‹ L'éducation nouvelle: études de pédagogie comparée (volume 2)Chapitre 20 sur 43 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le D' Wiese, ancien conseiller pour Tinstruction secondaire au ministère des cultes de Prusse, à qui Ton doit de remarquables études historiques et statistiques sur les hautes écoles* en Prusse et d'admirables lettres sur l'éducation en Angleterre, vient de publier un ouvrage, — tout d'actualité celui-là, — sur la situation de l'instruction secondaire dans son pays*.

L'auteur de cette substantielle brochure de 1 39 pa-

1. On appelle hautes écoles, en Allemagne, celles qui correspondent à nos établissements classiques, lycées et collèges, et à nos écoles spéciales.

2. Paedagogische Idéale und Proteste j ein votunij von D' L. Wiese, Berlin, Verlag von Wiegandt und Grieben, 1884.

ges nous apprend qu'il a voulu faire son testament pédagogique. En livrant ses idées à la publicité, à la discussion, il a cru remplir un devoir et rendre service k ses concitoyens, en raison même des attaques qu'il dirige contre les tendances actuelles de l'administration. Un sentiment élevé de patriotisme a imposé silence à ses scrupules d'ancien fonctionnaire.

Cet écrit est donc un acte d'indépendance en même temps que Tarrêt d'un juge très compétent. Hâtonsnous d'ajouter cependant qu'il ne ressemble, ni de près, ni de loin, à un pamphlet; les critiques y sont toujours formulées avec tact et discrétion ; mais cette modération même nous engage et nous autorise à examiner de près les griefs de l'écrivain et à prendre à la lettre les termes dont il se sert.

La brochure s'ouvre par une brève analyse des systèmes d'éducation des siècles derniers, où l'auteur nous fait connaître assez clairement son idéal pédagogique. Il est de cette école à la fois libérale et religieuse, qu'ont illustrée en France les noms de Montalembert, de Laprade, de Laboulaye. Ce qu'il dit de l'œuvre de Francke, de Port-Royal, de Pestalozzi, nous parait à cet égard, très significatif. Il est si partisan de l'éducation indulgente qui ménage les forces naissantes de l'enfant et favorise le libre et spontané développement de ses facultés qu'il par-

donne presque à Rousseau ses hérésies et ses chimères. Il confirmerait volontiers ce jugement que l'auteur à'Émile porte sur lui-même dans sa préface : « Je puis avoir très mal vu ce qu'il faut faire, mais je crois avoir bien vu le sujet sur lequel on doit opérer. » En tant que patriote, convaincu de la mission providentielle de la Prusse et fier de l'hégémonie morale qu'elle exerce en ce moment en Europe, il admirera les doctrines d'État de Fichte et de Hegel; mais, comme pédagogue, il les condamnerait sans aucun doute.

Ce n'est pas le chapitre le moins curieux de son livre que celui où il expose, après celte introduction théorique, l'histoire des envahissements successifs . de l'État prussien sur le terrain de l'éducation, les efforts des princes pour s'en assurer peu à peu la haute surveillance et la haute direction. Personne ne contestera que le despotisme des rois de Prusse n'ait toujours été un despotisme intelligent, mais il nous semble que M. Wiese s'exagère un peu l'importance qu'ils attachaient avant 1789 à la culture intellectuelle de leurs sujets. Il paraît bien que le père du grand Frédéric avait déjà, dès 1717, décrété une sorte d'instruction obligatoire, mais le règlement de 1763 prouve jusqu'à l'évidence que ces belles intentions avaient été suivies de peu d'effet.

C'est de Tépoque napoléonienne, du ministère de Guillaume de Humboldt, vers 1809 et 1810, que datent les premières et sérieuses tentatives de centralisation scolaire. Guillaume de Humboldt était cependant de l'école libérale; il avait même écrit une dissertation philosophique contre Tabus de Tautorité et la fureur de gouverner. Plusieurs actes administratifs marquent les diverses étapes qui ont été parcourues dans cette voie. C'est d'abord, en 1 81 7 , la création d'un ministère spécial de l'instruction publique. C'est ensuite, en 1828, le règlement, d'ailleurs assez décentralisateur, de l'administration provinciale des écoles; puis en 1834 les dispositions nouvelles sur le certificat de sortie des gymnases succédant au règlement de 1812 sur les Abiturtentenprufungen, enfin, — sans parler des dispositions minutieuses de l'examen pro facultate docendi qui correspond à notre licence, — les divers plans d'études des gymnases et des realschulen, dont le dernier est de 1882.

M. Wiese ne désapprouve formellement aucune de ces manifestations de la doctrine d'État. Il estime qu'on ne peut refuser au gouvernement un droit supérieur de contrôle sur les écoles, il considère donc les actes de haute administration en matière d'enseignement,* — à part certaines réserves, —

comme utiles et légitimes; mais il est, d'autre part, un partisan très convaincu de Téducation privée et des franchises municipales, et il exprime la crainte que les conditions que F Etat a cru devoir établir pour Feutrée dans certaines carrières et pour Tadmission au service militaire d'un an, combinées avec les privilèges qu'il attache^ à cet égard, aux études faites dans certaines catégories d'établissements d'enseignement secondaire, ne compromettent gravement la liberté et la variété des études libérales en Prusse. M. Wiese, qui n'est ni pour le monopole ni pour la liberté absolue, qui cherche un juste milieu, croit que l'État tend de plus en plus à se faire la part du lion. Que le gouvernement prenne des garanties pour le choix de ses fonctionnaires, rien de plus juste; mais ce n'est pas une raison pour qu'il oblige les collèges à se modeler, dans leur enseignement, sur ces exigences particulières ; pour qu'il entre, dans ses plans généraux d'études, dans des détails de plus en plus minutieux ; pour qu'il empiète chaque jour davantage sur les droits de patronage des communes. Ces dernières se dés* intéressent de leurs écofes à mesure qu'elles perdent leur action. L'ancien conseiller ministériel proteste avec force contre ce despotisme d'État; et tout en reconnaissant qu'à l'heure actuelle un bon direc-

leur de gymnase peut encore^ en agissant dans la limite de ses pouvoirs, faire de son école à peu près ce qu'il veut, il laisse à entendre qu'il n'en sera plus longtemps ainsi.

La Prusse, constate M. Wiese, est un Etat essentiellement militaire, en même temps qu'un peuple de savants. On dit d'elle volontiers qu'elle est la nation des écoles et des casernes. Le ministre von Fuchs inaugurait en ces termes l'Université de Halle : « Que Pallas Athéné, la déesse de l'intelligence et de la guerre, soit la patronne du Brandebourg. » Il semble aujourd'hui que l'esprit militaire, en s'insinuant dans la direction des écoles, tende à y introduire une discipline étroite et une uniformité qui sont à la fois contraires au développement des facultés intellectuelles et à Fépanouissement des libertés morales.

Un grand nombre de communes, pour remplir les conditions requises pour le volontariat d'un an, dénaturent le caractère de leurs écoles; elles possédaient de bonnes écoles primaires supérieures et elles les transforment en écoles secondaires incomplètes qui ne répondent à aucun besoin.

D'autre part, lorsque l'Etat a accordé à ces établissements la qualification nécessaire pour donner accès au volontariat et à d'autres carrières d'État, il

se trouve naturellement amené à exercer sur ces établissements une surveillance de plus en plus étroite pour s'assurer qu'ils remplissent leurs obligations. De là l'uniformité des plans d'études et les dispositions minutieuses qu'ils renferment. Cependant toutes ces précautions, attentatoires à la liberté, ne produisefit même pas toujours les résultats qu'on serait en droit d'en attendre ; les prescriptions administratives rencontrent des obstacles locaux qu'il est impossible de surmonter, et elles ne peuvent empêcher que, malgré tout, la bonne éducation ne soit plutôt l'œuvre des maîtres que des programmes.

Il faut reconnaître que le volontariat d'un an, en Prusse, a uncaractère très peu démocratique, car ce seul fait qu'un élève d'un gymnase, qui a suivi les classes jusqu'à la seconde, y est admis sans autre examen, nous fait voir dans cette institution plutôt un privilège, établi au profit des classes aisées, qu'une récompense accordée, dans l'intérêt général, au travail et au talent. 11 en serait autrement si en Prusse, comme ailleurs, les examens de passage n'étaient absolument illusoires.

Du reste, M. Wiese est un partisan très décidé du volontariat d'un an. Ce qu'il critique ce n'est pas l'institution elle«mémè qu'il regarde comme abso-

lument nécessaire au progrès général des études, ce sont les abus auxquels il donne lieu et qu'il ne serait pas difficile d'éviter, en le renfermant dans de justes bornes.

Il importe en effet de remarquer, pour bien comprendre l'argumentation de M. Wiese, que l'admission au volontariat n'est qu'un des nombreux privilèges auxquels donne droit un temps déterminé d'études dans certaines catégories d'établissements d'enseignement secondaire. C'est ainsi que, pour ne parler que des gymnases, le certificat d'études dans la secunda suffit à l'admission aux examens de pharmacien et de maître de dessin, à l'inscription aux écoles de beaux-arts, à l'école d'horticulture, à l'école vétérinaire de Berlin, ainsi qu'aux écoles commerciales ; il permet en outre de briguer des emplois dans les banques de l'État, dans les postes, etc. Ces privilèges les Realschulen les possèdent dans une certaine mesure ; mais on sait que ces écoles ne donnent pas accès à la carrière médicale, et M. Wiese voudrait voir tomber cette barrière.

Sans doute, il rend justice aux gymnases qu'il appelle (peut-être avec ironie) la véritable école d'Etat, mais il s'empresse d'ajouter que l'étude des langues anciennes, qui fait la base de l'enseigne-

ment des gymnases, ne peut plus être considérée, au temps où nous vivons, comme une des conditions nécessaires de la haute culture intellectuelle. Il constate qu'à peine le tiers des élèves des gymnases obtient le certificat de sortie ; que les travaux philologiques, auxquels on assigne une trop grande place dans ces établissements, empêchent de donner un temps suffisant à Tétude approfondie de la langue maternelle; qu'à ce point de vue les programmes des Realschulen sont supérieurs à ceux des gymnases et qu'une éducation inachevée dans les écoles spéciales (pour ceux que diverses circonstances empêchent de continuer leurs études) produit incomparablement de meilleurs résultats qu'une éducation inachevée dans les écoles classiques. Ce fait est d'autant plus caractéristique que les Realschulen ne doivent qu'à leurs propres efforts les progrès qu'elles ont déjà accomplis, car l'Etat n'a créé aucune école de cette catégorie.

Nous regrettons que l'espace qui nous est mesuré ici nous empêche d'entrer dans plus de développements sur l'éloquent et curieux plaidoyer du fonctionnaire-pédagogue. Il y aurait encore à signaler d'excellentes pages sur l'éducation privée, sur l'éducation des jeunes filles et sur l'enseignement religieux, qui, assure M. Wiese, semble n'être

plus admis que par grâce et comme un étranger, dans la plupart des écoles secondaires. Nous avons déjà parlé des convictions orthodoxes de Tauteur, et les tendances de la société moderne expliquent peut-être, dans une certaine mesure, ses réflexions chagrines sur la tyrannie de l'État, sur Tabsence d'idéal dans l'éducation utilitaire d aujourd'hui. Il faut bien convenir pourtant, avec le sage écrivain, que l'uniformité des études diminue de plus en plus le nombre des esprits originaux, au détriment de la haute culture littéraire et artistique. U paraît d'ailleurs que l'opinion publique s'alarme, que les parents se plaignent de la surcharge des programmes et les maîtres de la passivité de leurs élèves, du vague et du peu de sûreté de leurs connaissances, de leur impuissance à fixer, d'une façon durable, leur attention sur le même objet. M. Wiese conclut qu'il ne suffit pas d'instituer des enquêtes médicales pour remédier, par une hygiène scolaire bien entendue, à la débilité précoce d'un certain nombre d'enfants ; mais qu'il est encore plus urgent d'instituer une enquête pédagogique, pour étudier l'influence des examens^et des prérogatives de certaines catégories d'établissements secondaires, au point de vue de la santé intellectuelle et morale des élèves. Cette enquête sera sans doute

ardue, car la limitation des droits de l'État est le plus délicat, le plus compliqué des problèmes sociaux; mais elle aura son utilité, ne fût-ce que pour appeler, une fois de plus, l'attention publique sur Taction fortifiante et réparatrice de la liberté.

M. Conrad, professeur de droit à l'Université de Halle, a fait paraître, cet hiver, une étude statis* tiq ue sur les Universités allemandes dans les cinquante dernières années \ Ce travail qui succède à ceux de Dieterici (1836), Hoffmann (1843), Schubert (1886), Engel (1869), pour la Prusse, et de Georges Mayr (1869-72), pour la Bavière^ n'est pas un modèle du genre ; il ne se distingue ni par la clarté des calculs ni par une exacte proportion des développements à l'importance des questions. Cependant, M. Conrad a fait preuve quelquefois de sagacité dans ses consciencieuses recherches et il a mis en lumière un certain nombre de faits, la plupart déjà connus, quelques-uns nouveaux, et qu'il ne sera pas inutile de signaler ici.

1. Dos Univeraitatsstudium in Deutschland wâkrend der letzen 50 Jahre von D' J. Conrad, professor zu Halle. Jena. Verlag von Gustave Fischer, 1884 (243 pages grand in-octavo avec tables sta< tistiques).

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