‹ L'éducation nouvelle: études de pédagogie comparée (volume 2)Chapitre 16 sur 43 · Mirabeau · texte numérisé non relu

Mirabeau

Il rappelle que Tan XII approche, qu'à cette époque tout Français, pour jouir de ses droits, doit savoir lire et écrire, que, cependant, presque nulle part les écoles primaires ne sont en activité, et qu'ainsi chaque moment raye, pour la suite, une foule de Français de la liste des citoyens. En conséquence, il propose qu'on donne la parole à la commission d'instruction publique, dont le travail est prêt depuis longtemps. Cette motion d'ordre est adoptée, et le 19 brumaire, Roger Martin lit un rapport général sur Forganisation de l'instruction publique; le 23 brumaire, Bonnaire un rapport sur les écoles centrales ; le 27 brumaire, Briot un rapport sur l'organisation des lycées; le 2 frimaire, Dulaure propose un projet de résolution sur la surveillance et la police des écoles publiques et particulières, et le 9 nivôse, Heurtault-Lamerville apporte une rédaction définitive du projet de résolution sur les écoles primaires. C'est, comme on le voit, une œuvre d'ensemble mûrement combinée et approfondie dans toutes ses parties, et qui offre une idée assez nette de l'organisation qu'aurait donnée à l'instruction publique la République maîtresse d'elle-même et de son avenir. Les cinq rapports du Directoire n'ont pas la même valeur littéraire que les grands rapports de la Constituante, de la Législative et de la Con-

vention, mais on jugera de leur importance politique par les emprunts que nous leur ferons dans le cours de cette étude. Il serait injuste, dans un document parlementaire, de se montrer trop sévère pour les négligences du style et pour ce ton déclamatoire resté à la mode et dont il était peut-être de bonne politique de ne pas s'affranchir tout à fait. Le pathos a été plus d'une fois, sous la Révolution, la langue du patriotisme, et il faut savoir découvrir, sous une apparence qui blesse les yeux, des vues sages et utiles, des solutions libérales et pratiques qui ont parfois besoili d'une cocarde populaire pour se faire accepter.

Je me figure volontiers, sous la forme d'une majestueuse pyramide, cette instruction publique telle que la Révolution la conçoit, qui s'élève à mesure que sa sphère d'action immédiate se rétrécit, et garde en dépôt le trésor des connaissances conquis ses par les générations passées. Sa base repose sur la large assise des écoles primaires nationales, et, sur son sommet aux horizons infinis, se dresse, comme un phare, le libre Institut. Sans doute, comme le fait remarquer Romme, « l'éligibilité, pour avoir toute sa plénitude, demanderait que chaque citoyen pût être universel dans ses connais-

sances, ce qui n'est pas possible, parce que tous les individus ne reçoivent pas de la nature les mêmes dispositions et ne les reçoivent pas au même degré, soit aussi parce que la différence des fortunes ne permet pas à tous, à dispositions égales, d'employer aux mêmes études la même quantité de temps ». Mais si l'égalité d'instruction est une utopie, l'instruction publique ne doit pas moins être universelle, embrasser dans son organisation tout ce qui peut aider à l'enseignement complet des sciences, des lettres et des €u*ts. Elle doit de plus être « graduée, distribuée de manière qu'un citoyen d'une intelligence ordinaire ait parcouru, à l'époque fixée pour la majorité, une assez grande partie de l'échelle instructive pour pouvoir se suffire à lui-même dans la continuation de ses études, et pour commencer à servir utilement la société qui a pris soin de son enfance ». En conséquence, Romme propose d'établir quatre degrés d'instruction : des écoles primaires, depuis l'âge de six ans ; des écoles secondairies, depuis l'âge de dix ans, où les enfants se prépareront au degré supérieur d'instruction ; des instituts, dont les cours seront publics et ouverts aux citoyens de tous les âges, et où se formeront les médecins, les sages-femmes, les artistes vétérinaires pour les campagnes, les instituteurs pour les écoles primaires

et secondaires ; des lycées, qui seront « Fécole des gens instruits », qui embrasseront les sciences, les arts et les lettres dans toute leur étendue, et d'où sortiront les ingénieurs, les médecins pour les villes, les professeurs pour les diverses branches d'enseignement des instituts, « et les hommes qui cultiveront la science par goût, en reculeront les bornes et en deviendront comme les conservateurs ». Ce quatrième degré d'instruction ne servira qu'à un petit nombre de professions, mais ces professions serviront elles-mêmes, par leur importance, à toute la République. Ce plan général ne fait d'ailleurs que reproduire celui de Condorcet, qui marque ainsi les divers échelons de l'échelle instructive: « On enseigne dans les écoles primaires ce qui est nécessaire à chaque individu pour se conduire lui-même et jouir de la plénitude de ses droits. Les écoles secondaires sont destinées aux enfants dont les familles peuvent se passer plus longtemps de leur travail et consacrer à leur éducalioa un plus grand nombre d'années et même quelques avances. Le troisième degré d'instruction (c'est-à-dire les instituts) embrasse les éléments de toutes les connaissances humaines. L'instruction^ considérée comme partie de P éducation générale, y est absolument complète. Ils renferment ce qui est nécessaire pour être

en état de se préparer aux fonctions publiques, qui exigent le plus de lumières, ou de se livrer avec succès à des études plus approfondies. C'est là que se forment les instituteurs des écoles secondaires, que se perfectionnent les maîtres des écoles primaires déjà formés dans celles du deuxième degré. Nous avons donné le nom de bjcée au quatrième degré d'instruction. Toute.s les sciences y sont enseignées dans toute leur étendue. C'est là que se forment les savants, ceux qui font de la culture de leur esprit, du perfectionnement de leurs propres facultés, une des occupations de leur vie, ceux qui se destinent à des professions où l'on ne peut obtenir de grands succès que par une étude approfondie d'une ou plusieurs sciences. C'est là aussi que doivent se former les professeurs, » Chaptal, après avoir posé en principe qu'il faut calculer le nombre des écoles sur le chiffre de la population, que l'instruction doit être très inégale, parce que tous les états de la société n'en ont pas un égal besoin, que le peuple le plus heureux est celui où chaque individu est à sa place, conclut que les divers degrés d'instruction doivent correspondre aux grandes divisions qui s'observent dans le corps social. En conséquence, il propose d'établir : 4<> des écoles primaires ou municipales^ où l'on recevra, de sept à

douze ans, une instruction élémentaire ; â"" des écoles secondaires ou communales, qui prépareront à l'étude des arts libéraux, dans lesquelles on enseignera les principes communs à toutes les sciences : ces écoles doivent être considérées comme les écoles primaires de toutes les professions qui supposent de Finstruciion ; 3** un troisième degré d'instruction •consacré à renseignement spécial des connaissances nécessaires à quelques professions. Talleyrand est d'avis que l'organisation scolaire doit se combiner avec l'organisation administrative du royaume : « La première instruction sera placée dans chaque canton ou plus exactement dans chaque division qui renferme une assemblée scolaire; la seconde, dans chaque district ; la troisième répondrait à chaque département, afin que là chacun pût trouver ou chez soi ou autour de soi tout ce qu'il lui importe de connaître... Près des assemblées primaires, qui sont les unités du corps politique, les premiers éléments nationaux, se place naturellement la première école, l'école élémentaire... Cette école est pour l'enfance et ne doit comprendre que des documents généraux applicables à toutes les conditions... Au-dessus des assemblées primaires s'élèvent, dans la hiérarchie administrative, celles de district ; de même aussi, au delà des premières écoles, seront établies, dans

chaque district, des écoles moyennes, ouvertes à tout le monde, mais destinées néanmoins, par la nature des choses, à un petit nombre seulement d'entre les élèves des écoles primaires..., ceux qui n'étant appelés ni par goût, ni par besoin, à des occupations mécaniques ou aux fonctions de Tagriculture, aspirent à d'autres professions ou cherchent seulement à cultiver, à orner leur raison et à donner à leurs facultés un plus grand développement... Cette instruction doit présenter un grand nombre d'objets, et, néanmoins, aucun de ces objets ne doit être trop approfondi, puisque ce n'est encore là qu'un emeigfiement préparatoire. Enfin, dans l'échelle administrative, se trouve placée au sommet l'administration de département, et à ce degré d'administration doit correspondre le dernier deg^é de l'instruction, qui est l'instruction nécessaire aux divers états de la société. Ces états sont en grand nombre ; mais on doit ici le réduire beaucoup, car il ne faut un établissement national que pour ceux dont la pratique exige une longue théorie et dans l'exercice desquels les erreurs seraient funestes à la société. L'état de ministre de la religion, celui d'homme de loi, celui de médecin, qui comprend l'état de chirurgien, enfin celui de militaire, voilà les états qui présentent ce caractère. » Enfin, dans

44 LINSTRUCTION PUBUQUE SOUS LA RÉVOLUTION.

le projet de Roger Martin, nous lisons les articles suivants: « Il sera établi trois degrés d'enseignement public, sous les noms d'écoles primaires^ dVcoles centrales et de lycées. Il sera en outre formé, pour renseignement de quelques sciences et arts en particulier..., des écoles spéciales^. Les écoles centrales de Roger Martin rappellent les instituts de Condorcet, de même que les écoles de district de Talleyrand répondent aux écoles comrmmales de Chaptal. On voit que, sous des noms divers, tous les rapports s'accordent à distinguer trois degrés d'enseignement; je dis trois et non pas quatre, car les écoles secondaires de Condorcet et de Romme, comme il est facile de le voir par la définition qu'ils en donnent, ne sont que des écoles primaires supérieui^s ; si Chaptal ou Roger Marlin^ par exemple, ne les adoptent pas dans leur plan d'instruction publique , c'est en partie par des raisons d'économie, en partie parce que certaines de ces écoles peuvent être laissées à l'initiative des particuliers ou des communes. Si nous devions parler en détail de l'organisation de l'enseignement moyen, nous nous

i. Écoles vétérinaires, École de langues vivantes établie à Paris, École des sourds-muets et des aveugles prés de chaque lycée, grandes écoles de sculpture, ayant 7 professeurs chacune dans les départements et 10 à Paris.

arrêterions sur ces écoles secondaires^ qu'on peut comparer, jusqu'à un certain point, aux écoles de petite bourgeoisie [Bûrgerschulen) des pays de langue allemande. Qu'il nous suffise de constater, pour l'instant, avec quelle netteté les divers rapports s'accordent à distinguer ces trois degrés d'instruction : l'instruction élémentaire, ouverte à tous et si nécessaire qu'on pourra se demander s'il n'est pas bon de la rendre obligatoire ; l'instruction moyenne, accessible seulement aux classes aisées ou aux capacités, et qui, sans préparer spécialement à aucune profession déterminée, doit continuer le développement des facultés, achever l'éducation générale et former des jeunes gens aptes aux fonctions publiques les plus élevées et en état de suivre avec profit les cours approfondis des disciplines supérieures ; en£n, le haut enseignement qui est comme le point de bifurcation et le carrefour de toutes les sciences et de tous les arts, et dont les études seront ou éparpillées dans des écoles spéciales ou concentrées sous le nom de lycées^ dans de vastes établissements universitaires. Au-dessus de ces trois degrés d'enseignement, l'Institut, société indépendante et qui recrute elle-même ses membres par une libre élection, illumine les sommets de toutes les sciences, et enveloppe de sa vive et pure clarté l'édifice scolaire

tout entier. La conception de Talleyrand et celle de Condorcet seraient mal connues et mal comprises, si nous ne nous arrêtions pas quelques instants sur une institution à laquelle ces deux grands esprits assignent une si haute place dans leur plan d'instruction publique.

Nous n'avons pas la prétention de faire connaître dans tous ses détails l'organisation de cet Institut des Sciences et des Arts créé par la loi du 3 brumaire an lY, et dont la fondation reste un des titres les plus glorieux de la Révolution. 11 est inutile, en effet, de répéter ce qui a été dit et de décrire ce qui est sous les yeux de tout le monde. Nous ne voulons faire ressortir dans cette magnifique et indestructible institution que les aspects par où elle diffère de l'organisation des sociétés savantes de l'ancien régime, et par où elle se distingue dans sa forme définitive de celle que Talleyrand et Condorcet voulaient lui donner.

Talleyrand a nettement indiqué dans son rapport ce qui constitue l'originalité de l'Institut créé par la Révolution :

« Avant notre époque, les établissements relatifs au progrès des lettres, des sciences et des arts n'étaient point d'accord entre eux, ils n'avaient

ORGANISATION OENERALE. 47

point élé disposés pour s^aider mutuellement, pour se correspondre*; les préjugés y dominaient; la naissance osait y remplacer le savoir et le talent. Il faut briser les formes discordantes de ces établissements divers, et les fondre en un seul où rien ne blesse les droits de Tégalité et de la liberté, auquel nous puissions ajouter ce qui manque aux premières institutions, et d'où ce qui ne tient qu'à un vain luxe soit scrupuleusement banni. » Voilà bien la création de Talleyrand, celle que la Révolution et le temps ont consacrée. Et dans son magnifique langage, Tévèque d'Autun esquisse à larges traits la structure de la nouvelle institution et précise les services qu'elle est appelée à rendre : « L'Institut se vouera au progrès des lettres, des sciences et des arts; il offrira un complément d'éducation à ceux qui consacrent leur vie à la haute culture intellectuelle. Centre. d'une correspondance toujours renouvelée avec tous les départements, il deviendra, par le privilège légitime de la supériorité, le propa-

1. Voici la liste des Académies de Paris en 1789 : V Académie française, la plus ancienne, fondée en 1635, VAcadémie royale des Inscriptions et Belles-Lettres j qui date de 1663, VAcadémie royale des Sciences établie en 1666, VAcadémie royale de Peinture et de Sculpture et VAcadémie royale d'Ai^chitecture créées, la première, en 1648, et la seconde en 1671, VAcadémie royale de Chirurgie qui remonte à 1751, et la Société royale de Médecine^ qui est du 29 avril 1776.

valeur des principes et le véritable législateur des méthodes. Il sera le tribunal où le bon goût préside et le foyer où les vérités se rassemblent. Il liera par des rapports utiles les départements à la capitale et la capitale aux départements, offrira à toutes les parties des sciences et des arts des perfectionnements journaliers et, en réunissant tous les hommes d'un talent supérieur dans une seule et respectable famille par des correspondances multiples, par des dépendances bien entendues, attachera tous les établissements littéraires, tous les laboratoires, toutes les bibliothèques publiques, toutes les collections, soit des merveilles de la nature, soit des chefsd'œuvre de l'art, soit des monuments de l'histoire, à un point central. »

Ici, nous touchons au trait distinctif du projet de Talleyrand, que l'Institut actuel n'a pas conservé, et qui n'apparaît pas davantage dans le projet de Gondorcet et dans ceux de ses disciples de la Convention et du Directoire. Talleyrand veut que l'Institut soit un corps eîiseignant : « De même qu'au delà de toutes les administrations se trouve placé le premier organe de la nation, le Corps législatif investi de toute la force de la volonté publique, ainsi tant pour le complément de l'instruction que pour le rapide avancement de la science, il existera

dans le chef-lieu de Tempire et comme aux faîtes de toutes les instructions, une école plus particulièrement nationale, un institut universel qui, s'enrichissant des lumières de toutes les parties de la France, présentera sans cesse la réunion des moyens les plus heureusement combinés pour renseignement des connaissances humaines et leur accroissement indéfini. » Talleyrand caractérise ainsi le but et la portée de la nouvelle institution : « Il est une classe maintenant très nombreuse d'hommes entièrement voués à Tétude des lettres, des sciences et des arts, qui, après être sortis des collèges, ont besoin de Ventretien et des conseils des grands maîtres. Ils demandent qu'on leur enseigne ce que la philosophie a de plus abstrait, ce que les mathématiques offrent de plus savant, ce que Texpérience a de plus difficile, ce que le goût a de plus délicat. C'est dans le sein de l'Institut qu'on doit trouver naturellement de telles leçons. » Quelle sera la nature de l'enseignement ? Talleyrand va nous le dire : « Les séances tenues par l'Institut seront essentiellement séparées de l'enseignement dont il s'agit, et cet enseignement lui-même, quoique distinct des assemblées, n'en sera pourtant en quelque sorte qu'une extension, car les professeurs élus en nombre suffisant par les classes ne feront pas connaître

dans leurs leçons la partie élémentaire de la sciencis OU de Tart, mais ce qui tiendra de plus près au progrès, au perfectionnement de l'une et de l'autre, ce qui pourra servir, en un mot, de complément à l'instruction, de sorte que, pour ce genre d'enseignement, ce ne serait peut-être pas, comme pour l'enseignement élémentaire, celui qui s'exprimerait avec le plus de netteté sur la science, mais celui qui aurait le plus fait pour elle, et qui laisserait le plus penser aux élèves, qu'il faudrait choisir. Jusqu'à ce jour, un assez grand nombre de chaires établies à Paris, soit au Collège Royal, soit au Jardin des Plantes, soit aux collèges de Navarre et des Quatre- Nations, soit au Louvre, étaient destinées à l'enseignement des sciences naturelles et philosophiques et à celui de quelques-unes des parties des belles-lettres et des beaux-arts, mais il n'y avait entre ces différentes chaires, non plus qu'entre les divers corps académiques, ni liaison, ni harmonie. Différentes autorités, quelquefois trèsopposées entre elles, dirigeaient ces établissements, et nulle part on n'avait senti que cette sorte d'enseignement dût s'exercer non sur les premiers principes, mais sur les difficultés à vaincre. »

Ce remarquable passage explique parfaitement la genèse du projet de Talleyrand. L'enseignement

qu'il propose de créer à l'Institut n'est pas une chose nouvelle : il existe soit en germe, soit en pleine floraison dans les établissements qui viennent d'être cités et, en particulier, au Collège de France, je veux dire au Collège Royal; Talleyrand propose, d'une part, de donner à ces divers enseignements un caractère plus élevé ; d'autre part, de les réunir dans un même établissement, de les soumettre à la même direction. « Toutes les chaires fondées au Collège Royal, au Jardin des Plantes, doivent donc disparaître, parce que, telles qu'elles sont, la plupart n'entreraient point dans le plan de l'Institut, où ces chaires se retrouveront sous une autre forme. » Ce projet de Talleyrand répond à un vœu qui a été souvent émis dans ces dernières années. II paraît regrettable, à certains égards, qu'aucun lien n'existe entre des établissements dont les enseignements pourraient se rendre de mutuels services ; on perd là un moyen d'éviter des frais inutiles en supprimant des chaii'es qui font double emploi, de rehausser l'enseignement en le concentrant dans les mains d'un petit nombre d'hommes distingués, et de permettre aux jeunes gens, en faisant concorder les heures de cours, de mettre à profit des ressources d'instruction qui sont perdues pour le plus grand nombre. Dans le système de Talleyrand, il

n'y a pas à craindre que la direction de ces divers enseignements ne soit plus confiée à des savants d'une compétence spéciale, car chaque classe de l'Institut est chargée du choix et de l'inspection des maîtres qui se rapportent à l'objet de ses travaux; ces professeurs, choisis par une classe de l'Institut, sur une liste d'éligibles dressée par la section dont elle fait partie, ne doivent pas nécessairement appartenir à l'Institut; ils peuvent être pris au dehors, et, après une période de dix ans, ils sont soumis à une nouvelle élection*. Je n'entrerai pas, pour le moment, dans plus de détails sur les trente chaires (non compris l'enseignement des beaux-arts) que Talleyrand propose de créer à l'Institut, ces développements seront mieu:^ placés dans le chapitre relatif à l'enseignement supérieur; je voudrais seulement, après avoir marqué l'objet et le caractère de cet enseignement, définir le genre de public auquel Tallejo-and le destine. « Les lumières ne sont pas encore assez répandues pour qu'on puisse con-

i. « Chacun des professeurs enseignera pendant neuf mois de Tannée, en faisant trois leçons par semaine... Les professeurs élus se soumettront à ne faire chez eux aucun enseignement particulier sur le sujet qui doit être celui de leurs cours publics, dans lequel ils ne pourront jamais se faire remplacer que pour un temps très court et pour les motifs les plus pressants ; il ne leur sera, en conséquence, jamais nommé de survivancier ni d'adjoint. » Rapport de Talleyrand, Instituts, articles xxvi et xxvii.

fier à la liberté seule le soin de leur avancement. Il est du devoir de la nation d'y veiller elle-même. Il faut donc, par un établissement nouveau, ramener toutes nos connaissances et tous les arls à un centre commun de perfectionnement; il faut y appeler de toutes les parties de l'empire le talent réel et bien éprouvé ; il faut que de chaque département et aux frais delà nation une quantité d'élèves choisis, et ne devant leur choix qu'à la seule supériorité reconnue de leur instruction, viennent y compléter leur instruction. » Cet enseignement n'est donc pas créé pour un public indéterminé d'amateurs; sans doute, il est ouvert à tous, mais il a surtout pour objet de contribuer à l'éducation de l'élite de la nation. 11 n'est que juste de rappeler que cette idée d'une éducation supérieure pour l'élite appartient, par ordre de date, à Mirabeau. J'ai déjà parlé' de ce lycée national « qui doit procurer à l'élite les moyens de terminer une éducation dont le complément exige, dans l'état actuel, le concours des circonstances les plus rares et des secours les plus étendus ». C'est bien à l'élite, à toute l'élite de la jeunesse, que cette éducation s'adresse, et non pas seulement aux professeurs des écoles secondaires ou supérieures, comme le titre de ce nouvel institut a pu le faire croire. Mirabeau est sur ce point aussi

explicite que possible : « Il s'agit de former des hommes propres à tout, qui puissent également ou discuter les lois, au milieu des représentants du peuple, ou tenir les rênes de l'État, ou doter les sciences de nouvelles découvertes, ou porter dans les arts le seul génie vraiment inventif, puisque lui seul nous met sur la route des inventions. » C'est là une conception vraiment élevée, large et patriotique, tout à fait digne d'un grand homme d'État et qui répond admirablement aux préoccupations, je puis presque dire aux tourments de tant de penseurs qui veulent créer en France une tête de nation, et ne peuvent se dissimuler que par leur destination première et par la force des choses, la généralité des établissements d'instruction publique seront toujours créés et réglementés dans leur enseignement en vue du plus grand nombre. Cette médiocrité, en quelque sorte fatale, de l'enseignement est surtout l'écueil des grands États démocratiques, qui sont régis par un gouvernement représentatif et réclament à leur tête une aristocratie sans cesse renaissante de lumières et de talents. La pensée de Mirabeau a été réalisée dans une certaine mesure par l'École normale de l'an III, dont la première idée avait été émise dans un rapport lu par Barrère au nom du comité de Salut public, le

43 prairial an II, et qui fut créée par un décret de la Convention du 9 brumaire an III. Cette École où, pour me servir des termes de Lakanal, rapporteur du comité d'instruction publique, des citoyens déjà instruits dans les sciences utiles devaient apprendre, sous les professeurs les plus habiles dans tous les genres, l'art d'enseigner, fut ouverte le 1*' pluviôse et fermée déjà le 26 floréal. Elle ne répondit pas à l'objet qu'on se proposait alors, celui de former des maîtres pour l'enseignement public, mais elle imprima un grand mouvement (c'est l'avis de Daunou) à nombre d'esprits distingués; sous l'influence de rnaîtres tels que Lagrange, Laplace et Monge,pour les mathématiques; Daubenton, pour l'histoire naturelle; BerthoUet, pour la chimie; Volney, pour l'histoire ; Garât, pour la grammaire générale, « beaucoup de talents se sont fécondés..., ils ont aperçu un horizon plus vaste, éprouvé des sensations plus profondes, conçu des pensées plus fortes et plus étendues ». Qui ne voudrait avoir appris sous de pareils maîtres, sinon les méthodes, du moins les grands résultats des diverses branches de la science!

Il reste à dire un mot de la conception de cette Société nationale des Sciences et des Arts^ à qui Condorcet songeaità confier le gouvernement supérieur

de rinstructioii publique à tous ses degrés. « Enfin, le dernier degré d'instruction publique est une Société nationale des sciences et des arts, instituée pour surveiller et diriger les établissements d'instruction, pour s'occuper du perfectionnement des arts et des sciences, pour recueillir, encourager, appliquer et répandre les connaissances utiles. » Chaque classe de Tlnstitut de Condorcet devait élire les professeurs des lycées, dont l'enseignement correspondrait aux sciences qui sont l'objet de cette classe. Les professeurs des Instituts devaient eux-mêmes être élus par les professeurs des Lycées. Des directeurs nommés dans la Société nationale, les Lycées^ les Instituts^ auraient été chargés dé l'inspection habituelle des établissements inférieurs. Dans les circonstances importantes la décision devait appartenir soit à une des classes de la Société nationale, soit à l'Assemblée des professeurs des Lycées ou des Instituts. « Par ces moyens, l'indépendance de l'instruction sera garantie et l'inspection n'exigera point d'établissements particuliers où Ton aurait pu craindre l'esprit de domination. L'unité n'est pas rompue, parce que les questions générales qui intéresseraient un établissement entier ne peuvent être décidées que par des lois qu'il faudrait demander au Corps législatif. » Cette création de Condorcet a'pour

principal objet d'assurer Tindépendance des établissements publics d'instruction ; mais elle a^ de plus, l'avantage d'être un instrument de progrès ; car le gouvernement, par sa nature, chercherait à conserver et à favoriser la perpétuité des opinions, tandis que la Société n'aurait de raison d'être qu'à condition de chercher à perfectionner et à étendre les connaissances. Je suis étonné que ceux qui tournent en dérision cette partie du projet de Condorcet n'aient pas remarqué qu'il reçoit une exécution partielle, puisque l'Institut est consulté pour les nominations de professeurs au Collège de France. Je lis également dans le projet du premier Consul arrêté en Conseil d'État, dans la séance du 27 germinal an X, et qui a été défendu par Fourcroy et successivement adopté par le Tribunat et le Corps législatif que les professeurs des Écoles spéciales seront choisis sur une liste de trois membres proposés, l'un par les professeurs de l'École, le second par les inspecteurs généraux, le troisième par une classe de l'Institut.

Mais ce qui me frappe surtout dans le projet de Condorcet, c'est cette idée d'une vaste corporation qui embrasse tous les établissements d'instruction publique, cette ébauche d'une Université de France, d'une grande maîtrise de l'instruction dont la

pensée première n'appartient nullement à Napoléon.

Talleyrand confie l'administration des établissements publics d'instruction à six commissaires assistés chacun d'un inspecteur. Les commissaires et inspecteurs sont nommés par le roi, mais ne peuvent être destitués que par un jugement du Corps législatif. Les commissaires doivent se partager les divers sujets de l'instruction, et chacun faire exécuter sous sa responsabilité les lois relatives à la partie dont il aura été chargé. Ils ont sous leur surveillance tout ce qui touche l'instruction, les fêtes nationales, les spectacles, les arts, les bibliothèques, etc. Ce sont des ministres au petit pied, qui présentent chaque année à l'Assemblée législative un état des progrès de l'instruction et un compte des biens et revenus affectés à celte branche de l'administration publique. Leur traitement, considérable pour l'époque, est de 48,000 livres. Celui des inspecteurs est de 8,000 livres.

Un projet non moins curieux à consulter, au point de vue de l'organisation administrative de l'enseignement, est celui qu'a publié (en 1801) A.rnault, de l'Institut, alors chef de division de l'Instruction publique, dans une substantielle brochure de 22 pages * .

\. De V administration des établissements d'instruction publique et de la réorganisation de l'enseignement, Paris, 1801.

On y trouve, notamment, l'idée de diviser la France en un certain nombre de départements d'instruction qui correspondent à nos Académies; ces départements sont au nombre de 10, chiffre équivalent à celui des Écoles centrales ou Universités qu'Arnault propose d'établir. Chaque École centrale est le centre de l'administration d'un département d'instruction. Il s'y réunit un Conseil général d'instruction, composé de députés des Écoles secondaires élus, à raison de deux membres par établissement (le directeur et un professeur). Dans certains cas un Conseil extraordinaire, composé de députés des dix arrondissements . peut être convoqué par le ministre. C'est tout un système, très libéral dans ses vues d'ensemble, très pratique aussi dans ses solutions, et qui présente ce trait assez rare dans l'œuvre d'un fonctionnaire, d'un essai bien net de décentralisation administrative .

l'enseignement supérieur. CENTRES UNIVERSITAIRES

Page 1