PREFACE. III
nouvelle. Ces études n'ont pas été composées d'après un plan préconçu; d'excellents ouvrages n'y sont pas analysés; d'importantes questions n'y sont pas traitées. Parmi les sujets que les hasards de la polémique ont placés sous notre plume, il en est plus d'un sur lequel nous n'avons pas dit toute notre pensée. Nous avons parlé à plusieurs reprises de l'éducation secondaire des filles, et de l'enseignement spécial ; mais que de choses à ajouter sur la loi Camille Sée, à laquelle il faut, dès aujourd'hui, Aarquer une p^ace dans l'histoire de la civilisation en France. Cette réforme dont il n'est que juste de faire, pour une large part, honneur à un seul homme, est une preuve consolante de l'action que la volonté individuelle peut exercer sur l'évolution sociale.
Pour combler, dans une certaine mesure, les lacunes de notre livre, nous apportons ici quelques réflexions nouvelles sur l'enseignement spécial et quelques aperçus sur d'autres questions à l'ordre du jour : universités provinciales, service militaire dans ses rapports avec l'enseignement, agrégations de droit et de médecine.
IV PREFACE
La question de l'Enseignement spécial a été mal comprise par nos publicistes*, mal posée par l'administration, mal résolue par le Conseil supérieur de l'Instruction publique.
Dans les nombreux écrits, livres ou brochures, qui ont paru sur la matière, on a trop souvent confondu des choses très difiFérentes : la réforme de l'enseignement classique, la dualité et l'uniformité des programmes, la création de JRealschulen et le développement des écoles de commerce et d'industrie. Dans les bureau^t ministériels, on s'est trop hâté de « faire quelque chose », on a cédé trop vite à un mouvement d'opinion plus artificiel que réfléchi, on est parti sans savoir où, on est entré en guerre sans plan de campagne. Dans le Conseil supérieur, on n'a su ni accepter bravement le projet ministériel ni le repousser hardiment, on a disserté moins sur le fond des choses que sur le sens des mots ; on a ébauché une œuvre laide et bâtarde, sorte de construction sans façade, sans péristyle, d'un accès difficile,
1 . C'est ici le cas de rappeler qu'il n'y a pas de règle sans excejptions.
PRÉFACE
et qui ne semble appropriée à aucune destination nettement définie.
L'administration a décidé que certains collèges et de nouveaux lycées à Paris ou près de Paris seraient consacrés au nouvel enseignement ; il aurait mieux valu y réunir des boursiers d'enseignement secondaire, soumis enfin au contrôle sérieux et à la discipline sévère que leur situation privilégiée justifierait absolument.
On a accordé par avance aux futurs bacheliers de ce même enseignement une partie des avantages réservés jusqu'à présent aux bacheliers de l'Enseignement classique. Il eût été préférable de déposséder le baccalauréat classique de privilèges peu justifiés et de lever les barrières qui ferment à des jeunes gens très bien doués et suffisamment instruits , l'accès d'un nombre considérable d'emplois. Il est du devoir de l'Etat qui tient, par les examens, la clef de toutes les carrières, de mettre une bonne fois au rebut ces sortes de passe-partout et de réduire au minimum la faveur et l'arbitraire en établissant un concours spécial à l'entrée de
VI PREFACE
chaque fonction d'ordre administratif et technique.
Mais pour en revenir au principe même de l'Enseignement spécial, nous croyons qu'il est indispensable, avant, tout essai de réforme, de distinguer nettement les divers éléments de cette question si complexe, de bien délimiter le terrain où l'on veut s'engager, de marquer 'exactement le but que l'on désire atteindre. Êtes-vous partisan d'une éducation générale qui prépare indirectement à toutes les carrières, ou préférez-vous des enseignements professionnels, qui préparent directement l'un aux carrières dites libérales, l'autre au commerce et à l'industrie? Si vous admettez deux types d'enseignement, faut-il créer pour chacun de ces types des écoles spéciales ou fautil les réunir dans le même institut? Les plans d'étude de ces deux ordres d'enseignement doivent-ils avoir une base commune ou la séparation des programmes et des méthodes doit-elle s'opérer dès le début? Attacherez-vous des privilèges spéciaux et divers aux diplômes qui couronnent les études des deux catégories d'écoles?
PREFACE. vu
L'un de ces diplômes sera-t-il plus particulièrement privilégié?
Si vous vous prononcez, au contraire, pour V École unique, quel sera le plan d'études? Êtesvous conservateur, progressiste, révolutionnaire ? Voulez-vous réserver aux langues anciennes la place d'honneur dans les programmes, ou y admettre les enseignements nouveaux sur un pied d'égalité, en rendant l'étude du grec facultative, ou substituer à la vieille éducation une éducation moderne où les langues vivantes se substitueront purement et simplement aux langues mortes? Il resterait encore, dans ces trois hypothèses, à faire la part des lettres et des sciences et à résoudre le problème si difficile de la bifurcation .
Voilà bien des questions, et cependant le questionnaire n'est pas épuisé. On peut se demander par exemple, si la création de deux types d'enseignement doit entraîner un nouveau remaniement des programmes classiques. Il est clair, en effet, que les partisans du dualisme se placent à des points de vue très différents. Les uns, peu favorables à l'enseignement classique qui ne leur paraît
viii PREFACE.
plus répondre à tous les besoins de la société moderne, cherchent à lui opposer la concurrence d'un enseignement plus jeune, plus vivant, d'une utilité plus sensible et plus immédiate. Les autres, au contraire, très convaincus de la supériorité des études classiques, mais aussi très effrayés de r importance croissante des nouveaux enseignements, s'efforcent de les refouler dans des écoles destinées, dans leur pensée, à recueillir les intelli gences inférieures, et servir de refuge à tous les fruits secs de nos collèges. D'autres enfin, épris de la mesure en toute chose, et ennemis de l'uniformité, n'ayant d'ailleurs devant les yeux aucun but très défini, assignent en quelque sorte aux nouveaux instituts le rôle de canaux d 'écoule ment par où se déverserait le trop-plein de nos écoles secondaires. Autant de points de vue divers, autant de solutions différentes. Notre intention n'est pas d'indiquer ici nos préférences ; nous pensons l'avoir fait ailleurs* assez claire-
1. \o\r r Éducation Nouvelle {G. Massonédit. 1882), pages i27 à i30, 141 à 151, et, dans le présent volume, notre étude sur La Question du Latin.
PREFACE. IX
ment. Mais il nous a paru bon de montrer que la réforme de l'Enseignement dit spécial n'est pas de celles qu'on peut réaliser à la hâte et à l'aventure.
Il serait également fâcheux de prendre prétexte d'une réforme, plus ou moins sérieuse, de cette nature, pour remanier à nouveau les programmes classiques. De ce que l'enseignement des langues modernes et des sciences doit occuper la place principale dans nos Realschulen^ il ne résulte nullement qu'il faille les reléguer au second plan dans nos gymnases. Aujourd'hui la science est à la racine de tout. Quant aux langues viva'ntes, les historiens, les jurisconsultes, les médecins, les savants dans toutes les sciences, n'ont pas moins besoin de les connaître que les industriels et les commerçants. A la dernière séance ordinaire du Conseil supérieur, un membre invitait l'administration à présenter un nouveau projet pour rendre aux langues anciennes, dans les programmes classiques, la suprématie que la réforme, si avisée, de M. Ferry, leur a fait perdre. Est-il vrai que le directeur de
X PREFACE
rEnseignement secondaire ait pris à cet égard un engagement formel? Nous ne pouvons le croire; car il nous paraît que si le Conseil supérieur a toute compétence pour réformer le détail des programmes et faire prévaloir les meilleures méthodes, il dépasserait ses attributions en arrêtant, dans leurs grandes lignes, les plans généraux de nos écoles secondaires. C'est là une question véritablement nationale, que le Parlement seul a qualité pour trancher et qui devrait être résolue non par arrêtés, pris en Conseil, mais par des lois et des décrets.
L'Université de Paris et les Universités provinciales sont en voie de formation. Le décret du 28 décembre leur a donné, comme don de joyeux avènement, la liberté. Qu'elles sachent s'en servir, non pas seulement pour étendre leur légitime influence, pour demander au trésor de l'État et des villes les sacrifices nécessaires, mais aussi pour se réformer et se régénérer elles-mêmes, pour rajeunir les vieux enseignements, pour en créer de nouveaux, pour répandre autour d'elles,
PREFACE. XI
comme un foyer toujours allumé, la lumière et la vie.
Décentralisation et concentration, tout le programme et Tavenir de la réforme universitaire
tient dans ces deux termes. C'est à Tadminis-
« tration d'achever énergiquement et rapidement
la concentration. C'est aux nouvelles Universités de faire jaillir de la décentralisation, comme d'une source vive, les progrès féconds, les initiatives hardies. Qu'il s'établisse entre elles un noble courant d'émulation ! Avec Paris même la rivalité est désirable, la lutte est possible. C'est avec joie que je trouve à Bordeaux, à Lyon, des Facultés qui supportent la comparaison avec les écoles correspondantes de la capitale. Je parle des maîtres et de l'Enseignement. Le nombre des étudiants ne signifie pas tout. De ce côté, Paris conservera longtemps sa formidable avance, il faudra bien des années pour rapprocher les distances. Mais si le décor y est plus beau, la scène plus vaste, la salle plus remplie, la représentation n'est pas toujours meilleure. Une suite de concours entre les élèves des diverses Facultés de