‹ L'éducation musicaleChapitre 8 sur 114 · A. Rubinstein, la Musique et ses Representaiits · texte numérisé non relu

A. Rubinstein, la Musique et ses Representaiits

ble et ne sauralt etre fixe d'une facon precise. II ne pent etre le meme pour tous, et reste subordonne a des considerations diverses, dont je ne puis songer a enumerer ici que les principales.

En premier lieu vient I'etat general physique el la sante du jeune sujet : il ne iaut jamais exiger d'un enfant malingre un travail cerebral, en rcalile tres enervant et excitant, qui pourrait porter uu prejudice irremediable a son developpement normal ; les exemples ne sont malheureusement pas rares de ces cas de surmenage. L'enlant doit etre gai, bien portant, alerte ; s'il n'en est pas ainsi, il vaut mieux attendre. Ensuite, il faut beaucoup tenir compte de son caractere, des aptitudes qu'il aura deja montrees pour quelque autre etude, telle que la lecture, la recitation de fables, ou pour des jeux demandant un certain efl'ort d'intelligence ou de memoire Enfin, tout en sollicitant leur apparition, il iaut avoir la patience d'attendre que se manifestent quelqiies-uns de ces signes precurseurs anxquels nous avons dit que peuvent etre reconnus a pea pres surement ceux qui sont doues par la nature dun temperament apte a recevoir les bienfaits de I'education musicale. Le grand philosoplie Kant nous a dit : « Developper « chaque individu dans toute la perfection dont il est « susceptible, voila le but de I'education. » 11 faut done, avant de chercher a inculquer a un enfant les princi'pes d'un art quelconque, s'assurer qu'il est dans les conditions voulues pour en profiter ; je le repete ici une derniere fois, pour n'v plus revenir.

Lors done que parait venu le moment convenabic

so L'EDUCATION MUSIC ALE

pour lui donner les premieres notions nuisicales, il s'agil de choisir une methode, iin procede, de le mettre entre les mains d'un professeiir, en se penetrant bien de cetle verite, qu'il n'est pas plus difficile de bien diriger une education que de la diriger mal; le tout est de prendre la peine de s'eclairei'. au lieu de marcher a I'aveuglette.

C'est ici qu'il est bon de se souvenir que la muslquc est avant tout une langue, et que le systeme d'enseignenient qui lui convient le mieux est aussi celui qui convient le mieux a I'enseignement des langues, cchii par lequel nous avons tons appris aotre langue maternelle, et qui nous est tout naturellement indique par le simple bon sens : la pratique avant la theorie.

Enseigner ii un tout jeune enfant la musique au moyen de pi'incipes, quelque simplifies qu'ils soient, c'est a peu pres aussi judicieux que si on cherchait a lui apprendre a parler par la grammalre. Cartes, on pent y arriver et on y arrive, mais au prix de eombien de temps perdu, de quels agacements pour les parents et le professeur, de quelle fatigue inutile pour le petit cerveau de I'eleve!

II est si facile, au contraire, de presenter 'a chose comme un amusement, un jeu qui repose des autres. et de laisser faire la nature ! La nature a douc leiifant de I'esprit d'imitation ; e'est parce quil entend parler autour de lui qtfil essaye d'en faiie autant, et qu'il s'exerce de lui-meme a prononcer d'aboid les syllabes les plus simples, })a ou dki, qu'il ri'qjcte 2 saliete pendant des ni )is, pour passer e:isuite a

d'autres plus compllquees, za ou ra, puis les reunrr ct former des mots. SI, par une cruelle experience, on faisait le silence absolu autourd'un enfant depnis sa naissance jusqua I'age adulte, il n'aurait jamais I'idce d'essaycr do parler. C'est d'allleiirs ce qui arrive aux soiirds de naissance : n'entendant pas parlor, ils n'oul pas i'idce de parlor eiix-niemes, quoique leiirs oryanes vocaux soleat parfaitemenl conformers pour cel-i, el ils devienaent des sourds-muets. C'es£ done par simple esprit d'imilaiion, et en samusant, que I'enfant appreud a fornic tons les sons du Iangage parle, et non parce qu'on Ini a explique la diflereuce entre les voyelles el les consonnes, les labiales et les gutturales. Plus tai'd, quand il sait former des mots, c'est encore de la meme n.aniere qu'il apprend i\ construire des phrases, d'abord de deux mots, puis plus longues, toujours sans conseils aucuns, rien qu'en ecoulant ce qui se dit autour de hiip et en s'elTorcant de Timiter le plus possible (c'esi alors qu'il prend I'accent de la localite oil il est eleve, ainsi que les locutions ou tournures de phrases des gens qui I'envlronnent); ce n'est que beaucoup plus tard, quand il parle deja de facon a se faire tres bien comprendre, qifon pent lui faire des observations telles que celles-cl : « Ne dis done pas: « Je suis cte, » mais « Je suis alle; » ou bien : « On ne doit pas direr. « J'ai cause a maman, « mais : « J'al cause avec mace man » Mais avant cela il parle deja sinon correctement et elegamment, du moins de (aeon a se faille parfaitement comprendre.

Quand eusuite I'enfant aait lire, s'il a le gout &t

la lecture et quelque peu d'csprit dobservatlou, il perfectionne tout naturellement sa maniere de parler, et, ce qui est encore plus curieux, il se trouve souvenl apprendre ainsi I'orthograplie par pur instinct, par la memoire des yeux, sans qu'on lui ait donne la moindre connaissance de la plus elementaire des regies grammalicales. Je connais plusieurs exemples de jeunes gens qui n'ont jamais ouvert une grammaire, et qui ecrivent le francais d'une facon absolument corrccte ; cjuand un enchainement de mots les embarrasse, ils I'ecrivent de plusieurs manieres, les regardent bien, et choisissent invariablcment... la bonne. Je ne pretends pas que, poussee jusqu'a ce degre, cette metho > puisse convenir a tons les sujets; non, il faut d'abord qu'ils aiment a lire et qu'ils lisent beaucoup, puis il faut aussi qu'ils liseat avee attention et en apportant cette attention sur le dessin, I'aspect et la physionoraie des mots et des phrases, qu'ils possedent enfiu I'esprit d'observation, d'imitation, et la memoire des yeux.

II semble que nous sortons de notre sujet; au contraire, nous y sommes en plein coeur. De toutes les langues, la musique est celle qui s'accommode le mieux au debut, surtout quand on s'adresse a de tres jeunes enfants, de cet enseignement par laseule pratique d'abord, en reservant les notions theoriques pour le moment oil le sujet aura atteint I'age de raison. Alors elles seront indispensables et devront prendre la place preponderante. Voici une experience que j'ai iaite maintes fois, et qui a toujours reussi : introduire uu enfant qu'on a quelque

CONSIDERATIONS GKNERALES 2?.

raison tie croii^c bieii organise clans un cours de solfege elenientaire, dont les eleves sont un peu plus ages que lul; d'abord, il est tres {latte; on le. Tail. asseoir aupres du professeur, et puis on ne liii dit rien, absolument rien, sinon de regarder et d'ecouter; on fait le cours sans s'inquieter de lui autrcment que pour le faire emmener, sous pretexte que c'cst fini, s'il donne des signes de lassitude, s'il bailie. Au bout d'une dizaine de seances, on est tout surpris de le voir essayer de battre la mesure, pour faire comme les autres, ou meme essayer de chanter : quand il est avec des petits amis qui dansent une ronde, on le laisse bien danser avec eux; puisqu'ici le jeu est de chanter, il a bien le dioit de chanter comme les autres. On peut alors, de temps en temps, lui demander de montrer sur le cahier ou on en est; pris a I'improviste , il commencera par se tromper, puis il cherchera a se guider sur le regard des grands camarades, mais en peu de temps il arrivera a suivre la musique a lui tout seul, par le dessin, surtout si on le charge de la mission de confiance de tourner.les pages, ce qui I'obligera a fixer son attention. Si a ce moment on entreprend de lui apprendre les notes, on s'apercevra qu'il les connait. Une grande et penible etape aura ete franchie sans meme qu'il s'en doute.

Des lors, on pourra le traiter comme les autres eleves, et lui faire prendre part efi'ective a la lecon.

On n'a pas toujours sous la main un beau cours de solfege elementaire, intelligemment dirige. Nous

'ii L'EDUCAriOy MUSIC ALE

iiicHquerons plus loin' une autre maniere d'entrepreiulre cette etude, qui ne saurait etre poussee Irop loin ni prolongce trop longtemps, car c'est elle qui fait le vrai nuisicien.

Le so//ri;e proprement dit consiste a chanter en nonimant les notes et en battant la niesure. C'est ainsi qu'on apprend a lire dans toutes les clefs avec line egale lacihte, chose indispensable pour celui qui veut pousser loin ses etudes, surtout dans la voie de la composition. « AppHquez-vous sans tarder a la « lecture desanciennes clefs, autrement bien des tre- « sors du temps passe resteront caches pour vous^. n Plus tard, quand nous parlerons en detail de I'education speciale du chanteur et de celle de I'instrumentiste, nous signalerons les clefs dont ils peuvent se dispenser a la rigueur, niais qu'il serait toujours mieux pour eux de connaitre, ceci est a retenir.

Les ouvrages ecrits pour I'enseignement du solfege sont innombrables. II y en a autant de bons et d'excellents que de mauvais, c'est au professeur a savoir les discerner; les bons sont tous ceux qui ont caractere artistique et musical; les autres sont ii rejeter comme des poisons^ car ils peuvent denaturer et pervertir a jamais le gout de I'enfant. Et a aucun degre de I'enseignement il n'est plus necessaire que des le commencement d'aiguiller I'eleve vers le beau, et de former son jugement en ecartant de lui tout

Page 1