‹ L'éducation nouvelle: études de pédagogie comparéeChapitre 12 sur 55 · Le secrétaire de la rédaction était M. Burdeau · texte numérisé non relu

Le secrétaire de la rédaction était M. Burdeau

2. Nous avons publié ce document dans notre Revue (livraison du 15 décembre 1887).

questions, notamment sur la durée de renseignement du grec, il n'obtint pas entièrement gain de cause devant son petit parlement ^ Il eut raison de constater plus tard qu'il n'était pas facile d'obtenir du haut personnel enseignant « le sacrifice de ses préjugés, et, chose plus rare s'il est possible, de ses habitudes ». Mais n'y avait-il pas une certaine exagération à représenter l'œuvre du Conseil supérieur comme « une nuit du 4 août universitaire » ? Dans cette môme lettre, M. Ferry donne incidemment son avis sur d'autres réformes qu'il ne voulut pas mener à terme; par exemple, celle du baccalauréat : « La question du baccalauréat n'est point une question simple sous le régime de la liberté d'enseignement qui a remplacé depuis trente-sept ans le monopole universitaire. » De même la suppression des internats officiels, dans l'état actuel de nos mœurs, lui semble chimérique. Gomme à JVI. Jules Simon d'ailleurs, la méthode lui parait la question principale et vitale ; « les programmes des classes ne sont que la façade; on a le droit de les trouver surchargés, démesurés, encyclopé-

1. Nous avons exposé et commenté en détail cette réforme dans le premier numéro de cette Revue (15 janvier 1881) et plus tard dans la préface du tome II de notre Éducation nouvelle, 1 vol. in-8, G. Masson, édit., 1888.

diques » . Et par là il approuve les efforts qu*OQ devait faire après lui^ pour les alléger et les réduire.

Dans ce plaidoyer rétrospectif sur lequel nous insistons, parce qu'il est très curieux, parce que nous ne possédons pas d'autre déclaration qui nous renseigne mieux sur les intentions qui inspirèrent cette œuvre, et sur Timpression qu'il en reçut ensuite, à distance et après une expérience de plusieurs années, M. Ferry se défend d'avoir obéi à « l'esprit de secte w. « Il n'y a, dit-il, de victoires durables que celles qui s'arrêtent et se modèrent. » Et il ajoute ces paroles dont chacun encore aujourd'hui peut faire son profit : « Â des méthodes nouvelles il faut des maîtres nouveaux. C'est l'adhésion de plus en plus éclairée, de plus en plus réfléchie, de la jeune Université qui assure l'avenir de la réforme de 1880. »

Dans le juste hommage que M. Ferry a rendu à M. Zevort, il n'a pas oublié la part importante que son collaborateur avait prise à l'organisation et à la création des nouveaux lycées et collèges de jeunes filles. Tel fonctionnaire ignoré du public a rendu parfois dans son administration de plus réels services que les hommes politiques qui signent les

circulaires et dont le nom vole sur toutes les bouches. Les ministres proposent et parlent, les Chambres discutent et votent ; l'administration prévoit et combine, elle donne la vie aux institutions nouvelles. Gela était vrai surtout de renseignement secondaire des filles qu'il fallait constituer de toutes pièces.

M. Ferry Ta constaté : « La troisième République n'aura pas laissé d'œuvre plus grosse de conséquences que cette réforme. » Ce n'est pas lui cependant, c'est M. Camille Sée, aujourd'hui conseiller d'État et alors député, qui a pris l'initiative de cette grande mesure. On peut dire sans exagération que c'est grâce à l'énergique persévérance du promoteur de la loi, qu'elle fut votée par le Sénat, dont la composition différait alors très notablement de ce qu'elle est aujourd'hui. En arrivant aux affaires, M. Jules Ferry trouva le projet déjà déposé. Il en adopta le principe. Il différait cependant d'opinion avec M. Camille Sée sur la question de l'internat. M. Camille Sée le désirait obligatoire pour l'État; M. Ferry, d'accord avec la très grande majorité des deux Chambres, se prononça pour l'internat facultatif. « La constitution d'internats de jeunes filles impose, disait-il, à l'Université des responsabilités nouvelles d'un

ordre très délicat et qu'elle ne recherche pas. » Il qualifiait la loi une loi d'avenir, une loi de liberté. « Nous ne voulons pas faire des femmes savantes, des femmes incrédules, non, mais des femmes qui sachent raisonner. »

La discussion au Sénat fut particulièrement intéressante. Une passe d'armes très curieuse s'engagea entre le ministre et M. de Broglie sur l'introduction de la morale, sans base confessionnelle, dans les nouveaux programmes. M. Ferry fit à ce sujet des déclarations qu'il importe de retenir :

« Le ministre de l'Instruction publique est le chef d'un des grands services de l'État; il n'est ni un philosophe d'une secte quelconque, ni un théologien. Il faudrait être le moins scrupuleux des hommes ou le plus passionné des sectaires pour ne pas comprendre, le jour où il reçoit de la confiance des Chambres un tel fardeau, quel devoir supérieur de neutralité, d'impartialité, de sérénité philosophique, cette mission lui impose. »

A cette occasion aussi, il se déclara nettement opposé à la séparation de l'Église et de l'État : « Je la trouve une chimère, je ne la trouve bonne, ni pour la Religion, ni pour l'État. »

11 ne peut être question d'entrer ici dans plus de détails sur cette double réforme de l'instruction se-

condaire, celle des garçons ôt celle des filles. Ce que nous avons voulu mettre en relief, ce sont les vues particulières de M. Ferry sur ces objets. Nous ne parlons que pour mémoire d'un autre projet de loi que nous avons combattu énergiquement ici même, au moment où il fut présenté*. Il exigeait des directeurs et des maîtres de renseignement secondaire libre certaines connaissances pédagogiques et certains titres de capacité qu'il eût été difficile alo rs d'obtenir du personnel même de nos établissements publics. Toutes ces dispositions étaient puisées dans l'arsenal des lois ou plutôt des projets de loi de la monarchie de Juillet que M. Ferry ou ses collaborateurs connaissaient décidément trop bien. La Chambre des députés, qui votait toutes les propositions de M. Ferry, adopta aussi celle-là. Mais le Sénat, moins docile, n'en voulait pas; il l'enterra dans ses archives et il n'en fut plus question.

Le gouvernement fit acte de sagesse en n'insistant pas, et plus tard en ne reprenant pas le projet, comme certains l'y invitaient. On avait assez à faire pour résister à toutes les attaques dirigées contre les nouveaux programmes et les nouveaux plans d'études. Cette fois encore ce fut un universitaire,

1. De la liberté d'enseignement, par Ed. Dreyfus-Brisac, brochure in -8. Paris, 0. Masson, éditeur, 1882.

ancien inspecteur général aussi, M. Francisque Bouillier, qui se signala par son opposition ardente et acharnée* à ce qu'il appelait ironiquement la nouvelle » instauratio magna ». Quelques-unes de ces critiques sont vraiment curieuses par leur exagération; par exemple sur certains auteurs des programmes :

Le Tartuffe^ « un choix que rien ne peut justifier ».

Les Provinciales : « il y a une sorte d'inconvenance et de mauvais goût, au moment où les jésuites sont de nouveau proscrits, à remettre les Petites Lettres dans les mains des élèves des lycées et parmi les auteurs classiques. Ce n'est pas très généreux de la part des vainqueurs. »

Quant au dessin, aux langues vivantes, M. Bouillier aurait voulu qu'on les laissât au nombre des matières facultatives.

Ce fut le sort de M. Jules Ferry, pendant son long séjour aux affaires , de ne pas jouir d un instant de repos, d'avoir sans cesse à lutter contre des hostilités implacables et toujours renaissantes. Au ministère de l'Instruction publique, aussi bien

1. L'Université sous M. Ferry, par Francisque Bouillier, un ▼ol. in-12. Paris, Gaume, 1880.

qu'à celui des Affaires étrangères, il était à un poste de combat.

La loi du 16 juin 1881 sur les titres de capacité passa cependant sans trop de peine, on y était préparé. L'article 1" était ainsi conçu : « Nul ne peut exercer les fonctions d'instituteur ou d'institutrice, d'adjoint ou d'adjointe, dans une école publique ou libre, sans être pourvu du brevet de capacité. Toutes les équivalences sont abolies. » Ainsi disparaissait, presque sans bruit, le privilège de la lettre d'obédience.

Chose curieuse, la loi sur la gratuité absolue de l'enseignement primaire dans les écoles publiques, qui était peut-être la plus contestable de toutes, fut à peine discutée. Cependant le parti libéral luimême s'y était montré précédemment plus d'une fois opposé; M. Jules Simon disait à l'Assemblée nationale de février 1849 : « C'est le principe même de l'égalité, c'est la démocratie bien entendue, qui exigent que l'école ne soit pas nécessairement gratuite, car si elle Tétait vous n'auriez plus sur les mêmes bancs l'enfant du riche et l'enfant du pauvre. Il y aurait à côté de l'école gratuite une école payante à laquelle la vanité des pères de famille ferait une clientèle. » La réflexion est piquante, mais elle n'est pas dépourvue de justesse. Cette

MINISTRE DK L'INSTRUCTION PUBLIQUK. C4

expérience, l'enseignement libre semble la faire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, ces considérations n'arrêtèrent pas M. Ferry. Il n'hésita pas à prendre l'initiative d'une mesure que M. du Mesnil qualifiait alors de (» dégrèvement pour les familles aisées». Le budget se soldait à cette époque par des excédents considérables. Le ministre en profita pour opérer une réforme qui imposait au trésor public une dépense nouvelle de plus de 40 millions*.

M. Jules Ferry, en présentant cette loi comme toutes celles qui étaient relatives à l'instruction primaire, ne faisait qu'exécuter, en tant que ministre et chef de la majorité, les volontés du parti républicain tout entier. Déjà, dans l'Assemblée nationale, divers projets avaient été présentés par MM. Vacherot, Gharton, Bethmont, Henri Martin,par M. Jules Ferry lui-même et par M. Jules Simon, au nom du gouvernement, pour l'établissement de l'enseignement primaire obligatoire. Tous ces projets n'avaient pas abouti. Mais dans la

I.LarélribuUon scolaire acquittée par les familles en 4880, c'està-dire l'année qui a précédé la réforme, était exactement de 16 809 923 fr. 70. (Voy. Oi-ganisation financière et budget, par M. TuRLiN, chef de bureau au ministère de l'Inslruction publique. Monographies pédagogiques, 1889, tome I, page 597.) Il faut ajouter à cette somme les crédits nécessaires pour dégrever les communes du prélèvement d'un cinquième sur les revenus ordinaires»

Chambre des députés qui fut élue après la dissolution de l'Assemblée nationale, M. Paul Bert avait déposé (le 20 mars 1876) un projet tendant à supprimer les lettres d'obédience et à confier la nomination des instituteurs aux recteurs. Plus lard (14 janvier 1878) il proposa une loi sur l'établissement obligatoire des Ecoles normales. Mais parmi toutes ces propositions il faut distinguer surtout celle de M. Barodet (19 mars 1877) que son auteur reproduisit le l*"" décembre de la même année, avec cinquante signatures de députés, parmi lesquels nous relevons les noms de Louis Blanc, Floquet, Clemenceau, Brisson, Lockroy, SpuUer, Deschanel, Duvaux, etc. C'était un plan complet de réorganisation de l'enseignement primaire qui consacrait le triple principe de la gratuité, de l'obligation et de la laïcité. Il fut renvoyé à l'examen d'une commission dont M. Paul Bert fut le rapporteur et qui élabora, pendant de longs mois, une loi organique qui devait remplacer celle de 1850.

Ce travail était terminé et soumis à la Chambre, quand M. Ferry arriva au ministère de l'Instruction publique. Décidé à obtenir une rapide solution, il jugea, avec son coup d'oeil prompt et son esprit pratique, qu'il n'était pas possible de faire

accepter en bloc, par le Parlement, un projet comprenant plusieurs titres et plus de cent articles. Peut-être aussi n'approuvait-il pas toutes les résolutions adoptées par la Commission; en prenant le parti de découper cette œuvre en une série de projets qu'il présenta successivement à la sanction parlementaire, il diminuait les chances de conflit et maintenait l'entente qui était indispensable à la veille d'une entreprise aussi grave.

Après les deux lois dont nous venons de parler, il fit voter la plus importante de toutes, celle du 28 mars 1881 sur l'instruction primaire obligatoire. Il n'est pas besoin de rappeler les dispositions de cette loi qui a soulevé tant de colère dans les partis hostiles à la République, et qui a été qualifiée, dans de violents pamphlets, de loi de malheur^ impie et tyrannique. Il est bon de constater qu'en cette circonstance, comme en bien d'autres, M. Jules Ferry se montra plutôt disposé à contenir qu'à exciter son parti. C'est ainsi qu'il avait proposé, pour l'enseignement religieux dans l'école primaire, la rédaction suivante : « L'enseignement religieux ne fait plus partie des matières obligatoires de l'enseignement primaire. Le vœu des familles sera toujours consulté et suivi en ce qui concerne la participation de leurs enfants à l'in-

6i JULES FERRY

struction religieuse. L'instruction religieuse sera donnée aux enfants des écoles publiques parles ministres des différents cultes. Cet enseignement sera donné aux heures et dans les conditions déterminées par le règlement des écoles, soit dans les édifices consacrés au culte ou dans leurs dépendanceSy soit, si les ministres du culte le demandent, dans les locaux scolaires. »

On sait que le texte définitif, adopté par les Chambres, est très différent. L'enseignement religieux n'est plus même inscrit à titre facultatif dans le programme, et l'accès de l'école est formellement interdit aux ministres des cultes.

Par contre, la Commission et M. Paul Bert durent, sur les instances de M. Ferry, se résigner à ajourner la laïcisation du personnel de l'enseignement primaire. Il s'agissait là d'une réforme qu'il fallait bien préparer de longue main pour éviter la fermeture de milliers d'écoles au moment même où l'on décrétait l'obligation. Ce principe ne fut consacré avec les délais d'exécution nécessaires que dans la loi organique du 30 octobre 1886, sous le ministère de M. Goblet.

Mais si M. Ferry eut plus d'une fois à négocier avec ses amis sur des questions de mesure ou d'opportunité, il défendit l'œuvre commune devant

les Chambres avec autant de résolution que de talent.

Au sujet de l'obligation il s'exprimait en dçs termes auxquels il n'y a rien à ajouter, rien à retrancher :

« Est-ce qu'il ne s'agit que de dépenser de l'argent? Est-ce qu'il ne s'agit que de bâtir des écoles? Non, et voici le vrai problème : ma conviction raisonnée, fondée sur des faits, sur des statistiques, c'est que si vous ne votez pas le principe de l'obligation, non seulement de l'obligation morale, mais de l'obligation légale et sociale, en vain prodiguerez-vous avec cette générosité qui vous honore les trésors de la France, en vain ferez-vous sortir de terre des écoles, en vain leur donnerez-vous l'air et la lumière, en vain améliorerez-vous le matériel et les locaux, en vain augmenterez-vous le personnel des maîtres : si vous ne votez pas l'obligation, vous resterez à peu près stationnaires. »

Quelle haute leçon pour ceux qui étaient chargés d'exécuter la loi ! Et quel malheur qu'elle ait été si mal entendue ou si peu comprise !

L'instruction civique était une des nouveautés du programme de l'enseignement primaire. Voici comment le ministre la définissait : « Le gouvernement entend par instruction civique un ensemble

ÉDUCATION NOUVBLLB. — III. 5

66 JULBS FERRY

ëe notions descriptives de nos institutions. Il croit que, dans un pays de suffrage universel, les principes du droit civique, 4<>iitiés daûs cette forme élémentaire, font partie des matières obligatoires de l'enseignement primaire. Mais le Gouvememenlt s'opposera toujours à ce que, sous prétexte d'insttniction civique, cet enseignement dégénère dans l'École en polémiques de parti. »

Ici, au contraire, nous constatons à regret que ces conseils, très sages dans la pensée de leur auteur, ont été suivis trop à la lettre. L'instruction civique ne doit pas être une simple et sèche momenelature de notions administratives, elle doit être un enseignement patriotique et vivant qui parle au cœur des enfants. Nous craignons fort que, par un esprit de prudence excessif, ce but n'ait été manqué.

Au Sénat, où M. Ferry trouvait en face de loi des adversaires tel qu'un Chesnelong, un Buffet, un de Broglie, il lui fallait surtout s'attacher à dissiper les préventions :

« L'œuvre du Gouvernement de la République n'est pas une œuvre de sectaires... Nous sommes institués pour défendre les droits de l'État contre certain catholicisme bien différent du catholicisme religieux et que j'appellerai le catholicisme politi-

MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, ei

que. Qaant au catholicisme religieux, qui est une manifestation de la conscience d^une si grande partie de la population française, il a droit à notre respect et à notre protection dans la limite du contrat qui lie les cultes avec TËtat. »

Et il définissait ainsi la laïcisation d'un terme qui lui convient bien mieux et qui a Tavantage de ne pas prêter à toutes sortes de malentendus :

« S^cw/am^ l'école, ce n'est pas la rendre irréligieuse, ni en chasser la religion. C'est simplement rétablir l'état normal des choses, séparer les res ponsabilités, attribuer l'enseignement religieux aux ministres des cultes, seuls compétents pour le donner, et laisser l'enseignement laïque tout entier à l'instituteur séculier. »

•Et il marquait bien sa pensée en disant qu'il s'agissait surtout d'une « délimitation de frontières » .

Il devait cependant rencomtrer encore dans la haute assemblée une résistance passagère. Il ne suffisait pas à M. Jules Simon qu'on enseignât « la bonne vieille morale de nos pères » , il demandait plus àe précision. Convaincu qu'il faut « savoir être violent contre les tendances irréligieuses » , il attaqua le projet dans la disposition qui en était ie principe et fit voter un amendement qui inscrivait en tête du programme « les devoirs envers Dieu et

envers la patrie » . La loi dut retourner à la Chambre des députés et revenir encore une fois devant le Sénat. Mais, cette fois, les dispositions étaient bien changées. Chaque élection infusait un sang nouveau dans le conseil des anciens, et Topinion publique, de plus en plus impérieuse, s'impatientait de tous ces retards. M. Jules Ferry reprocha durement aux sénateurs républicains leur indécision, et emporta de haute main le vote de la loi par la majorité considérable de 171 voix contre 108.

Nous avons énuméré, au début de cet article, les autres lois d'un caractère surtout pédagogique, qui ont été votées sous l'inspiration de M. Jules Ferry. En parler avec détails, ce serait faire l'histoire de la majeure partie des réformes scolaires qui ont été réalisées sous la troisième République. D'ailleurs, pour ces lois, de même que pour les circulaires, règlements et arrêtés, il serait moins facile d'assigner à M. Ferry la part exacte d'initiative, sinon de responsabilité, qui lui revient dans ces diverses mesures ; car il avait su s'entourer de collaborateurs éminents qui n'ont pas eu un rôle passif et dont il serait injuste de méconnaître les services parfois éclatants. Ils avaient tous conservé à leur chef, même aux années de disgrâce (il faut le dire à leur

honneur), le plus vif et le plus sincère attachement. L'Université aussi ne s'était pas montrée ingrate^ pour celui qui Taimait tant, qui lui avait rendu tout son prestige et une indépendance qu'elle n'avait jamais eue auparavant au même degré.

M. Jules Ferry, dans les heures les plus sombres, dut trouver une consolation à voir qu'il n'avait pas perdu sa popularité dans cette élite de la société française. Partout où il se montrait, aux réunions de maîtres ou d'étudiants, il était accueilli avec toutes les marques de l'affection et du respect. Dans cette belle année de l'Exposition, du Centenaire de 1789, à rinauguration de la nouvelle Sorbonne, il avait été l'objet d'une ovation aussi unanime que spontanée. N'est-il pas permis d'exprimer le regret que d'autres devoirs, qu'il jugeait sans doute plus urgents, plus impérieux, l'aient détourné de ces travaux auxquels il était si bien préparé, pour lesquels il montrait tant d'aptitudes, et d'un milieu où il rencontrait tant de sympathies fidèles et dévouées, vers cette politique étrangère où l'attendaient tant d'épreuves et où il devait vérifier une fois de plus le vieux dicton que la Roche Tarpéienne est près du Gapitole? Que ne lui a-t-il été donné de présider lui-même à l'application des grandes réformes dont il avait posé le principe, mais qui,

en France plus qu'en aucun autre pays, auraient eu besoin d'être dirigées avec esprit de suite et fermeté, avec cette foi imperturbable dont sa politique, dans toutes les sphères de son activité, a toujours été le vivant témoignage?

Peut-être cette pensée lui est-elle venue quelquefois lorsque, dans ses années de repos forcé, il fai.^ sait son examen de conscience et jetait un regard sur* le passé, sur cette tâche qui lui était échue et. qu'il avait dû abandonner à d'autres mains. Mais, du moins, à Theure du dernier sommeil, et alors que la chance semblait de nouveau lui sourire, il put reconnaître que le souvenir de tant de services rendus n'était pas entièrement aboli ; qu'une portion de son œuvre avait reçu la meilleure des consécrations, celle du temps, et qu'enfin, puisqu'une part du bien accompli par lui devait lui survivre, il n'avait pas perdu sa journée.

Page 1