‹ L'éducation nouvelle: études de pédagogie comparée (volume 2)Chapitre 19 sur 43 · BURKE · texte numérisé non relu

BURKE

Edouard Laboulaye vient de mourir, et la France perd en lui un de ses hommes d'État les plus distingués, un de ses publicistes les plus éminents, un de ses plus savants juriconsultes. Au Sénat, à TAcadémie des inscriptions, au Collège de France, partout où il parlait politique, belles-lettres, législation, sa disparition laisse un grand vide. On regrettera longtemps l'orateur qui se faisait écouter avec tant de plaisir, cet ingénieux choix d'arguments, cette langue simple, familière, d'une bonhomie qui recelait bien des malices ; ce débit parfois négligent, ces gestes rares, et jusqu'à ce costume sévèrement boutonné, tout cet ensemble de traits et cette attitude qui constituaient vraiment (ce que les orateurs

désirent le plus) une physionomie bien à part.

Avec sa riche érudition, sa parole nette, sa plume alerte, son talent aisé d'assimilation, Laboulaye était un vulgarisateur de premier ordre.

Historien, journaliste^ pamphlétaire, conteur, orateur parlementaire, conférencier, professeur, il s'est tour à tour adressé, avec un succès constant, aux publics les plus divers, il a excellé à la fois dans les genres les plus variés. Il n'a fait cependant partie d'aucun ministère, et n'était pas, même en dernier lieu, de l'Académie française. C'est assez dire que dans sa carrière si longue, si noblement rem^plie, il n'a pas obtenu toutes les satisfactions auxquelles il avait droit.

Une biographie, comme celle de Laboulaye, ne peut s'improviser en quelques jours; nous devons nous contenter de rappeler en peu de mots ses plus beaux titres scientifiques et littéraires, et les principaux événements de sa vie.

Édouard-René Lefèvre Laboulaye est né à Paris, le 18 janvier 18H. Il est mort dans cette ville, le 2S mai 1883, à l'âge de soixante-douze ans,

Les plus belles années de sa jeunesse ont été entièrement consacrées à la science. Il ne s'occupa sérieusement de politique que sous l'Empire. C'est le Droit qui a eu la bonne fortune d'attirer d'abord

et de captiver jusqu'à son dernier jour cet esprit sagace, actif et curieux. Il fit ses études à la Faculté de Paris, et dès qu'il eut connu et visité TAllemagne, les études historiques de droit le prirent tout entier.

Il publia successivement (nous ne citons que ses principaux ouvrages) Y Histoire du droit de propriété foncière en Europe, depuis Constantin jusqu'à nos fours (1839), ouvrage couronné par F Académie des inscriptions et belles-lettres ; une traduction de la Procédure civile chez les Romains^ par Ferdinand Walter fl844) ; un Essai sur la vie et les doctmnes de Frédéric^Charles de Savigny (1842), des recherches sur la Condition civile et politique des femmes^ depuis les Romains jusqu'à nos jours (1843), couronnées par FAcadémie des sciences morales et politiques; un Essai sur les lois criminelles des RomaifiSy concernant la responsabilité des magistrats (1848), couronné par l'Académie des inscriptions, et en collaboration avec Dupin, une nouvelle édition enrichie de notes, des Institutes coutumières de Loisel. Nommé membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres la même année, il devint en 1849 professeur de législation comparée au Collège de France.

Cette première époque est peut-être la plus fertile de sa vie, et Ton y peut récolter, à pleines mains, les riches moissons de son esprit. Quelques-unes de

ces œuvres sont devenues rares et toutes sont fort recherchées. Il s'y trouve de précieuses indications et des aperçus d'une grande portée. Sans doute l'histoire du droit a fait, dans ces dernières années, de grands progrès. Les érudîts s'avancent chaque jours d'un pas plus assuré, dans ce labyrinthe de nos coutumes. Mais Laboulaye partage^ avec un petit nombre de jurisconsultes, l'honneur d'avoiç frayé la voie. Il a tenté de faire, pour les origines de notre droit, ce travail de recherches que les Allemands ont poussé si avant depuis si longtemps dans toutes les directions de leur histoire. Il a compris combien était dangereuse l'indifférence de nos Facultés françaises pour l'histoire du droit français ; car à notre époque, où tout se transforme, se renouvelle, se disperse et s'oublie, les historiens, quel que soit l'objet de leur étude, sont les vrais conservateurs de l'idée nationale. En restaurant le passé, ils ne consolident pas toujours le présent, mais ils sauvegardent l'avenir. Ils entretiennent dans l'âme des peuples ce feu sacré du patriotisme qui ne devrait jamais s'éteindre.

Il semble que dans la pensée de Laboulaye^ les études de droit n'aient été qu'une préparation à la vie publique, car ses principaux écrits depuis 1850

ont surtout trait aux questions politiques. Tout d'abord il fait paraître, en 1854, une traduction des Œuvres sociales de Gbanning, précédée d'un Essai sur sa vie et ses doctrines. A partir de 1855 jusqu'en 1866, il entreprend d'écrire V Histoire politique des États-Unis, depuis les premiers essais de colonisation Jusqu'à l'adoption de la Constitution fédérale. En 1855, il traite de la question de l'esclavage aux États-Unis. La même année et celle qui suit, il réunit en deux volumes [Études cotitemporaines sur F Allemagne et les pays slaves; de la Liberté religieuse) ses articles des Débats et de la Revue Germanique. En 1862, il donne les États-Unis et la France; en 1863, y État et ses limites^ suivi à' Essais politiques sur M. de Tocqueville; la même année, Paris en Amérique^ son chef-d'œuvre, sous le pseudonyme du docteur René Lefebvre; en 1864, le Partie libéral, son Programme et son avenir. C'est l'exposé le plus net, le plus sincère, le plus vif de ses idées politiques, et qui a bien lu cet ouvrage est bien prêt de connaître Laboulaye tout entier. Sa publication des Mémoires et de la Correspondance de Franklin et des Essais de morale et d'économie politique du même, date de 1866.

Entre temps il se délasse de ces productions sévères par des écrits d'un tour gracieux et enjoué; les Souvenirs d'un voyageur; un roman arahey* Abdallah ;

les Contes bleus et les Nouveaux Contes bleus; enfin le Prince Caniche (1868), qui est peut-être, en prose, le pamphlet le plus mordant qui ait été écrit contre TEmpire autoritaire. L'auteur y met à nu impitoyablement les grossiers artifices de la rhétorique officielle. Le publiciste politique, pendant cette période, laisse cependant apparaître, de temps à autre, le jurisconsulte; car, sans parler de sa collaboration dans les journaux de droit, en 18S8 il retrouve et publie avec M. Dareste V Institution du droit public de Fleury.

Il suffit de lire les titres des principaux ouvrages que nous venons de citer, pour se convaincre que, par répugnance peut-être contre le césarisme impérial. Fauteur s'est complu, à l'exemple de Tocqueville, dans l'étude de la démocratie américaine. Tous ses écrits respirent l'admiration la plus vive pour les institutions des Etats-Unis. Ce qu'il envie à la jeune République, ce qu'il nous montre et nous décrit, avec une ferveur enthousiaste, c'est cette floraison de toutes les libertés individuelles, politiques, sociales et religieuses ; c'est ce triomphe et cet épanouissement de l'association sous toutes ses formes. « Aux Etats-Unis comme en Angleterre, l'association suffit à tout; l'individu n'est rien que par la liberté. » Il analyse avec prédilection l'essai de

Guillaume de Humboldt stir les limites de raction de l'État, écrit en 1 792, mais publié seulement en 1 851 , et les livres de Stuart Mill sur la liberté. Il rappelle avec à-propos ce passage du Discours sur F éducation publique de Mirabeau : « Le difficile est de ne promulguer que des lois nécessaires, de se mettre en garde contre la fureur de gouverner, la plus funeste maladie des gouvernements modernes. » Il revendique pour tous Tégalité sans laquelle il n'y a pas de liberté, et pour chacun la libre initiative sans laquelle il n'est pas de responsabilité morale. « L'homme est fait pour agir à ses risques et périls. » Ce qui l'effraye, ce ne sont pas les excès de la liberté, ce sont les abus de l'autorité. Il raille cette éternelle prétention des gouvernements de posséder à eux seuls toute la sagesse, toute la vérité, toute la justice. « L'État est comme les tuteurs et les pères, ceux qu'il élève sont toujours pourjui des enfants, » et dans les dernières années de sa vie, il répétera à nouveau [la Liberté d' enseignement ^ 1880) : « Je pense que dans une république il est aussi nécessaire de brider le législateur, qu'il est nécessaire de brider le prince dans une monarchie. »

Dans Paris en Amérique, l'apôtre du système américain, avec un optimisme qui cependant n'est pas aveugle, nous fait assister à la vie américaine, il

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développe devant nos yeux émerveillés les surprenants résultats de Tinitiative privée, il nous fait respirer Tair de la liberté, et, sans voiler tous les défauts de la pure démocratie, il sait nous la rendre sympathique et presque aimable.

Laboulaye avait, cette fois, la chance de rencontrer un écho dans le grand public, et il eut son heure de popularité. Il aspirait à prendre une part active à la politique, et il accepta à plusieurs reprises les candidatures d'opposition qui lui furent offertes. Candidat à Paris en 1863, à Strasbourg en 1866, et dans la première circonscription de Seineet-Oise aux élections générales de 1869, il ne réussit pas à se faire élire. Il était trop libéral pour les uns, trop modéré pour les autres. Cet indépendant n'était pas un irréconciliable; mais si, à la veille de 1870, il sembla se rallier à TEmpire libéral, ce n'était pas tant avec le désir d'entrer au Parlement, ni parce qu'il partageait toutes les illusions que faisait ndtre le nouveau régime, c'est parce qu'il pensait avec Daunou (il Ta lui-même déclaré) que « la meilleure constitution est celle qu'on a, pourvu qu'on s'en serve ».

Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur la carrière parlementaire d'Edouard Laboulaye, de rappeler qu'il entra à l'Assemblée nationale aux élections

complémentaires de 1871 sur la liste de FUnion de la presse, qu'il siégea constamment au centre gauche^ combattit le 24 mai, et la proposition d'où sortit le septennat, et vota les lois constitutionnelles. Élu sénateur inamovible, il refusa après le 16 mai son vote à la dissolution de la Chambre des députés et se prononça, en bon Américain, contre le retour du Parlement à Paris. Dans ces derniers temps, notamment sur les questions de liberté religieuse et d'éducation, il s'était séparé, avec M. Jules Simon, de Sfes anciens amis politiques pour fonder le centre gauche dissident.

Dans notre bref exposé de la carrière politique de l'illustre défunt, nous avons omis avec intention, nous réservant d'en parler à part avec quelques détails, le rôle important qu'il a joué à l'Assemblée nationale, comme rapporteur de la loi de 1878 sur la liberté de l'enseignement supérieur. Mais auparavant, et pour expliquer la conduite de M. Laboulaye en cette circonstance, il nous paraît nécessaire de jeter un coup d'œil en arrière sur ses premières idées en matière d'enseignement et de montrer, en peu de mots, par quelle évolution logique il s'est élevé aux convictions définitives de ses dernières années.

Au moment où Laboulaye s'occupait surtout et presque exclusivement de l'histoire du droit et séjournait en Allemagne pour compléter son éducation juridique et entrer en relations avec les professeurs d'universités les plus éminents, il eut naturellement occasion d'observer et d'étudier de près les institutions académiques de nos voisins. Gomme M. Cousin, il demeura frappé de l'incontestable supériorité du système étranger sur le nôtre, et il s'est exprimé, à cet égard, avec une grande netteté dans plusieurs écrits dont quelques-uns sont aujourd'hui presque introuvables. L'analyse détaillée de ces œuvres dépasserait le cadre de cette rapide étude; constatons seulement que ce qu'il admirait le plus dans le système universitaire allemand, c'est le privat-docentisme et la liberté dont jouissaient alors les professeurs dans le choix de leurs programmes et dans l'exposé de leurs doctrines.

Le privat-docentisme est pour lui la cause directe de la prospérité de l'enseignement, car il donne libre accès aux idées nouvelles et entretient l'émulation parmi les professeurs. « En Allemagne, le professorat est une milice où tous les volontaires sont reçus. Qui se croit une vocation décidée pour l'enseignement, qui sent quelque idée fermenter

dans son front, celui-là, après des épreuves qui n'ont rien d'effrayant, monte en chaire et parle à ses risques et périls. La politique mise à part, le privat-docent enseigne ce qu'il veut et comme il veut. Il refait, si bon lui semble (et cela arrive tous les jours), le cours même du professeur qu'il a quitté la veille. » Ces idées, empreintes d'une certaine exagération, sont bien répandues aujourd'hui et ne surprendront aucun de nos lecteurs. Mais au temps où Laboulaye écrivait ces lignes dans son Essai sur Savigny (1842), elles pouvaient passer pour une nouveauté. A ce moment, en France, on commençait à découvrir l'Allemagne, l'Allemagne savante bien entendu, car l'Allemagne politique on ne l'a découverte que beaucoup plus tard. Parmi ces réflexions si sensées, j'en détache une, dans le même écrit, qui paraîtra encore frappante aujourd'hui : « Maintes fois j'ai entendu répéter ces paroles : que pour faire un bon professeur, la première condition n'est pas tant de connaître à fond la science que de se passionner pour elle et de communiquer à son auditoire le feu sacré; que pour exciter de telles sympathies il n'est que la jeunesse, et que l'homme le plus savant ne vaut pas toujours le jeune maître qui apprend la science avec ceux mêmes auxquels il l'enseigne. »

C'est bien là, en effet, le principal avantage du privat-docentisme. Non seulement il excite toutes les vocations à se produire, mais il leur permet de se faire jour de bonne heure, et c est Tessentiel. Il n'est pas besoin, dans ce système, du hasard d'une suppléance pour révéler les talents et pour leur donner un libre essor.

Dans son admiration pour le système allemand, Laboulaye ne voyait rien au delà. D'ailleurs il ne se préoccupait pas alors du côté politique et religieux de la question. Il n'eût pas songé à réclamer pour la France la liberté de l'enseignement supérieur telle qu'il contribua à l'établir en 1878; il se serait contenté (on en trouve plus d'une fois la preuve dans ses écrits) de ce qu'on appelle aujour* d'hui la liberté dans l'enseignement (par opposition à la liberté d'enseignement)^ c'est-à-dire de la création d'Universités d'État, en possession du droit de s'administrer elles-mêmes avec une large indépendance.

Les études politiques de Laboulaye modifièrent plus tard ces idées. L'empire autoritaire avait éveillé ses défiances; ses méditations sur les institutions américaines, et les écrits de Humboldt et de Mill achevèrent de le convertir au dogme de la liberté absolue. U se rallia sans aucun doute aux solutions

du penseur allemand qui attribue à TÉtat Tarmée, la marine, la diplomatie, les finances, la police suprême, la justice, la tutelle des orphelins et des incapables et lui retire le commerce et l'industrie, la religion, la morale et l'éducation. Partant de cette doctrine générale, il fut amené naturellement à déclarer dans le Parti libéral que « l'État peut offrir l'enseignement, mais qu'il n'a pas le droit de l'imposer », et que la liberté d'enseignement est juste et nécessaire parce que notre âme n'appartient qu'à nous. « Le citoyen, dit-il, doit à l'État l'obéissance civile jusqu'au sacrifice de sa vie, il ne lui doit pas le sacrifice de sa raison et de sa conscience. »

Ailleurs il exprime Ja même pensée avec plus d'énergie encore : « L'état enseignant est déjà un fait énorme, mais l'État prétendant au monopole de toute science et de tout enseignement, cela est odieux et ridicule. » Il fallait citer ces passages, car ils montrent bien la genèse des convictions qui animaient le rapporteur de la loi de 1875. Les idées de M. Laboulaye, en matière d'enseignement, n'ont rien d'étroit. On ne peut les comparer, par exemple, à l'idolâtrie d'un grammairien qui adorerait le système allemand en raison de ses méthodes pédagogiques. S'il ne veut pas de VÉtat enseignant^ c'est parce qu'il redoute l'omnipotence gouvernementale

SOUS toutes ses formes, et cette conviction particulière n'est pas une théorie en l'air, elle repose sur sa conception générale du système politique tout entier. Il croyait à la tolérance, il aimait le spectacle de la liberté.

Remarquons, en passant, que Laboulaye est cependant partisan de l'instruction primaire obligatoire. Elle est de lui, cette réflexion : « Une démocratie ignorante est une démocratie condamnée. » Et aussi cette citation de Daniel Webster, un de ses chers compatriotes des États-Unis : « Pourvoir à l'instruction de la jeunesse est pour l'État un droit incontestable et un devoir rigoureux. »

C'est avec un joyeux entrain et une . satisfaction sincère que Laboulaye dut diriger, après la mort de. Saint-Marc Girardin, les travaux de la commission d'Enseignement supérieur chargée d'examiner la proposition du comte Jaubert déposée dans la séance du 31 juillet 1871. Il avait pour collègues dans cette commission des hommes distingués comme MM. Desjardins, Pascal Duprat, Wallon, Scheurer- Kestner, Bardoux, Beaussire et Ferry, presque tous favorables aux idées de liberté, et dans le remarquable rapport qu'il déposa le 23 juillet 1873, il put dire avec l'assentiment de la majorité des républi-

cains : « La liberté de renseignement est généralement réclamée aujourd'hui ; nous ne sommes plus au temps où Royer-Collard pouvait dire à la Chambre que « r Université a été établie sur cette base fon- « damentale que l'instruction et l'éducation appar- « tiennent à l'État et sont sous la direction supé- « rieure du roi ». Cette mainmise sur l'esprit des générations nouvelles, ce droit reconnu à la puissance publique de façonner à sa guise la jeunesse, sont aujourd'hui repoussés par tous les partis sans distinction d'opinion. »

La loi de 187S est trop récente pour qu'il soit utile d'insister davantage sur les débats approfondis et curieux, à plus d'un titre, d'où elle est sortie. ^ On se rappelle que MM. PaulBert, Beaussire, Ches- .nelong, Dupanloup, Ferry, Lepetit, Cballemel-Lacour, prirent une part importante à cette discussion. Le rapporteur, il n'est pas besoin de le dire, fut à la hauteur de sa t&che. On sait aussi combien cette imprudente prétention du p£u:ti clérical de réclamer pour ses établissements, encore à naître, le partage avec l'État de la collation des grades, fit de tort, dans l'esprit des républicains, au principe même de la loi. M. Laboulaye s'est rangé en théorie et en fait du côté des partisans de la liberté absolue des grades par cette raison que l'État est toujours un

parti et que rexameii doit appartenir à celui qui en* seigne. Dans sa brochure sur la liberté d'enseignement et le projet de loide M. Jules Ferry (1880), il cite, en s'y associant, cette pensée de Bastiat : « Donnez à l'État la collation des grades, TËnseignement sera de fait dans la servitude. »

En cette matière, les convictions de Laboulaye sont bien absolues et quoiqu'il ait écrit que « partout où règne la pleine liberté d'Enseignement, la plupart des écoles et des collèges sont confessionnels^ » il n'était pas homme à reculer devant cette conséquence de son principe ; c'était d'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, une âme largement ouverte au sentiment religieux, et de plus il était convaincu que le rôle de l'Église, qui avait possédé si longtemps r&me tout entière des générations, n'était pas terminé, qu'il est juste et prudent de la ménager et qu'il vaut mieux pour l'État l'avoir pour lui, grâce à certaines concessions, que contre lui. Avec de pareilles idées, M. Laboulaye devait voter sans hésitation contre l'article 7.

Une autre raison, qu'il convient de ne pas oublier ici, fortifiait M. Laboulaye dans son attachement à la liberté d'enseignement. « Jamais, disait-il à M. Paul Bert, dans la mémorable discussion de 1875, vous ne verrez faire les sacrifices nécessaires

pour relever nos Facultés et pour compléter leur matériel scientifique que si vous enfoncez dans les flancs de notre vieille Université Téperon de la concurrence. » Il faut le reconnaître, Tévénement a justifié en partie ces prévisions. On a beaucoup fait dans ces derniers temps, pas encore assez, pour l'installation matérielle de nos Facultés. Mais il est un autre ordre de réformes, que la loi de 1875 prescrivait dans son article 24 : « Le gouvernement présentera dans le délai d'un an un projet de loi ayant pour objet d'introduire dans l'enseignement supérieur de l'État les améliorations reconnues nécessaires. »

On sait que cet article attend encore son exécution. M. Laboulaye avait pris soin, dans l'exposé des motifs de son rapport, de commenter la pensée contenue dans cette disposition transitoire. Il rappelait les vœux formulés par la commission extraparlementaire nommée, en 1869, par M. Segris et présidée par M. Guizot, en faveur de l'autonomie des Facultés et la création de grands centres universitaires ; et il recommandait, en outre, l'institution des privat-docenten elle système des honoraires.

Espérons qu'un jour le gouvernement voudra bien enfin exécuter, dans un esprit largement libéral, les décisions de l'Assemblée de 1875.

M. Laboulaye est mort sans avoir vu réaliser toas les résultats qu'il attendait du principe fécond de la liberté d^ enseignement. Il dut être singulièrement contristé dans ces dernières années par la discussion sur Tartide 7 et par le projet de loi en ce moment soumis aux délibérations du Sénat et déjà voté par la Chambre des députés, sur la liberté de l'enseignement secondaire. La part active qu'il a prise aux débats de cette loi rétrograde, dans la commission où il avait été élu commissaire, a, paraitil, porté le dernier coup à sa santé déjà précaire, et précipité le dénouement fatal.

La maladie d'ailleurs n'avait pas ébranlé son énergie. L'année dernière encore il faisait son cours, malgré son grand âge et ses occupations du Sénat, offrant ainsi aux professeurs hommes d^État un exemple trop peu suivi. Cette année, presque à bout de forces, il avait choisi à nouveau, pour le suppléer, M. Jacques Flacb, professeur à l'École libre des sciences politiques. Mieux que personne il pouvait connaître la trempe d'esprit vigoureuse et originale et la compétence rare de son co-directeur à la Revtte historique de droit français et étranger. En renonçant à son cours, M. Laboulaye avait tenu toutefois à remplir jusqu'à la fin les fonctions d'administrateur qui lui avaient été confiées depuis

4873 par ses collègues du Collège de France.

Cette haute compagnie va lui nommer un succès-^ seur, et quel que soit le maître qui ralliera ses suffrages, on peut affirmer qu'elle prouvera encore une fois par Tillustration de son choix, en quelle estime elle tenait celui qu'il faut bien remplacera

Nous avons le devoir pénible de rappeler, en terminant, que M. Laboulaye était un des membres actifs et le président d'origine de la Société d'enseignement supérieur. En retraçant la belle unité de cette vie tout eutière vouée aux nobles spéculations de l'esprit, nous exprimons par là même toute la grandeur de notre perte et. toute l'étendue de nos regrets. M. Laboulaye avait voulu des funérailles en harmonie avec la simplicité modeste de sa vie, il avait prié ses amis et ses admirateurs de contenir Texpression de leur ardente sympathie. Mais si aucune parole n'a pu se faire entendre sur sa tombe , l'affluence remarquable de ceux qui ont tenu, par leur présence, à rendre un dernier hommage à l'honnête homme, au bon et généreux citoyen, a dû apporter quelques consolations et quelque fierté à sa famille si cruellement éprouvée. Ce qui ren-

\ . C'est M. Jacques Flach, qui a été appelé à la succession de Laboulaye dans la chaire de législation.

dait peui-èire plus touchant encore le spectacle de notre douleur muette, c'est que plus d'un, en suivant dans Téglise de Saint-Étienne-du-Mont le convoi de Fintrépide champion de la Liberté, a pu croire^ hélas ! qu'il assistait aux funérailles de ses plus chères croyances*.

1. Au moment ou nous écrivions ces lignes, la liberté de renseignement secondaire semblait en péril. La République 8*est arrêtée à temps sur cette pente de réaction.

Il est aussi difficile d'observer les institutions d'un peuple étranger que d'habituer ses yeux à voir dans Tobscurité.

Les Français qui vont s'instruire à l'étranger sout en général des professeurs ou des savants chargés de missions; chacun d'eux poursuit un but bien détenniné. Tel visitera les bibliothèques, tel autre les laboratoires. Il en est qui suivent le cours d'un professeur d'Université ou la conférence d'un directeur de séminaire. Plusieurs entrent dans les écoles et s'initient aux méthodes en regardant enseigner. De retour, ils rédigent, s'il le faut, un rapport plus ou moins complet, plus ou moins pénétrant, sur l'objet spécial de leurs études.

Rien de plus utile pour eux etpour^nous. Ces travaux presque toujours consciencieux nous ouvrent

parfois des horizons nouveaux, et où les plus savants et les mieux informés trouvent encore à apprendre. Le ministère qui reçoit la plupart de ces monographies, depuis bien des années, doit posséder une collection singulièrement variée et curieuse ; et on aimerait à consulter ce dépôt privé comme on consulte les dépôts publics. Peut-être de la réunion de tant d'œuvres diverses, serait-il possible de dégager quelques vues d'ensemble sur Torganisation de rinstruction publique dans les pays étrangers. Ce sont précisément ces idées générales que Ton chercherait en vain dans Tune ou dans Tautre de ces monographies. Leur principal mérite à toutes est précisément d'être des études spéciales. Le seul rapport un peu compréhensif que nous possédons sur les écoles allemandes est celui de Cousin qui a bien vieilli. Je ne parle pas de M. Bréal. Ses très remarquables essais pédagogiques ont surtout trait aux méthodes, et le bout de Toreille du grammairien y perce visiblement sous la peau du réformateur.

Quant aux études publiées par la Société d'Enseignement supérieur, elles ont, dans leur ensemble, une incontestab]e valeur historique, mais l'organisation universitaire était leur cadre naturel et la limite qu'elles avaient dû se tracer.

Ce travail de généralisation et de synthèse nous

parait cependant nécessaire pour bien connaître et surtout pour bien apprécier le système de l'instruction publique en Prusse. Sans doute la Prusse est peut-être de tous les pays celui où la séparation — tant au point de vue administratif qu'au point de vue pédagogique — entre les trois ordres d'enseignement : primaire, secondaire, supérieur, est la plus profonde et la mieux tranchée. On n'y voit pas, comme en France, au chef-lieu académique, un haut fonctionnaire qui a sous sa surveillance et sous sa direction tous les établissements publics d'instruction. Les écoles élémentaires y sont placées sous l'autorité du magistrat des villes, de la Schuldeputation^ des inspecteurs locaux ou de cercles ; les écoles supérieures sont régies par le collège scolaire provincial (Provinzial-Schulcollegium). Les Universités se gouvernent à peu près ellesmêmes et correspondent directement avec le ministre ou par l'intermédiaire d'un représentant spécial de l'État ou curateur. Voilà un système, gradué sans doute au point de vue des études, mais qui ne rappelle en rien notre hiérarchie administrative.

De même, en Prusse, chacune des catégories d^écoles a son histoire bien distincte et dont le développement peut être envisagé isolément, comme celui de lignes parallèles; les Universités, depuis

le xv"" siècle, les gymnases depuis la réforme, les realschulen depuis les essais de Semler, de Hecker et de Spilleke, vers le milieu et vers la fin du xvui* siècle, les écoles du peuple (Yolkschulen) depuis Luther ou plutôt depuis les principia regulativa de 1727. On peut donc être tenté d'étudier à part Tune ou Tautre de ces catégories d'écoles, comme un tout parfait, sans chercher à saisir les liens plus ou moins étroits qui les unissent et à déterminer la place relative qu'elles occupent dans l'ensemble du système scolaire.

Nous croyons qu'il faut réagir contre ces tendances particularistes. Dans les sciences morales, les faits, étudiés isolément, ne prouvent rien. Les récents travaux de certaine école de critique nous montrent l'écueil à éviter. Les historiens de notre Révolution, en appliquant à l'étude de la vie morale des peuples les procédés des sciences naturelles, ont observé l'histoire avec des yeux de myopes. Les arbres leur ont caché la forêt. Ils n'ont pas mieux réussi dans leurs curieuses herborisations que les sectaires qui cherchent dans le passé la leçon du présent ou dans le présent la leçon du passé.

J'étais parti pour l'Allemagne avec l'idée préconçue qu'il ne fallait pas seulement étudier à part chacune des catégories d'établissements, et, dans cha-

cune de ces catégories, les points importants : dans les Universités, l'autonomie ; dans les écoles secondaires, Textemat, le rôle des directeurs qui sont les véritables inspecteurs de leur corps enseignant, la rivalité des gymnases et des realschulen ; dans les écoles élémentaires, les méthodes et Tesprit national de renseignement. J'ai voulu connaître aussi, au moins dans ses grandes lignes, l'histoire générale des études en Prusse, des rapports de l'Etat avec l'individu d'une part, avec les communes et les associations religieuses d'autre part, et de quelle façon se posent dans ce pays conservateur ces grands problèmes : liberté d'enseignement, décentralisation, laïcité. Quand une nation n'a pour ainsi dire pas d'histoire parlementaire, quand, depuis le ministre jusqu'au simple commis, elle possède une hiérarchie de fonctionnaires qui appliquent les règlements avec une rigoureuse ponctualité, c'est dans les documents administratifs qu'on trouve les plus précieux renseignements, et c'est là que nous avons cru devoir les chercher. Mais ces documents administratifs n'auraient aucun sens si on ne les étudiait à la lumière des principes traditionnels qui depuis des siècles dirigent la politique de la dynastie des HohenzoUern. Dans une aristocratie protestante, comme la Prusse, ces mots : instruction du peuple,

liberté d'enseignement, décentralisation, i^ncité, que nous prononcions tout à Theure, ont une acception particulière que nous serions impuissants à comprendre avec nos idées françaises.

En voici un exemple : nous avons une haute idée de renseignement primaire en Allemagne. On répète partout, sans trouver de contradicteurs, que c'est le maître d'école prussien qui a vaincu l'Autriche à Sadowa et la France à Sedan. Je n'aurais garde de contester un fait aussi bien établi. Mais, parmi ceux qui l'affirment avec conviction, plus d'un serait peut-être étonné d'apprendre que le grand développement de l'instruction primaire en Prusse ne date guère que d'une vingtaine d'années, qu'à Berlin même, au commencement de ce siècle, plus d'un tiers des enfants manquaient d'instruction, et que c'est vers 1863 seulement qu'on y a jeté les premières bases de l'admirable organisation scolaire qui fonctionne aujourd'hui. Oui, cette capitale d'un pays qui exerce aujourd'hui une véritable hégémonie sur toute l'Europe ne dépensait en 1821 que 3,000 marks pour l'entretien de 6 écoles de pauvres avec 7 maîtres et 500 enfants. L'instruction du peuple était abandonnée à des écoles privées qui n'offraient aucune garantie, ou à des associations religieuses qui ne possédaient que peu de ressour-

ces. En 185S^ on trouvait encore dans quelques-unes des régions de l'ancienne Prusse, notamment en Poméranie^ des maîtres d'école ambulants qui allaient de porte en porte donner l'instruction dans les familles et ne recevaient d'autre salaire qu'un fixe de 25 à 30 thalers par an, la table et le lit dans les maisons où ils étaient de passage. Aujourd'hui même, les statistiques officielles constatent que, si le principe de l'obligation est appliqué avec rigueur, les conditions dans lesquelles l'instruction se donne sont loin d'être parfaites partout et que, sur une population scolaire de 4,367,486 enfants/pour toute la' Prusse, 1,836,299 seulement recevaient en 1881 une éducation tout à fait normale. On rencontrait encore à cette date, dans toutes les provinces, des écoles avec un seul maître pour 200, 280 et jusqu'à 280 écoliers. Dans 28,000 localités qui manquaient d'écoles, les enfants étaient obligés de chercher l'instruction au dehors, assez souvent à de grandes distances. Aujourd'hui même, on évalue à 10,000 le nombre de maîtres nouveaux qu'il serait nécessaire de recruter pour assurer le fonctionnement régulier de l'instruction primaire dans tout le royaume.

Si je suis entré dans ces détails, ce n'est pas pour médire de l'instruction primaire en Prusse. Quiconque lira avec attention l'admirable rapport statis-

tique que vient de publier M. le D' Schneider, conseiller au ministère des cultes, sera frappé, comme moi, du prodigieux essor qu'y a pris l'instruction primaire dans ces dernières années, des sacrifices immenses consentis par TÉtat et les communes, de la sollicitude constante du gouvernement et des municipalités pour appliquer partout le principe de l'obligation et assurer les bienfaits de Tinslruction, dans la mesure du possible, aux enfants des hameaux les plus pauvres, perdus au fond des bois, des marais, ou sur des montagnes couvertes presque toute Tannée par les neiges. Les résultats considérables obtenus en si peu de temps méritent d'autant plus notre admiration que l'administration prussienne a de très grandes difficultés à surmonter. Je ne parle pas de la diversité des langues, de ces 410,380 enfants en majeure partie Danois ou Polonais, qui ne comprennent pas un mot d'allemand, mais bien plutôt de l'énorme accroissement de la population dans les grandes villes. A Berlin, le nombre des habitants s'est élevé de 1871 à 1880 de 826,341 à 1,222,388. La population des sept plus grandes villes de la monarchie, y compris Berlin, s'est accrue, dans cette même période, de près de 33 p. 100 en moyenne, et celle des 23 villes qui suivent par ordre d'importance, de près de 43 p. 100. On comprend

combien il est difficile pour FÉtat et pour les municipalités de faire face à ces besoins sans cesse renaissants, d'autant plus que Taccroissement de la population subit de perpétuelles oscillations. Ces chiffres, qu'il m'a paru utile de relevicr, prouvent du moins que l'instituteur prussien n'est pas le seul auteur de nos revers; que, s'il faut les attribuer pour une part à la supériorité des écoles allemandes, il est juste de citer en première ligne celles de ces écoles qui^ en 1870, avaient atteint un bien plus haut degré de prospérité que les écoles primaires : je veux parler des gymnases, des realschulen et surtout des Universités, et il me semble que cette statistique peut servir d'avertissement à notre Chambre des députés, si prodigue pour l'enseignement primaire, si avare pour l'enseignement supérieur.

Les Allemands ont publié comme nous que leurs maîtres d'école avaient droit à leur reconnaissance, mais peut-être, sous la même louange, n'enfermaient-ils pas la même idée que nous. En faisant respecter rigoureusement le principe de l'obligation et en multipliant, autant qu'il peut, le nombre de ses écoles élémentaires, le gouvernement prussien poursuit un but particulier. La démocratie française, en répandant l'instruction, cherche surtout à éclaî-

rer le suffrage universel. La monarchie prussienne est loin sans doute d'être hostile à la diffusion des lumières ; mais son principal objectif, dans les écoles primaires, est moins de développer les intelligences que de discipliner les volontés. Il faut à une république des citoyens capables; il faut à une monarchie des sujets obéissants.

Cet exemple nous ramène à Tidée que nous émettions tout à l'heure, à savoir qu'il est indispensable de connaître l'histoire générale de la Prusse et les principes traditionnels qui dirigent sa politique^ pour bien comprendre ses institutions scolaires et pour en apprécier la valeur et la portée.

D^autres exemples achèveront d'expliquer ma pensée. La Prusse, où tout le personnel enseignant est laïque, est bien éloignée cependant d'appliquer la laïcité telle que nous la comprenons en France. Dans un pays catholique, le Kulturkampf signifie : guerre au cléricalisme. Dans un pays protestant, il signifie seulement : prédominance de l'esprit protestant sur l'esprit catholique. Tandis qu'en France l'enseignement religieux a été banni des écoles, en Prusse il continue à y régner en maître. Il n'est pas même facultatif, iL est obligatoire. Dans les écoles élémentaires, à part quelques grandes villes, il est le pivot de l'enseignement tout entier. Presque

toutes les écoles élémentaires, et même la plupart des écoles dites moyennes et supérieures, en Allemagne, c'est-à-dire les gymnases, les realschulen, les écoles bourgeoises, les séminaires, ont encore en réalité un caractère confessionnel; c'est-à-dire que l'unanimité des maîtres y appartient à un des cultes chrétiens : tous protestants ou tous catholiques. La laïcité dans le sens de la suppression de l'enseignement religieux a aujourd'hui très peu de partisans dans la patrie de Kant, de Gœthe et de Hegel. Elle est en horreur chez les héritiers du grand Frédéric. Je ne sais guère que le parti progressiste, si affaibli depuis les dernières élections, qui réclame, en .même temps que le régime parlementaire, une laïcité relative dans les écoles publiques. En 1884, on comptait en Prusse 181 inspecteurs laïques de cercle pour 12,533 écoles, et 7!20 inspecteurs de cercles ecclésiastiques pour 21,262 écoles. Quant aux inspections locales, elles se répartissaient à la même date entre 9,668 ecclésiastiques pour 26,393 écoles et 1,270 Isaques pour 3,015 écoles.

Il ne faudrait pas davantage juger avec les idées françaises l'application que reçoivent en Allemagne les grands principes de la liberté d'enseignement et de la liberté de conscience. Tandis que chez nous

l'État, au nom de je ne sais quel droit, qui est en réalité le droit du plus fort, a eu, sous tous les régimes, une tendance à invoquer des prérogatives que la législation existante ne lui accorde pas, la tradition du gouvernement prussien est de tolérer l'exercice de libertés individuelles et locales qui ne sont pas consacrées par la loi.

Endroit, la liberté d'enseignement n'existe pas en Prusse. L'Allg-Landrecht, ou droit public de Prusse, est formel sur ce point. On y lit que les écoles et les Universités sont des institutions d'État, que ces établissements ne peuvent être établis qu'au su et avec l'autorisation de l'État, et qu'ils sont tous indistinctement soumis à la surveillance de l'État. La Constitution du 31 janvier 1880 reconnaissait, il est vrai, la liberté d'enseignement sous certaines conditions; mais, dans un article spécial, elle faisait dépendre l'application de ce principe de la publication d'une loi générale sur l'enseignement. Or, cette loi, déjà préparée en 1801 par Massow, élaborée à nouveau par le conseiller d'État Siivern, en 1819, puis par le ministre des cultes, Ladenberg, en I80O, et soumise aux Chambres; reprise par le ministre Bethmanu-HoUweg, en 1862, et ensuite, dans un esprit différent, par les ministres von Muh- 1er (1869) et Falk (1876), n'a jamais abouti; elle est

encore à l'état de projet. L'État a donc, en réalité, encore aujourd'hui le monopole de l'enseignement; mais il le partage avec les municipalités et les associations religieuses, et il n'en abuse pas trop visà-vis des individus, au moins pour les écoles primaires et moyennes, car il n'y a pas en Prusse d'Universités libres. Quant à son droit de contrôle, il l'exerce sérieusement et avec suite, on peut même dire avec indiscrétion, dans tous les établissements privés.

En revanche, l'égalité des citoyens, reconnue en droit au profit des juifs, est presque illusoire dans la pratique. Jusque dans ces derniers temps, ils étaient à peu près exclus du corps enseignant, comme ils continuent à l'être du corps des officiers. On pouvait lire il y a quelques années, dans le règlement des examens pro facultate docendi dans les écoles supérieures, le passage suivant : « Les candidats juifs qui désirent obtenir de la commission d'examen un certificat d'aptitude à enseigner dans les écoles supérieures, peuvent être admis aux épreuves dans les conditions réglementaires. Mais on devra les avertir qu'en passant l'examen, ils n'acquièrent aucun droit au stage professionnel, ni à un emploi de professeur dans les écoles supérieures Je confession chrétienne de la monarchie. »

Une circulaire ministérielle du 6 avril 4870 a supprimé cette disposition par des considérants significatifs : « Attendu qu'aucun candidat, reçu à l'examen, n'acquiert par là le droit de réclamer un emploi. . . » La situation s'est un peu modifiée depuis, et on trouve quelques maîtres appartenant à la religion israélite dans les écoles supérieures de Berlin et de quelques grandes villes. Si l'administration se montrait plus bienveillante, il ne lui serait certainement pas difficile de trouver des candidats de cette confession ; car il y avait en 1879, dans les gymnases et realschulen de Prusse, 90,000 élèves protestants, 22,000 catholiques et 13,000 juifs. A la même époque, la population totale du pays comprenait 16,600,000 protestants, 8,600,000 catholiques et 380,000 juifs.

Nous ne prétendons pas tirer de ces chiffres des conclusions exagérées ni prononcer surtout le gros mot d'intolérance. Ce n'est pas de gaieté de cœur, c'est sans doute pour se conformer au vieux jprincipe des écoles confessionnelles que l'administration prussienne persiste dans une pratique en apparence aussi inique. Un gouvernement sage et fort n'a aucun intérêt à mettre ainsi hors du droit une minorité de citoyens riches, instruits et actifs, et qui, dans les crises les plus décisives de leur histoire na-

tîonale, n'ont nAarchandé ni leur or ni leur sang à la pairie.

Les quelques faits caractéristiques que nous venons de citer sur la laïcité, sur la liberté de renseignement, sur l'égalité des cultes dans les écoles de Prusse suffiront, Je pense, à indiquer dans quel esprit devrait être conçu le travail que nous indiquons. On ne parlerait pas des plans d'études, des méthodes, ou du moins il n'en serait question que dans la mesure où l'examen des livres de classe et des matières d'enseignementpourraitnous fournir quelques éclaircissements sur l'esprit général de l'instruction publique ou privée. Cette étude serait surtout politique. On rechercherait d'abord dans l'histoire de Prusse quels sont lés principes qui ont inspiré le gouvernement dans l'organisation et la direction des écoles depuis le siècle dernier. On étudierait ensuite la constitution actuelle du système scolaire et les principaux rouages administratifs.

Après avoir décrit en quelques mots lacomposition du ministère de l'instruction publique et distingué les différentes catégories d'écoles, on s'arrêterait longuement sur l'histoire et sur le rôle des autorités provinciales et municipales, particulièrement à Berlin. Tout ce qui touche aux droits de l'État et des communes et aux libertés individuelles

serait Tobjet d'un examen attentif. Les examens qui conduisent directement ou indirectement aux carrières publiques rentrent naturellement dans notre programme.

Peut-être serait-il bon de conclure cette étude par quelques réflexions générales. Apres avoir suivi dans le présent la trace des traditions du passé, il ne serait pas sans intérêt de formuler quelques hypothèses pour l'avenir. Si la Prusse, comme la plupart des pays de l'Europe, avait su imposer à ses rois le gouvernement parlementaire, il ne serait pas trop difficile, en interrogeant les prétentions, et en calculant la force respective des partis, de prévoir le triomphe final de certaines tendances ou de certains principes. Mais le régime actuel laisse trop de place au pouvoir personnel^ pour qu'il nous soit possible de risquer autre chose que des conjectures très timides. L'arbitraire trompe toutes les prévisions et il se joue de la logique des événements.

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