa concision et de sa forme incisive. Car, en verite, la critique, telle qu'elle devrait toujours etre pratiquee et que la pratiquent de nos jours ceux qui en sont les maitres, n'est pas chose tellement aisee. Elle reclame d'abord une erudition crenerale tres
etendue, unie a des connaissances techniques completes du sujet special traite : « II y a bien des espe- « ces d'ignorances, la pire de toutes est celle des cri- « tiques « ; c'est encore Voltaire cpii dit cela. Elle reclame ensuite une assez forte somme d'eclectisme, permettant de choisir et de reconnaitre dans tout systeme ce qu'il y a de bon et de ne rien rejeter par idee preconcue; des idees larges sont necessaires. Elle reclame enfin un tour litteraire exempt de pedantisme et une certaine dose d'amenite et d'lndulgence a laquelle doit se sentir porte, s'il a I'esprit bien fait, celui qui a de bonnes raisons pour connaitre les difficiiltes de I'art, et qui lui permettra, lorsque ce sera necessaire, d'envelopper d'un peu de Sucre les pilules trop ameres. Un critique n'est pas un reporter; c'est un initiateur et un guide; un educateur et un professeur, son eleve est le public. C'est pourquoi les deux professions peuvent si bien se cumuler et se completer I'une par I'autre.