DEUXIÈME PARTIE
Academite qu» sumptibus reipnblicœ fundantur non tam ad ingénia colenda quam ad eadem coercenda instituuntur ; sed in libéra republica tum scientiœ et artes optime excolentur si unicuique veniam petenti concedatur publiée docere idque suis sumptibus, suœque famœ pe* riculo.
Spinoza, Traité de la politique.
Une récente loi votée par la Chambre des députés met encore une fois en cause la liberté de renseignement. Il nous paraît utile, à cette occasion, d'examiner à nouveau la question de principe engagée dans ces débats. Cette étude est d'autant plus opportune que le véritable auteur du projet, M. Jules Ferry, a déclaré, au cours de la discus-
sion, que rÉtat a besoin, dans sa tâche éducatrice, du concours des établissements libres d'instruction. Puisque renseignement libre est en quelque sorte une i7istitution (Tutilité publique ^ il est très important de rechercher quel est son rôle possible dans l'état politique actuel et dans quel cercle d'attributions il lui faut se mouvoir pour rendre les services qu'on attend de son iuitiative.
En principe, la liberté d'enseignement a toujours été une question embarrassante pour les philosophes et les hommes d'État à cause de son extrême complexité. Elle touche en effet :
Par l'esprit de l'enseignement, à la liberté de conscience ;
Par la collation des grades, aux prérogatives de l'État;
Par les effets comparés de la concurrence et du monopole en matière scolaire, à la pédagogie ;
Par les controverses sur l'idéal de l'éducation sous les diverses formes du gouvernement, à la philosophie sociale ;
Par les rapports de l'Église et de l'État, à un des plus hauts problèmes de la politique.
Il peut sembler difficile de mettre d'accord des intérêts si divers et si graves.
Mais il faut remarquer qtCen fait la question n'est plus entière.
Elle a été résolue dans le sens de la conciliation par la force des événements.
D'une part, la liberté absolue d'enseignemient n'est plus en cause. On peut discuter platoniquement sur les avantages et les inconvénients de la liberté absolue, comme autrefois sur le souverain bien ; on peut soutenir, avec des publicistes distingués du parti libéral ou du parti clérical, que l'État ne doit pas se faire maître d'école, qu'il a simplement le devoir d'encourager par des récompenses ou des subsides les établissements libres d'instruction. Cette théorie est très ancienne ; elle a été appliquée dans la plupart des républiques grecques et italiennes et au moyen âge dans toute l'Europe, mais dans l'état actuel il serait impossible de la réaliser en France. La liberté absolue est devenue une utopie, aujourd'hui qu'il existe à tous les degrés de nombreux établissements publics d'instruction, c'est-à-dire une véritable éducation nationale telle que la demandaient en 1789 et en 1793 les rapporteurs des grandes assemblées révolutionnaires. On ne peut sérieusement demander à l'État de fermer ses cours et ses classes, dé licencier son armée de professeurs, de refuser Tinstruction à cette multi-
tude d'enfants que la confiance des familles renvoie chaque année dans ses écoles primaires^ ses collèges et ses Facultés. L'État dispose désormais d'une force immense qu'il peut gaspiller impunément, mais qu'il ne saurait détruire sans démence.
C'est là une nécessité dont nous sommes loin de nous plaindre. Il faut bien reconnaître que l'État est le conservateur naturel des lettres, des arts et des sciences, qu'il a le droit et le devoir d'asseoir sur de larges assises, pour tous les âges et les profession!^, et en particulier pour le fonctionnement régulier des services publics, une forte éducation nationale ; qu'il ne lui est pas permis de se désintéresser un seul instant de l'instruction du peuple, et qu'il manquerait gravement à sa mission sociale et civilisatrice s'il abandonnait au hasard et aux spéculations de l'industrie privée, aux caprices de la mode et à toutes les fantaisies individuelles, la culture des esprits et l'accroissement général des lumières. Il est hors de doute que l'instruction privée dispose de ressources limitées qui ne lui permettent pas dé faire face à tous les besoins de l'enseignement, que ses créations les plus prospères sont quelquefois attachées à la vie et à la fortune d'un seul individu, et qu'elles peuvent disparaître avec lui au moment où elles seraient appelées à
rendre les plus grands services. Il est également avéré que dans une communauté politique qui a de vastes territoires à défendre, d^immenses intérêts industriels et commerciaux à protéger, de glorieuses traditions à conserver, de graves problèmes sociaux à résoudre, de grands désastres à réparer, d'anciennes et utiles institutions à acclimater sous un régime nouveau, une action centrale est nécessaire pour réprimer les excès des partis, assurer à tous la jouissance des droits politiques par le respect de l'ordre et de la loi, et favoriser le jeu libre et puissant de toutes les forces matérielles et morales. L'instruction est assurément une de ces forces. Comme Ta établi Romme, dans les généreuses formules de son rapport à la Convention, renseignement élémentaire est un besoin pour tous les citoyens, et le haut enseignement, alors même qu'il ne s'adresse qu'aux plus fortunés et aux plus capables, profite en réalité à tout le monde par l'appui qu'il prête aux grands intérêts de la patrie. Pour ne citer qu'une preuve, mais bien décisive, à l'appui de notre assertion, dans ces guerres nationales qui s'imposent quelquefois aux peuples les plus riches, les plus libres et les plus pacifiques, le succès final dépend à la fois de l'intelligence, de l'expérience, de l'activité et des connaissances de tous et de cha-
cun, du haut en bas de la hiérarchie militaire, depuis le général en chef jusqu'au simple fantassin, conducteur de convoi ou infirmier.
L'État s'est donc emparé de renseignement. Il possède également le droit exclusif de la collation des grades. Ce privilège n'a jamais cessé de lui appartenir, même à l'époque des jurys mixtes qui n'étaient qu'une application particulière et contestable du jury d'État. De plus, l'administration centrale exerce un droit général de surveillance, dont la légitimité n'est pas sérieusement contestée ^ La liberté absolue n'existe plus, elle n'est plus possible ; l'instruction est désormais un service public, dont tous les citoyens payent les frais.
D'autre part, le retour du monopole paraît très improbable. La liberté de l'enseignement a été successivement reconnue pour les trois degrés d'instruction :
1° Par la loi Guizot sur l'instruction primaire;
2° Parla loi de 1850 sur l'instruction secondaire;
3° Parla loi de 1875 sur l'enseignement supérieur.
1. Voirie discours de M. Freppel à la séance du 22 mai 1882: tt Voilà ce que j'appelle la liberté de l'enseignement, sans exclure bien entendu la surveillance et le contrôle de la puissance publique, car jamais je ne l'excluerai, je l'admettrai toujours dans une juste mesure. *>
La récente loi qui a supprimé les jurys mixtes et le projet actuellement soumis au Parlement, par cela même qu'ils réglementent l'enseignement libre, en consacrent implicitement le principe.
Il n'est pas trop difficile de résumer en quelques mots l'histoire de la liberté d'enseignement dans notre pays. Très vivante et très active au moyen âge, elle s'affaiblit à mesure que le pouvoir central se fortifie. Après les guerres civiles et religieuses du XV® et du xvi* siècle, l'autorité royale intervient à plusieurs reprises plutôt pour rétablir les bonnes mœurs, la discipline, que pour fixer les programmes et les méthodes d'enseignement. L'Université de Paris est, en outre, invitée à ne plus faire de remontrances politiques, et elle est contrainte de subir dans des collèges rivaux la concurrence des Jésuites et des autres congrégations. Mais elle conserve le monopole (qui constituait tout l'enseignement supérieur à cette époque) de décerner les grades dans ses Facultés, et par conséquent de préparer aux plus hautes dignités judiciaires et ecclésiastiques.
Quant à l'enseignement primaire, il n'existait vraiment pas, car on ne peut décorer du nom d'écoles ces baraques malpropres où quelques enfants, dans certains villages, épelaient le catéchisme sous la férule du maître. Au xvm" siècle, l'opinion tendait mani-
festement à la centralisation de renseignement et à sa réglementation uniforme par les pouvoirs publics. Toutes les causes les plus diverses semblaient d'ailleurs conjurées pour assurer ce résultat. L'expulsion des Jésuites offrait à l'État une occasion d'intervenir pour fixer dans quelles conditions l'Université prendrait possession des établissements confisqués. D'autre part, d'éminents publicistes espéraient que l'action de l'Etat corrigerait les vices de l'enseignement moyen que l'Université était presque seule maintenant à distribuer dans ses collèges. Cet enseignement, aussi imprévoyant que borné, en même temps qu'il proscrivait les notions positives des sciences physiques et naturelles, les langues vivantes et l'histoire nationale, propageait, sous une monarchie absolue, les idées révolutionnaires par l'étude exclusive des principaux écrivains des grandes républiques de l'antiquité. Ce qui montre bien les lacunes et les dangereuses superfluités d'une pareille éducation, ce sont les défauts d'esprit et de caractère de ceux qu'elle a formés, ce sont les théories absolues de la bourgeoisie, c'est l'aveuglement d'une noblesse assez intelligente pour juger avec sévérité sa propre cause, assez cynique pour conspuer hautement ses propres privilèges et trop frivole, trop égoïste, trop infatuée d'elle-même pour
se prêter à temps ou même trop tard à des concessions devenues indispensables.
Il n'est pas étonnant que Rousseau ait alors senti la nécessité d'une éducation nationale, et cru patriotique de tourner au profit de tous cette puissante centralisation qui semblait n'avoir été établie et ne s'exercer qu'au profit d'un seul. Il va de soi, d'ailleurs, que l'auteur à' Emile n'a jamais songé à proscrire l'éducation privée ; mais si, à certains égards, dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne^ ou dans son Economie^ il se montre partisan de l'éducation publique, c'est pour arracher l'enfant non pas tant à l'influence du prêtre qu'aux mauvais exemples du foyer domestique; c'est pour cultiver en lui ces vertus morales dont Socrate et, après lui, Platon et Aristote ont dressé le catalogue ; c'est pour lui donner les habitudes viriles qui font l'homme et le citoyen, combattre ses instincts naturels de mollesse et d'égoïsme, l'élever non pour un état, mais pour lui-même et pour la société, c'est enfin pour lui apprendre à connaître sa patrie, à l'aimer avec passion, et s'il le faut à mourir pour elle. Parmi les grands penseurs des deux siècles qui ont précédé la Révolution, seul, Spinoza se montre l'apôtre éloquent de la liberté d'enseignement qui, pour lui, se confond avec la liberté de pensée et qu'il considère
comme un principe inhérent à tout gouvernement démocratique et modéré. C'est du moins la thèse que cet esprit fier, opiniâtre, aux convictions ardentes, a développé dans le dernier chapitre de son Traité théologico-politique, avec une profondeur de pensée et une énergique précision de style qu'on n'égalera jamais.
Les assemblées de la première Révolution — et c'est là leur étemelle gloire — ont posé le principe de l'éducation nationale, qu'il ne faut pas confondre aveo le monopole*, car les conventionnels les plus ardents (à quelques exceptions près), en revendi-
1. Les publicistes de tous les partis sont d'accord pour reconnaître que les principaux hommes d'Etat de la Révolution se sont montrés favorables à la liberté d'enseignement (Voir notamment Ed. Laboulaye, la Liberté de renseignement (1850), pages 21 et suivantes; de Riancey, Histoire de la liberté de renseignement (1844), tome 11, pages 1 à 90) Citons quelques passages :
Talleyrand : « Tout privilège est de sa nature odieux ; un privilège en matière d'instruction serait plus odieux et plus absurde encore. »
CoNDORCET : « L'indépendance de l'instruction fait en quelque sorte partie des droits de l'espèce humaine... D'ailleurs, un pouvoir qui interdirait d'enseigner une opinion contraire à celle qui a servi de fondement pour l'établir, attaquerait ouvertement la liberté de penser. »
Lakanal : « La loi ne peut porter atteinte au droit qu'ont les citoyens d'ouvrir des cours et des écoles particulières sur toutes les parties de l'instruction et de les diriger comme bon leur semble. »
On pourrait citer des passages analogues de Mirabeau, de Daunou, de Chaptal, etc.
quant pour l'Etat le droit et le devoir d'organiser l'instruction à tous les degrés, comme la meilleure sauvegarde des libertés publiques, n'ont jamais songé à décourager l'initiative individuelle et à imposer à l'enseignement libre ses maîtres, ses méthodes ou ses programmes.
L'histoire du monopole universitaire est trop connue dans ses grandes lignes pour qu'il soit utile de la résumer ici. L'œuvre égoïste et despotique de Napoléon P', restaurée par Charles X dans l'intérêt des idées religieuses et de la monarchie de droit divin, est tombée sous les coups des partis libéraux et cléricaux coalisés, et la liberté du haut enseignement a été partiellement consacrée parla loi de 1880 et celle de 1 878.
Ainsi, d'une part, reconnaissance des prérogatives et des attributions de TÉtat, et en conséquence, création d'un enseignement public, solidement organisé ; d'autre part, suppression du monopole. Cette solution nous agrée, car nous sommes aussi peu partisan d'un enseignement d'État que de la liberté absolue. Cela tient à l'idée que nous nous faisons de ce mot État, à qui l'on prête des sens si divers et quelquefois si dangereux. Pour nous, l'État ne s'incarne pas dans un roi, dans un président de république, dans un conseil de ministres
désigné par les Chambres, ou dans la majorité d'une Assemblée unique. L'État est l'ensemble des services publics en tant qu'ils fonctionnent pour l'utilité commune de tous les citoyens. L'État ne représente pas les intérêts temporaires des partis, mais les intérêts permanents de l'association. Il en résulte que, sous un régime parlementaire tel que celui qui nous régit, l'enseignement tout entier ne peut être laissé à la discrétion des ministres qui se succèdent; autrement une majorité d'occasion pourrait abuser de son passage aux affaires pour dépouiller la minorité des droits garantis parla constitution. Aussi voyonsnous que dans les pays de régime parlementaire, comme l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, la liberté d'enseignement consacrée par la loi constitutionnelle est si bien entrée dans les mœurs, qu'elle parait à l'abri de toute atteinte. En France, le monopole n'a pu s'introduire qu'à la faveur d'une dictature temporaire, et encore lisons-nous dans les témoignages contemporains que ce monopole n'a jamais été appliqué d'une façon absolue, qu'il a été une mesure fiscale autant qu^une mesure politique et que, pendant toute la durée du premier Empire, les séminaires, véritables collèges ecclésiastiques, ont réussi à se soustraire à son action. Sous le régime parlementaire, qui exclut les doctrines d'État,
on i^e saurait comprendre un enseignement officiel se substituant à l'initiative libre de tous les citoyens, et non seulement breveté, mais encore privilégié et monopolisé par Tadministration publique.
Aujourd'hui, la liberté d'enseignement a contre elle quelques universitaires dévoués au monopole, et ce parti politique qui se défie à la fois de la liberté religieuse et de l'initiative individuelle et met le salut national dans Faction exclusive, centralisatrice et autoritaire de l'État. Elle a pour elle la loi ; pour elle les philosophes qui pensent comme Spinoza que la liberté d'enseignement se confond avec la liberté de pensée, et qui, persuadés que la stabilité est une condition indispensable des bonnes études, ne veulent pas les donner à discrétion aux ministres qu'élève et que renverse le Parlement ; elle a pour elle les hommes d'État qui pratiquent une politique de tolérance et réclament pour la minorité toutes les libertés nécessaires; pour elle les économistes, partisans de la concurrence en toutes choses ; pour elle enfin tous ceux qui attachent une grande importance à l'éducation morale, qui sera toujours subordonnée dans les collèges de l'État à l'éducation intellectuelle, et qui désirent le progrès de l'enseignement spécial, sans cesse menacé dans son exis* tence et qui pourrait être encore aujourd'hui écrasé
dans son œuf, si le pouvoir tombait dans les mains d'un ministre dévoué aux anciennes méthodes et aux programmes du passé.
Ce qui a pu nuire dans quelques esprits à la liberté d'enseignement, c'est que, jusque dans ces derniers temps, on ne s'est guère occupé que des intérêts politiques et religieux engagés dans la question. Qu'on relise tous les grands débats de la presse et du Parlement; c'est au nom de la liberté de conscience qu'on revendique la liberté d'enseignement : c'est au nom des droits de l'État qu'on la repousse. Du meilleur régime des études il n'est guère question. Sans doute, les partisans des droits de l'État invoquaient à Tappui de leur thèse les besoins sociaux, la nécessité d'assurer par des institutions le fonctionnement des services publics, et de maintenir par des examens le niveau des grades ; sans doute aussi les défenseurs de la liberté de conscience vantaient les bienfaits de la concurrence et démontraient que l'apathie du personnel enseignant, l'immobilité des programmes, la stagnation des méthodes sont autant de conséquences directes du monopole. Mais €0 n'étaient là évidemment que des arguments secondaires. Ce qui était en cause, ce n'était pas la pédagogie, mais la religion. Deux politiques étaient
aux prises : celle qui, jalouse d'assurer le triomphe des idées ultramontaÎDeSy voyait dans la liberté de renseignement aussi bien que dans la liberté de la presse un moyen efficace de propagande religieuse ; et celle qui, préoccupée des envahissements du parti clérical, comptait se servir de l'action puissante d'une administration fortement centralisée pour tenir en échec le clergé et contenter la moyenne des esprits par un enseignement officiel assez terne, assez inoffensif pour se rendre supportable au plus grand nombre sans contenter tout à fait personne.
Ce système avait fini par prévaloir sous la monarchie de Juillet (au moins pour renseignement secondaire et supérieur), et si, au point de vue politique, il n'a pas trop mal rempli l'attente de ses partisans, il faut convenir qu^au point de vue pédagogique, il y a été désastreux pour la culture générale du pays, il a avili le niveau des études dans nos collèges et nos Facultés au-dessous del'enseignement des écoles de presque tous les pays de l'Europe. La loi de 1850 qui a été surtout une satisfaction donnée aux consciences catholiques, et dans la pensée de quelques-uns de ses auteurs un moyen d'enrayer le progrès des idées socialistes, n'a pas donné au début les fruits qu'on pouvait attendre du régime de la concurrence. Pendant tout l'Empire, le parti catho-
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lique a été assez puissant dans les conseils du souverain et dans les Chambres pour paralyser les efforts de ministres soucieux, comme M. Duruy, de réformer l'enseignement public, de le mettre en état de lutter sans trop de désavantage avec les écoles étrangères. En face de FÉtat désarmé, les collèges des Jésuites prospéraient,, offrant aux familles des conditions d'hygiène et de surveillance morale supérieures, il faut le reconnaître, à celles qu'on pouvait trouver dans les établissements publics. La statistique des examens prouve également que, pendant toute cette période, les établissements religieux ont été d'excellentes officines pour la préparation aux grades et aux grandes écoles du gouvernement. L'enseignement, chose triste à constater, était devenu presque partout une affaire de boutique, les chefs des établissements de l'État aussi bien que des congrégations se montraient plus préoccupés d'accroître leur clientèle scolaire que d'assurer le progrès des études et, pour n'effrayer personne, on continuait à enseigner les mêmes choses dans les écoles rivales et de la même manière.
Il y a d'autant moins d'inconvénient à réveiller ces fâcheux souvenirs qu'aujourd'hui la situation a complètement changé. L'État a les mains libres. Il trouve dans la confiance du Parlement et du pays et
dans les ressources inépuisables du budget le moyen de reconstruire ses collèges, de doter ses Facultés et d'introduire dans renseignement de. ses écoles des programmes mieux appropriés à Tesprit et aux besoins du temps, et des méthodes pratiquées depuis longtemps dans les pays étrangers et en France à Técole Monge et à Técole alsacienne.
L'enseignement public n'est donc plus à plaindre. En pleine possession de ses forces, il est, qu'on nous permette l'expression, l'enfant gâté du pays. Il demande beaucoup, et on ne lui refuse presque rien. La situation de l'enseignement libre est-elle aussi prospère, et son existence même n'est-elle pas menacée d'une part par les immunités et les privilèges immenses de l'enseignement public, d'autre part par les entraves dont l'État se plait à l'embarrasser de plus en plus? L'État affiche presque naïvement la prétention de ne tolérer les institutions libres que dans la mesure où elles peuvent servir ses propres établissements, comme ces vainqueurs des armées antiques, qui n'épargnaient la vie aux vaincus que pour en faire leurs esclaves.
C'est à ce point de vue que nous nous proposons ^ d'étudier la loi qui est en ce moment soumise aux délibérations du Parlement.
Nous ne voulons pas attacher une importance exagérée au projet qui vient d'être voté par la Chambre des députés sans enthousiasme, bien qu'à une assez forte majorité, et qui sera peut-être repoussé par le Sénat ; mais il a, à notre avis, le tort grave de mettre en défiance, sans nécessité et pour un mince résultat, les esprits libéraux et de donner un prétexte aux ennemis du gouvernement d'incriminer ses intentions, qui nous^paraissent fort droites, et de calomnier une loi qui, à Tinsu de ses auteurs, serait peut-être dangereuse si elle n'était inefficace. En effet, quel but s'est-on proposé? On a voulu, si je puis m'exprimer ainsi, purger l'enseignement libre, rendre la santé à ce bien portant imaginaire, en d'autres termes, porter un coup décisif aux écoles créées par la cupidité et entretenues par le charlatanisme et obliger toutes ces maisons mal famées à réformer leurs mœurs ou à fermer boutique. On agissait donc,. — le ministre l'a formellement déclaré*, — dans l'intérêt des familles et aussi dans l'intérêt de l'enseignement libre, pour restituer à l'un sa bonne renommée et
1. Voir les déclarations de M. Jules Ferry, alors ministre de rinstruction publique, séance du 23 mai : « Nous trayaillons à nous créer des concurrents ; la loi est faite dans l'intérêt de l'enseignement libre... »
pour défendre les autres des pièges tendus à leur inexpérience et à leur crédulité.
Voilà bien le but, quels moyens a-t-on imaginés pour l'atteindre? Nous laissons de côté la question des séminaires, nous ne nous occupons que des établissements libres qui vivent sous le régime du droit commun. On propose : V d'astreindre les chefs d'établissements à un examen pédagogique sur l'histoire de l'éducation et sur la législation de l'enseignement ; 2° d'exiger que tous les grands établissements qui préparent au baccalauréat et aux écoles du gouvernement montrent sur la liste de leurs professeurs au moins deux licenciés ; 3"" que dans ces établissements tous les maîtres répétiteurs possèdent au moins le grade de bachelier. On oblige donc l'enseignement libre à satisfaire à trois conditions nouvelles. Le certificat d'aptitude pédagogique est une création entièrement originale, et la loi qui l'impose pour l'avenir et, à quelques exceptions près, pour le présent, à tous les chefs d'établissements libres, n'applique pas la même disposition aux directeurs des lycées et collèges de l'État. De sorte que cette institution est à la fois une charge pour l'enseignement libre et un privilège pour l'enseignement de l'État. Nous devons constater également, en ce qui concerne les deux autres conditions
imposées aux professeurs et surveillants des établissements libres, que dans les classes supérieures des collèges de l'Etat on voit des professeurs qui ne sont pas licenciés et qu'un très grand nombre de maîtres répétiteurs, soit dans les collèges, soit dans les lycées de TÉtat, ne possèdent pas le titre de bachelier. Ici encore on se montre plus exigeant pour renseignement libre que pour l'enseignement officiel. Et qu'on n'objecte pas que l'État, obéissant à des mobiles désintéressés, peut inspirer toute confiance et jouir, par conséquent, d'une latitude très grande dans le choix de ses professeurs, car l'administration n'a jamais nié que si, dans beaucoup de cas, elle se contente de professeurs qui ne sont pas licenciés et de maîtres répétiteurs qui ne sont pas bacheliers, ce n'est pas parce que ces candidats offrent d'autres garanties de moralité ou de savoir, c'est parce qu'elle n'a pas à sa disposition un nombre suffisant de bacheliers et de licenciés. Et, de fait, on ne comprendrait pas que l'État, s'il avait l'embarras du choix, pût dispenser ses candidats du grade qu'il a lui-même institué. Pour expliquer les dispositions de la loi nouvelle, il faudrait donc admettre (ce qui paraît invraisemblable) que l'enseignement libre, avec des moyens d'action infiniment plus restreints que l'enseignement offi-
ciel, saura se recruter un personnel plus capable.
On objectera que les bacheliers ne manquent pas, mais je répondrai que l'emploi de maître répétiteur est, de l'avis général, peu agréable et, par conséquent, peu recherché, et qu'on trouve tous les jours moins d'amateurs par suite de la création continuelle de grandes maisons financières, commerciales et industrielles, et, pour parler plus spécialement des choses de l'enseignement, depuis l'institution de bourses de licence et d'agrégation auprès des Facultés. Lors donc qu'on prétend que la nouvelle loi a pour objet de ranimer et de faire prospérer l'enseignement libre, on peut, sans s'inscrire en faux contre la sincérité de ces déclarations, constater au moins que les moyens employés ne justifient guère la fin qu'on poursuit.
Ces réserves faites, il faut se demander quelle est la valeur intrinsèque de ces grades qu'on veut imposer comme un frein salutaire à l'enseignement libre. Du grade de bachelier nous ne dirons rien, sinon qu'étant très facile à acquérir, il offre une garantie si peu sérieuse que cette condition paraît surtout dirigée contre l'enseignement congréganiste, pour rendre le recrutement de ses surveillants plus difficile ou pour obliger les hommes noirs (moitié renards, moitié loups, comme disait Béranger) à
sortir de terre et à comparaître devant les jurys de l'État. La même observation peut s'appliquer au grade de licencié, qu'on exige de deux professeurs de l'enseignement libre, et au certificat d'aptitude pédagogique, qui devient obligatoire pour les directeurs de ces mêmes établissements. L'examen sur l'histoire de l'éducation et la législation de l'enseignement est facile à passer, et avec un bon manuel, un homme intelligent pourra s'y préparer en quinze jours. Reste à savoir si on trouvera facilement des jurys de professeurs de l'enseignement officiel capables d'interroger décemment tous les candidats. L'examen de licence est plus difficile, mais nous croyons pouvoir affirmer que pas une de ces boutiques d'instruction qu'on veut proscrire n'aura de peine à racoler deux licenciés.
Les pires chefs de pension ont toujours professé une grande estime pour ces titres qui servent d'appât à la crédulité du public, et il est probable que tous les fours à baccalauréat et autres établissements ejusdem farinœ sont en règle dès à présent.
En revanche, un innovateur sincère, un adversaire éclairé des méthodes officielles consentira peut-être, en surmontant ses répugnances, à subir Texamen pédagogique imposé aux directeurs, mais
il éprouvera certainement de sérieux scrupules à confier renseignement dans les classes supérieures de son école à deux pédagogues formés d'après des méthodes qu'il désapprouve. Car il ne faut pas oublier que la licence est un examen essentiellement universitaire et que, pour le subir, le licencié aura dû suivre les cours des Facultés de l'État et se préparer non seulement aux connaissances que cet examen exige, mais plus spécialement et avant tout aux exercices scolaires prescrits par les programmes. Et de deux choses l'une, ou le directeur enrôlera ces deux licenciés, mais pour la forme et pour les reléguer dans les enseignements accessoires (et le but des auteurs de la loi sera manqué), ou il leur confiera à contre-cœur l'enseignement des classes supérieures (ce que la loi pourrait bien exiger effectivement), et à ce point de vue encore l'administration n'atteindra pas son but avoué, qui est de favoriser les expériences dans les établissements libres d'instruction. Car c'est bien là le principal argument invoqué pour la justification de la loi par M. Ferry, qui, devant une Chambre hésitante, a dû, avec son vigoureux talent, soutenir presque tout le poids de la discussion. Les expériences que l'État ne peut pas faire dans ses établissements qui ont des programmes fixes et uniformes et qui cependant sont néces-
saires au progrès général des études, renseignement libre ne pourra pas les tenter davantage si on le gène dans tous ses mouvements, si on prétend diriger le choix de ses principaux professeurs sur des candidats marqués de l'estampille officielle. C'est là une mesure aussi libérale que d'imposer le baptême à des juifs ou le mariage religieux à des libres penseurs. Et, pour compléter ces observations, nous ferons remarquer, au moins en ce qui concerne le certificat d'aptitude pédagogique, que s'il est actuellement d'une conquête facile, le principe de la loi une fois voté, rien n'empêchera un ministre moins libéral que M. Ferry de modifier complètement son programme, soit par décret, soit par simple arrêté. Et nous doutons fort que, si la question est portée devant les Chambres, la majorité émette un vote de blâme sur un incident dont elle ne voudra pas voir toute la portée, contre un personnage politique peut-être considérable et qui possédera d'ailleurs toute sa confiance.
Pour bien apprécier le rôle actuel de l'enseignement libre et les conditions défavorables dans lesquels il se trouve, il est bon de se rappeler que le Parlement vient de voter la gratuité absolue de Tenf^eignement primaire, que les inscriptions dans les
Facultés de TÉtat sont également gratuites S et que le nombre des bourses des collèges et des lycées s'accroît tous les jours; que l'État a seul le droit de conférer les grades; qu'il puise à pleines mains dans le trésor public, ce qui lui permet de recruter l'élite des professeurs et de les retenir par l'appât d'un traitement assuré, de l'avancement, des distinctions et des avantages de toute sorte qu'il assure à ^s fonctionnaires (pension de retraite, transport gratuit, exemption du service militaire, etc.).
De plus, les congrégations enseignantes sont dissoutes, et la jurisprudence administrative interdit à leurs membres l'accès des instituts catholiques.
Que reste-t-il à l'enseignement libre?
Le choix des professeurs?
En vertu de la loi de 187S, les professeurs des écoles supérieures libres doivent être docteurs, et le projet, soumis au Parlement, exige, des directeurs des établissements libres, un certificat d'aptitude, auquel les chefs de» collèges de l'État ne sont pas assujettis, et, des professeurs, la licence, grade essentiellement universitaire.
La liberté des méthodes et des programmes?
Elle est presque annulée, en fait, par la néces-
1. Le gouvernement a rétabli les droits d'inscriptions dans les Facultés.
site de préparer les élèves aux examens d'État, notamment au baccalauréat qui n'exige pas seulement une bonne éducation générale, mais des connaissances spéciales et une longue habitude de certains exercices scolaires.
L'esprit de renseignement?
11 est entravé dans sa liberté par la surveillance accordée à TÉtat, et les droits de juridiction conférés aux Conseils académiques et au Conseil supérieur de l'instruction publique.
En ce qui concerne les droits de surveillance de l'État et les droits de juridiction des tribunaux universitaires sur les écoles rivales de l'enseignement libre, la question étant surtout politique, nous n'insisterons pas et nous contenterons d'en signaler la gravité.
Mais en ce qui concerne les méthodes^ les programmes et le choix des professeurs, nous ne cesserons de répéter que l'indépendance absolue en ces objets est la condition essentielle, nécessaire, de la liberté d'enseignement.
Sans elle, l'enseignement libre n'a pas de raison d'être au point de vue pédagogique, et il ne peut que végéter par suite de la concurrence fonnidable de l'État. Sans elle, l'enseignement libre ne rend aucun service, et il gêne, sans com-
pensatJoD, renseignement officiel qu'il empêche de réaliser des réformes urgentes. Par exemple :
Sur les examens de passage, qui n'existeront sérieusement que si TËtat se délivre de la concurrence des établissements libres ;
Sur le baccalauréat, qui ne devrait être que le dernier des examens de passage, un certificat de bonnes études secondaires, et auquel on se refuse à donner ce caractère parce qu'il faudrait créer un grade spécial pour les établissements libres, véritable baccalauréat délivré par les professeurs de Faculté et qui paraîtrait supérieur au diplôme de fin d'études décerné dans les établissements de l'État par les professeurs de l'enseignement secondaire.
Si, comme le ministre l'a déclaré, l'État a besoin de Texistence de renseignement libre, qu'il lui permette de naître et de prospérer, sinon il serait préférable et plus loyal pour les familles, dont les espérances pourraient être un jour déçues, de le supprimer sans retard.
Au lieu de créer de nouvelles entraves à l'enseignement libre, on devrait le délivrer d'une partie des liens qui gênent son développement.
Avec le budget immense dont il dispose, avec les avantages variés qu'il peut assurer à son personnel enseignant, avec la force d'attraction que les éta-
blissements publics possèdent naturellement, avec son droit de surveillance sur renseignement libre, avec les innombrables écoles d'enseignement à tous les degrés qu'il a établies sur toute la surface du territoire, et qu'il serait dangereux de multiplier à l'infini (car il perdrait la possibilité de les gouverner même de loin), avec le privilège de la collation des grades, avec son droit exclusif de juri- , diction, avec ses hôpitaux, ses laboratoires, ses bibliothèques, ses conservatoires, ses écoles normales, avec les grandes associations littéraires et scientifiques qu'il a héritées en partie du passé, et qu'il tient sous sa main, l'État n'est plus désarmé, il est tout-puissant pour le bien; comme il peut le devenir pour le mal. Il n'a pas le droit d'avoir peur de l'enseignement libre.
Il a le devoir, au moment où il lui emprunte ses méthodes S de ne pas oublier ses services, de le
1 . Voir le discours de M. Jules Ferry, séance du 23 mai 1882 : « Sans les essais heureux, audacieux à Forigine, que certains grands établissements laïques, comme le collège Monge, comme l'école alsacienne, ont tenté dans Tordre de renseignement secondaire, nous n'aurions jamais été autorisés à essayer cette grande entreprise de la réforme de nos programmes et de nos études. Il faut à côté de T Université des établissements libres qui, comme on dit familièrement, aillent de Pavant, qui courent les aventures, parce que TËtat ne peut pas courir d*aventures, TEtat ne peut pas faire d'expériences; il faut que quelqu*un fasse les expériences pour lui et dans son intérêt. »
juger avec modestie, de le traiter avec équité.
En revanche, renseignement libre a Tobligation de supporter la concurrence des établissements publics, mais il est en droit de réclamer de TÉtat, qui reconnaît Futilité de son existence, les conditions indispensables à sa prospérité, c'est-à-dire une liberté absolue en ce qui concerne le choix des professeurs, des méthodes et des programmes.
A ce point de vue, la loi qui vient d'être votée par la Chambre des députés et qui va être soumise au Sénat est des plus graves. Inutile dans le présent, elle serait dangereuse dans l'avenir. Elle doit être repoussée comme une menace contre un principe essentiellement républicain, et qui a une connexion étroite avec le droit de la libre pensée*.
1. Le Sénat avait choisi une Commission favorable aux idées de M. Ferry. Mais le projet n'est pas venu en discussion publique, il paraît abandonné.
J'ai toujours défendu la liberté des autres.