‹ L'éducation nouvelle: études de pédagogie comparéeChapitre 14 sur 55 · V Université sous M. Ferry (page · texte numérisé non relu

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C'est une question de méthode que je veux traiter. Il s'agit des règles d'interprétation et des procédés d'examen à appliquer à ces ouvrages trop nombreux dont la paternité est douteuse ou contestée. Simple (et bien petit) amateur de livres, j*ai été souvent frappé des méprises dans lesquelles tombent à leur endroit les bibliographes de profession. Le malheur est que des critiques, des historiens, d'une compétence et d'une sagacité très supérieure à celle de ces érudits, acceptent souvent de confiance leurs erreurs et les accréditent comme des vérités. J*en citerai aujourd'hui trois exemples que j'ai choisis parmi ceux qui rentrent dans le cadre d'études de cette Revue et dont l'intérêt, je pense, n'échappera à aucun de ceux qui s'occupent des

choses de renseignement. Pour peu qu'on attache à certains noms une autorité littéraire ou philosophique, il n'est pas indifférent de savoir si Talleyrand est bien l'auteur du Rapport sur JUnstruction publique ; si le Travail sur V éducation^ publié par Cabanis, après la mort de Mirabeau, est l'œuvre du grand orateur ; si le volume anonyme paru en 1763 sous ce titre: De F Éducation publique^ doit, ou non, être attribué à Diderot. J'insisterai plus particulièrement sur ce dernier ouvrage, qui offre le cas le plus curieux dans Tordre d'idées où je me place ; mais je dirai auparavant quelques mots des deux premiers.

Le Rapport sur F Instruction publique^ présenté à la Constituante au nom du Comité de constitution, est une œuvre considérable et qui, bien qu'un peu longue et trop métaphysique en certaines parties, a fait justement honneur, par sa magistrale ordonnance, ses vues profondes, h ceux qui l'ont conçu et à celui qui l'a rédigé. Le rapporteur officiel était Talleyrand dont la capacité ne fut jamais au-dessous d'un tel travail. Penseur, il l'était, on peut le

croire, et il écrivait admirablement. Entre toutes les pièces qu'il a signées, les plus authentiques sont incontestablement les meilleures. Néanmoins ses ennemis, et ils sont nombreux, et quelques-uns plus méchants peut-être, plus rancuniers, plus perfides qu'il n'était lui-même, lui ont disputé le mérite de la plupart des travaux qui avaient fondé sa réputation. Tout ce qui est sorti de sa plume notamment serait l'œuvre de ses secrétaires. C'est ainsi que le véritable auteur du rapport sur TlnstructioB publique se trouverait être Desrenaudes, ancien vicaire de l'évêque d'Autun, et plus tard conseiller deTUniversité. Cette opinion, qui à la longue devait acquérir une certaine consistance, n'avait pas (chose à noter) pris naissance au moment de la pur blication du Rapport ; ce n'est que plus tard et même en des termes dont la précision laisse à désirer, qu'elle est présentée en 1819 dans le livre ou plutôt le pamphlet en 3 volumes de Fabry, Le génie de la Révolution considérée dans r éducation: « On assure que l'auteur (de ce Rapport) est M. Desrenaudes. Nous ignorons si cette opinion est fondée, mais nous souhaiterions d'avoir quelque motif de ne pouvoir attribuer cette pièce à l'homme d'Etat qui lui prêta l'autorité de son nom. » Fabry remarque d'ailleurs que Talleyrand a revendiqué cet ou-

vrage dans une pétition signée de lui, datée de Philadelphie, le 28 prairial an III, et présentée à la Convention le 16 fructidor de la même année. Parmi les titres qu'il invoquait pour obtenir la permission de rentrer en France, il cite les travaux multipliés qu'il a entrepris pour les Finances, pour rinstruclion publique. Dans ses Mémoires^ publiés par M. de Broglie, qui ont fait si grand bruit et dont M. Aulard a cru pouvoir contester Tauthenticité, nous trouvons également ce passage : « Je me chargeai aussi du Rapport du Comité de constitution sur rinstruction publique. Pour faire ce grand travail je consultai les hommes les plus instruits et les savants les plus remarqués de cette époque où existaient M. de Lagrange, M. de Lavoisier, M. de la Place, M. Monge, M. de Condorcet, M. Vicq d'Azir, M. de la Harpe. Tous m'aidèrent. L'espèce de réputation que ce travail a acquise exigeait que je les nommasse*. »

M. Aulard, dans un article du Dictionnaire de pédagogie, déjà marqué au coin de l'admirable méthode qu'il applique à tous ses travaux historiques, ne voyait rien d'invraisemblable à ce que « ces pages si pleines d'idées et si négligées de forme, fussent l'œuvre d'un homme qui se piquait

de rester grand seigneur en tout^ )). En tous cas, Desrenaudes, bien que brouillé plus tard avec son ancien évêque, n'a jamais, à notre connaissance, réclamé la paternité de ce Rapport, et des biographes, comme Desessarts ou Rabbe, ne font aucune allusion au bruit médisant relaté par Fabry.

Cependant, comme dit le proverbe, il ne faut jurer de rien, et ce passage d'un écrivain bien averti qui vient de nous tomber sous les yeux, est fait pour réveiller tous nos doutes. Voici ce que nous lisons dans le tome I (p. 434-436), des œuvres de Vincent Amault de l'Institut, et ancien secrétaire général de TUniversité impériale : « Sa signature (celle de Talleyrand) n'est qu'une faible garantie pour quiconque est un peu au courant de ses habitudes. Ne se trouve-t-elle pas au bas de quantité de travaux soit sacrés, soit profanes, soit théologiques, soit diplomatiques, tels que mandements, monitoires, textes, rapports, voire certains rapports sur l'organisation de l'Instruction publique, lesquels ne sont pas plus sortis de la plume de Son Altesse que le texte de certain contrat de mariage, au bas du-

1. M. G, Compayré, dans son Histoire critique des doctrines de ^éducation en FrancCy dit au contraire au sujet de ce travail : « On & prétendu, non sans vraisemblance, que le rapport do Talleyrand avait été rédigé par son ancien grand vicaire d'Autun, Tabbë Des- '«naudes. »

quel sa signature se trouve aussi. Â défaut de feu Chamfort, Tabbé Desrenaudes qui n'est pas mort et tel homme qui vit encore, pourraient nous donner sur tout cela d'utiles éclaircissements, mais le premier est discret comme un confesseur, et quant au second, qui sait tout le prix d'un secret, il n'est pas aisé de le faire parler si l'on n'est pas riche. »

Ghamfort ou Desrenaudes, en ce qui concerne le Rapport sur l'Instruction publique, nous pencherions plutôt pour le premier. Cet Amault n'est pas le premier venu, et c'est une autorité trop peu consultée pour tout ce qui touche aux Origines de F Université impériale, A ceux que la question intéresse nous recommandons le projet présenté au Premier Consul par Amault, alors chef de division de l'Instruction publique au ministère de l'Intérieur, sous •ce titre : De F administration des établissements d'Instruction publique et de la réorganisation de r Enseignement {^n IX, 1801). Quoi qu'il en soit, le spirituel journaliste ne nous donne pas encore une solution précise du petit problème que nous nous sommes posé à propos du Rapport de Talleyrand. D'autant plus que dans une autre partie de ses œuvres, son volume de Mélanges, qui renferme, avec le projet adressé au Consul, une série de discours très intéressants sur l'Instruction publique, >ni>u6

trouvons, entête de ces documents, une note fort curieuse où je lis ce passage relatif au Rapport de Talleyrand : « Ce travail excellent à la confection duquel contribuèrent les tètes les plus fortes et les hoQEQmes les plus expérimentés... Rien de plus vaste, rien de mieux conçu que ce plan.. . Excellent même par le style, le Rapport dans lequel il est exposé est écrit avec une admirable clarté. On conçoit en le lisant la grande réputation qu'il a faite au prélat qui dans cette circonstance a prêté sa voix, vox clamantis, à la Commission ^ »

En somme cette assertion est assez conforme à la version de Talleyrand, dans ses Mémoires. Dans le doute et à défaut de preuves contraires, ne vaut-il pas mieux, avec tous les contemporains, laisser h Talleyrand la part très vraisemblable qu'il revendique lui-même dans ce travail? N'est-il pas préfé- F&ble de l'en croire en cette circonstance plutôt que rémînent éditeur des Mémoires qui, par une trahison ou une étourderie singulière, dans une note contredite par le texte même, attribue positivement, mais sans autres preuves, à Desrenaudes, la rédaction du Rapport?

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