Arnault, Mélanges, chez Bossange. Paris
Le Travail sur FÉducation^ trouvé dans les papiers de Mirabeau et publié après sa mort, ne paraît pas avoir fait, au moment oii il parut, grande impression. Cette œuvre cependant, d'une belle allure, signée d'un nom, sinon le plus grand, du moins le plus populaire peut-être du temps, au lendemain d'une pompe funèbre où avait éclaté la douleur de la nation et sur une question qui préoccupait alors l'opinion, réunissait, semble-t-il, toutes les conditions propres à frapper fortement le public. L'écrit posthume fut-il effacé par le travail nouveau du Comité de Constitution, aux proportions plus vastes, plus imposantes, et que la Constituante devait mettre, avant sa séparation, à Tordre du jour de ses séances? Cette discussion aurait dû, au contraire, appeler l'attention sur une œuvre importante aussi, et qui renfermait, surplus d'un point, des vues analogues. Il est vrai que le constituant, l'archi- -viste Camus, dans une de ses notes sur les travaux de l'Assemblée nationale, nous dit que « l'Assemblée venait de terminer sa session, lorsque M. Cabanis publia le Travail sur tÉducation publique, trouvé dans les papiers de Mirabeau l'Aîné ». Mais
comme nous le verrons et si invraisemblable que cela puisse paraître, Camus se trompe et ne peut que tromper avec lui ceux qui seraient tentés de suivre son autorité.
Faut-il donc penser que cet écrit a passé assez inaperçu parce que l'opinion l'attribuait, dès Torigine, non pas à son auteur prétendu, Mirabeau, mais à son éditeur, Cabanis, esprit distingué sans doute, mais de moindre volée et plus connu des cercles que du grand public ? Ceci nous amène à discuter les titres de paternité invoqués en faveur de diverses personnalités, à propos de cette œuvre dont M. Louis Liard a dit, avec une sage réserve, qu elle est d'une « authenticité douteuse * ».
C'est, à notre connaissance, M. Guillaume, homme bien informé s'il en fut sur les choses de l'éducation sous la Révolution, qui a consacré à cette question l'examen le plus étendu dans son article, Mirabeau, du Dictionnaire de Pédagogie. Mais il faut bien avouer que le savant publiciste n'a pas fait faire un grand pas à la question.
Comme nous l'avons dit en effet, avant que cette étude ait paru, on hésitait entre deux noms seulement : Mirabeau ou Cabanis.
1. Liard, L'enseignement supérieur en France. Colin, éditeur, t.I, p. 128.
A Tappui de la seconde opinion on pouvait citer le propre témoignage de M. Lucas de Montigny, le fils adoptif de Mirabeau (dans le tome VIII^ p. 357, des Mémoires) : « On a essayé de lui attribuer (à Mirabeau) un travail sur Tlnstruction publique trouvé dans ses papiers, et imprimé en 4794 par Cabanis; mais personne n'a jamais douté que ce ne fût Touvrage de Téditeur lui-même, qui est partout reconnaissable par ses idées républicaines, par sa métaphysique un peu subtile parfois et qui n'a pris nulle part la moindre peine pour déguiser les formes de son propre style et pour imiter la manière bien moins correcte, bien moins élégante de Torateur homme d'État. Cette considération, le témoignage unanime des amis et collaborateurs de Mirabeau, et notre conviction, d'accord avec celle du public, nous déterminent à ne rien ajouter à cette simple mention de l'ouvrage, composé de quatre discours et d^autant de projets de loi qui, malgré un mérite fort recommandable, n'auraient certainement été ni adoptés par Mirabeau, ni acceptés par l'Assemblée nationale. »
Nous apprécierons plus bas la valeur de ces assertions : il faut ajouter que les éditeurs de Cabanis revendiquent également pour lui la paternité de cet écrit. Nous lisons, en effet, dans le tome II
de ses œuvres complètes (Paris, Bossange et Firmin Didot, 1823), page 363 : « Travail sur rÉducation politique trouvé dans les papiers de Mirabeau, fait et publié par Cabanis. » Malheureusement cette attribution n'est appuyée par aucun commentaire justificatif et la notice biographique et bibliographique qui devait accompagner Tédition n'a jamais paru.
Les termes dans lesquels Camus, dans sa notice précitée sur les principaux décrets rendus par l'Assemblée nationale Constituante S mentionne la publication, font présumer aussi qu'il l'attribue à Cabanis.
Le témoignage de Cabanis serait sans doute presque décisif en la matière, mais l'avertissement qu'il place en tète de volume, loin de dissiper les doutes, ne fait que les accroître. « Ces discours, dit-il, sont tels qu'ils existent dans le portefeuille de Mirabeau; l'on respecte ici scrupuleusement jusqu'aux tache» qu'il y reconnaissait lui-même et qu'il se proposait d'en faire disparaître. Les corrections dont il les jugeait susceptibles, portent, il est
1. M. Guillaume a publié la partie ^de cette notice relative à la Constituante sur rinstruction publique , les Sciences et les Beaux* arts, dans « les Procès-verbaux du comité d'Instruction publique de l'Assemblée législative ». Paris, Imprimerie nationale, n89. Introduction, A, VII,
vrai, plutôt sur certains détails et sur les formes de rédaction que sur les vues générales ; mais elles auraient sans doute donné plus de poids à ses principes, plus d'éclat à ses idées, peut-être même une force nouvelle à l'ensemble de son travail. Il voulait se retirer pendant quelques jours à la campagne, afin de préparer et d'achever ces corrections dans le recueillement et la solitude. Hélas ! c'est au moment même où il allait y rêver dans les riantes promenades de sa maison d'Argenteuil, qu'une mort précoce l'a tout à coup enlevé à la chose publique et à ses amis. »
Et en note, Cabanis ajoute : « Tant qu'un orateur n'a pas prononcé un discours, ou qu'un écrivain n'a pas publié un ouvrage, il serait injuste d'imputer à l'un ou à l'autre les fautes et surtout les erreurs que le discours ou l'ouvrage contient. Cette considération, très équitable en général, l'est peutêtre encore plus à l'égard de Mirabeau, qui se servait souvent des idées d'autrui, mais qui les remaniait et les perfectionnait presque toujours et qui ne pouvait être censé les avoir adoptées que lorsqu'il les livrait lui-même au public, sous son propre nom, soit à la tribune, soit par la voix de la presse. »
Il faut croire que ces termes 3ont ambigus,
puisque, selon M. Guillaume, ils donnent à entendre que le travail n'est pas de Mirabeau, tandis que M. Albert Duruy, dans son pamphlet sur F Instruction publique et la Révolution^ avec le ton affirmatif et tranchant qui lui est habituel, déclare que « le témoignage de Cabanis lui suffit pleinement » pour démontrer que le document est de Mirabeau.
Il faut se défier de l'esprit de parti. M. Albert Duruy avait sans doute ses raisons pour placer sous le patronage du grand orateur certaines idées sur le rôle de TÉtat en matière d'éducation. D'autre part, certains arguments invoqués en sens contraire par Lucas de Montigny, nous semblent absolument contestables. Nous ne voyons pas éclater du tout ces idées républicaines, surtout dans « le Discours sur l'éducation de l'héritier présomptif de la couronne ». — « Ce discours, remarque en note Cabanis, est écrit depuis plus de huit mois, on n'en a rien retranché, pas même ce qui peut paraître le plus hors de propos dans la circonstance actuelle. » Il semble que si le discours était l'œuvre de Cabanis, rien ne l'empêchait de faire ces relouches opportunes. Lucas de Montigny ne reconnaît pas dans la publication de Cabanis la manière incorrecte de Mirabeau ; Cabanis, au contraire, remarque au bas du premier discours « qu'il est formé de notes écri-
tes d'abord presque au hasard et seulement pour servir de matériaux. Il se ressent un peu de cette première composition ; c'est le moins soigné quant au style et celui qui avait le plus besoin d'être retouché. »
Mais Cabanis n'avait-il pas fait déjà des retouches à ce discours? Sans aucun doute, et nçus le prouverons. N'en avait-il pas fait également aux autres, ce qui détruirait Targumentation de Montigny ?
Un contemporain, un collègue, ami de Mirabeau, comme Tétait Cabanis lui-même, qui avait prononcé solennellement son éloge funèbre, Cerutti, semble l'indiquer dans un article (n^ 47, deuxième année de la Feuille villageoise) : « Le livre de Mirabeau est une clarté nouvelle qui sort de sa cendre. M. Cabanis qui le publie nous associe en quelque sorte à l'héritage du grand homme qui l'estima assez pour lui léguer les fruits de son talent. M. Cabanis était en état par les siens de donner à cette production sa dernière maturité. »
Ces quelques lignes nous paraissent un document très précieux. D'abord elles sont écrites par un témoin bien informé. Ensuite elles disent nettement «le livre de Mirabeau ». De plus, elles appellent l'attention sur ce fait que Cabanis a hérité des œuvres, des œuvres propres de Mira-
DE BIBLIOGRAPHIE PÉDADOOIQUE. 87
beau, « des fruits de son talent», est-il dit. Donc on ne doit pas conclure de la qualité d'éditeur à celle d'auteur. C'est même l'hypothèse contraire qui se présenterait plutôt. Enfin Lucas de Montigny exagère assurément quand il dit que, du témoignage unanime des contemporains et amis de Mirabeau, ce dernier n'est pas l'auteur du Travail sur rÉdtication.
Nous avons cité la fin de l'article ; lisons maintenant le commencement, il nous fait retomber dans nos perplexités : « M. de Mirabeau, ardent à traiter les grands objets, habile à saisir les grandes idées et heureux dans les grands résultats qu'il en savait déduire, avait recueilli, développé, lié ensemble et arrangé en décrets distincts tout ce qui avait été proposé de plus utile et de plus neuf en fait d'éducation publique. Son génie transforme et façonne tellement les pensées qu'il emprunte, qu'il semble semer alors qu'il ne fait que recueillir. Nous dirons néanmoins que nous avons été frappé des beautés dont étincelle son discours sur les fêtes nationales. Philosophie, éloquence, sensibilité, grâces et mouvements, tout rend ce discours digne d'être lu et relu dans les cités et les campagnes. » " Ici nous retrouvons des insinuations à peu près semblables à celles de Cabanis, dans son avertis -
sèment; mais une forte nuance les distingue, car Cabanis semble indiquer que Mirabeau se proposait d'utiliser le travail de son ou de ses collaborateurs, mais qu'il n'a pas eu le temps de le faire, tandis que Cerutti, surtout si on prend l'article dans son ensemble, parait bien constater que les discours sont de Mirabeau, mais qu'il s'est servi pour les composer des travaux d'autrui. Et encore ne ressort-il pas de ses paroles, s'il est question d'écrits rédigés exprès en vue de ces discours, ou d'une façon plus générale, de toutes les publications, livres, brochures, mémoires de toute sorte qui ont paru sur l'Éducation dans ces dernières années. Il ne faut pas oublier que Cerutti avait lui-même ses idées sur l'Éducation et qu'il a pu être, aussi bien que Cabanis, en cette matière, un collaborateur de Mirabeau.
L'article de Cerutti a encore un autre intérêt. M. Guillaume, dans sa curieuse étude à laquelle il faut toujours revenir, remarque qu'il serait intéressant de préciser d'une manière exacte le moment où la publication de Cabanis fut faite et d'apprendre si elle a précédé ou suivi la lecture du Rapport de Talleyrand à l'Assemblée constituante. Divers indices lui faisaient placer cette date soit en août, soit en septembre, c'est-à-dire avant, pendant ou
apr^s la lecture du Rapport. Nous pouvons aujourd'hui répondre au désir de M. Guillaume. Comme le n**47 de la deuxième année, de \9i Feuille villageoise, où il est rendu compte du Travail sur F Éducation, a paru le jeudi 18 août 1791, il en résulte que cette publication est antérieure à la lecture du Rapport de Talleyrand qui a eu lieu du 10 au 19 septembre. Et c'est ce qui infirme de la façon la plus positive Tassertion de l'archiviste Camus d'après qui l'Assemblée avait terminé sa session, lorsque Cabanis publia les discours trouvés dans les papiers de Mirabeau. Et cependant Camus avait pris une part active aux débats sur le Rapport de Talleyrand. Tous les témoignages que nous avons cités ne mentionnent, en 1791, qu'une seule édition du Travail sur rÉducation, celle de Cabanis. Cependant nos recherches personnelles nous permettent d'affirmer que cette édition n'est pas la seule et, selon toutes les probabilités, qu'elle n'est pas la première. Nous avons dans les mains une brochure qui a pour titre : « Discours de Monsieur Mira- "beau l'Aîné sur l'Éducation nationale », à Paris, de l'Imprimerie de la Veuve Lejay, rue Saint-Honoré, hôtel d'Auvergne, nMOO, à côté du passage des Tuileries, 1791. Cette brochure ne renferme que le premier des quatre discours publiés par Ca-
banis, dont le nom n'est pas prononcé, et avec ce titre: « Instruction publique ou de rOrganisation du corps enseignant. » Il est précédé du court avef'tissement qui suit :
« M. Mirabeau a laissé dans mes mains plusieurs manuscrits.
« Je me hâte de donner celui-ci au public, je sais qu'il en est attendu avec impatience, je sais encore que l'Assemblée nationale est à la veille de discuter un plan d'Éducation nationale et je pense qu'on lira avec intérêt les idées premières de M. Mirabeau sur cet objet important.
« Veuve Lejay. »
On remarquera ces termes : « le manuscrit est attendu avec impatience » , ce qui indique bien qu'il s'agit ici d'une première édition. L'Assemblée nationale est à la veille de discuter un plan d'Éducation nationale », ce qui prouve une fois de plus que le travail de Mirabeau , ou du moins la partie principale, a paru avant le Rapport de Tal* leyrand; d'autre part ces mots : « les idées premières de Mirabeau » peuvent sembler singuliers, si on les examine de trop près ; ils sont sans doute ici (dans l'acception usitée alors) synonymes
d'idées principales. Toujours est-il que Tédition publiée par la veuve Lejay diffère par un certain nombre de variantes, quelquefois assez importantes, de celle publiée par Cabanis. Nous en notons ici quelques exemples : .^
Page 6 de Tédit. Cabanis : Pour tout reconstruire il allait tout démolir.
Édit. Lejay, p. 2, tout désorganiser.
Édit. Cabanis, p. 61. Ce concert d'approbation et d'éloges, qui vous a constamment soutenus dans vos travaux, prouvent assez que les principes dont vous êtes partis sont à la fois les plus solides et les plus féconds.
Édit. Lejay, p. 2. Ce concert de louanges qui vous sont offertes sur des tons différents, vous prouverait, si d'ailleurs vous n'en aviez la conscience intime, que les principes, etc.
Édit. Cabanis, p. 8. C'est vous qui après avoir créé la plus imposante de toutes les organisations politiques.
Édit. Lejay, p. 4. C'est vous qui après avoir créé, l'on peut le dire sans être accusé de flatterie, la moins imparfaite de toutes les organisations politiques.
Édit. Cabanis, p. 8. Dans l'esclavage, l'homme ne peut avoir ni lumières, ni vertus, mais tant
que la cruelle nécessité Vy retient, il n'a besoin ni des unes ni des autres.
Édit. Lejay, p. 5. Dans l'esclavage l'homme ne peut avoir ni lumières ni vertus. Mais il n'a besoin ni des unes ni des autres.
Ce sont là de ces petits changements que Cabanis appellerait « corrections de détails ». En voici un autre qui porte sur « les formes de rédaction ».
Dans l'édition Lejay après ces mots : « C'est d'une bonne éducation publique seulement que vous devez attendre ce complément de régénération qui fondera le bonheur du peuple sur ses vertus et ses vertus sur ses lumières », l'auteur ajoute tout un développement qui commence ainsi :
« Mais une vue aussi générale bien déterminée, il reste encore des doutes sur les mesures qu'elle exige. Chargés de tout réformer est-ce à vous d'opérer par vous-mêmes toutes les réformes, etc. »
Dans l'édition Cabanis tout ce passage est transposé et rattaché à des considérations sur l'inter- Tention de l'Assemblée dans les plans et les méthodes d'enseignement, 11 perd ainsi son caractère général et sa portée se restreint singulièrement.
Autre changement qui porte sur le fond :
Edit. Cabanis, p. 15. Si les Académies continuaient à dépendre immédiatement du pouvoir
exécutif, il est clair qu'il disposerait à son gré desmembres dont elles seraient composées.
Édit. Lejay, p. 16. Il manque le mot immédiatement.
Et un peu plus bas, Ed. Lejay, p. 16. S'il était chargé (le pouvoir exécutif) d'organiser et de surveiller les écoles publiques, l'éducation et l'enseignement y seraient subordonnés à ses vues, ou plutôt à celles de ses ministres, lesquelles ne sont pas toujours conformes aux intérêts du peuple.
Ed. Cabanis, p. 15. A celles de ses ministres, lesquelles (nous en avons assez de preuves) ne sont pas toujours conformes, etc.
Voici un changement plus significatif encore :
Ed. Cabanis, p. 23. Ce que l'Assemblée ne peut se dispenser de régler elle-même, c'est donc r organisation de r Enseignement public en général; c'est à elle de constituer les écoles qni seront entretenues ou encouragées aux frais de la patrie, de déterminer le genre d'instruction que les élèves doivent y recevoir, d'indiquer l'esprit dans lequel on doit enseigner, etc. Mais serait-il hors de propos qu'elle examinât en même temps si les écoles de théologie sont véritablement utiles à l'éducation des prêtres, qui doivent être, à Tavenir, bien plus des moralistes que des
casuistes, si tout ce qu'ils y apprennent ne s'apprendrait pas mieux sans elles...
Ed. Lejay, p. 24. Mais ce que TÂssemblée ne peut se dispenser de régler elle-même, c'est F organisation des corps destinés à renseignement public ou le dessin général de F édifice, laissant à l'industrie particulière habilement excitée les distributions et les ornements de détail. N'est-ce pas encore à elle à déterminer si le public entretiendra dorénavant, à ses frais, des professeurs de théologie et si Thomme qui veut se donner l'éducation de prêtre, dont il espère un jour recueillir les fruits, ne sera pas tenu d'en faire les avances?
On voit que la version Cabietnis va beaucoup plus loin que la version Lejay dans le sens d'une éducation îiationale. L'industrie particulière y est moins favorisée. En outre, plusieurs dispositions du Projet de décret qui suit le discours, sont accompagnées, dans l'édition Cabanis, de notes qui manquent dans l'édition Lejay.
Remarquons aussi que l'esprit du travail remanié par Cabanis est plus d'accord que l'autre avec le système général du Rapport de Talleyrand.
Les retouches que nous venons de signaler ne
sont pas les seules ; un grand nombre sont de pure
forme. On a dit que Cabanis était l'auteur du tra-
vail parce qu'il y est beaucoup question de médecine; nous avons remarqué que le discours remanié renferme sur ce point des corrections aussi importantes que sur les autres chapitres, et d'ailleurs ces vues n'ont rien de très original ; on les retrouve dans tous les projets de réforme du temps, elles étaient unanimement réclamées alors par tous les praticiens éclairés.
Nous disions tout à l'heure que l'article de M. Guillaume, au lieu de simplifier la question, l'avait plutôt compliquée. En effet, aux deux hypothèses opposées qui attribuent ce travail soit à Cabanis soit à Mirabeau, il en a ajouté une troisième. Selon lui, l'auteur de cet écrit pourrait bien être un certain Reybaz, envoyé de la République de Genève auprès de la République française en 1793, et qui fut un des collaborateurs les plus actifs de Mirabeau pour lequel il a composé notamment le « Discours sur l'égalité des successions » dont Talleyrand a donné lecture à l'Assemblée constituante. Une lettre de Mirabeau, en date du 5 octobre 1790, invite Reybaz, dans les termes les plus pressants et les plus chaleureux, à se charger d'un travail sur l'éducation :
« Que vous dirai-je que vous ne sachiez mieux que moi sur l'importance de ce travail, complément de tous nos autres travaux, ancre de la Révolution,
si je puis parler ainsi, et après la liberté de la Presse, seul palladium de la liberté publique? Que vous dirai-je que vous ne sachiez mieux que moi sur rincommensurable avantage et tout à fait nouveau dans rhistoire des hommes, d'une éducation nationale formée d'après la conception d'une seule tête et non d'après le choc des hasards et la lente mais monstrueuse et inextirpable accumulation de tous les préjugés de la fausse science mille fois plus funeste que l'ignorance. Allons, mon cher Monsieur, laissez-vous séduire par l'espoir d'un si grand bienfait, laissez-vous amorcer par le charme de vos propres idées. Vous savez bien que la France ne peut devoir un code d'éducation nationale qu'à un penseur inoccupé aux affaires publiques. Le recueillement et la méditation nous sont entièrement ravis, il nous est devenu presque impossible d'organiser un grand travail, lors même que nous en aurions des matériaux préparés. Venez à notre aide, faites-le pour moi, faites-le pour la Révolution, faites-le pour la grande famille, dont vous êtes un des membres les plus éclairés, et je ne connais rien que vous n'ayez le droit de me demander en échange, rien que je ne tienne à faveur de m'entendre demander, rien que je ne tente indépendamment de mon tribut personnel, pour que ce
service soit aussi utile à vous et aux vôtres, qu'il doit Tétre à la régénération de la France et de l'Europe. Vale et me ama, »
Il résulte de cette lettre que Reybaz avait résisté à une première invitation de Mirabeau. M. Guil* laume estime qu'il ne dut pas rester insensible à cet appel nouveau et si flatteur. Mais il est permis de se demander si les discours que nous possédons répondent bien au programme tracé par Mirabeau. Dans cette hypothèse d'ailleurs, que deviennent tous les arguments qui militent en faveur de Cabanis ? A bien réfléchir, la lettre du grand orateur est plutôt favorable à l'éditeur des quatre discours. Mirabeau préconise hautement l'idée d'une éducation nationale plus fortement constituée que les discours ne semblent le proposer. Faut-il croire que Mirabeau demandait une nouvelle étude à Reybaz, parce qu'il n'était pas satisfait du travail de Cabanis? Les termes mêmes de la préface de ces discours autoriseraient assez cette supposition. Mais Mirabeau lui-même n'a-t-il pas toujours été' un adversaire de l'intervention de l'État, un défenseur ardent de la liberté, de la liberté dans le sens le plus large! Que de raisons de douter! En tout cas, M. Guillaume est-il fondé à dire (Introduction aux procès-verbaux du Comité de l'Assemblée légis-
ÉOUCATION NOUVELLE. — III. 7
lative) : « J'ai établi que ces discours ne sont pas l'œuvre de Mirabeau. » Pourquoi ne pas attribuer à Mirabeau, aussi bien qu'à Reybaz ou à Cabanis, cette œuvre qui a grand air, surtout dans sa première partie, et où on reconnaîtrait volontiers la griffe du lion? D'ailleurs qui prouve que ce premier discours sur le corps enseignant^ qui forme un tout bien complet, soit de la même main que les trois autres sur les fêtes publiques ^ civiles et militaires y sur rétablissement d un lycée national^, sur r éducation de C héritier présomptif de la couronne et sur la nécessité dorganiser le pouvoir exécutif? Talleyrand semble bien attribuer à Cabanis le discours sur les fêtes publiques, dans une note de son Rapport qui a passé inaperçue : « Ceux qui dé^ sireront des développements pleins d'intérêt (sur ces fêtes) pourront lire MM. Barthélemi, Paw et Cabanis. »
Voilà bien des hypothèses dont aucune n'est absolument concluante. Nous avons voulu mettre sous les yeux du public toutes les pièces du procès sans pouvoir prononcer nous-même un jugement définitif.
1. Il y a dans le discours sur l'Établissement d'un lycée national beaucoup d*idées semblables à celles qui sont développées dans le discours sur le Corps enseignant. De plus, il est déjà question des fêtes nationales à la fin de ce premier discours.
Quoi qu'il eu soit, et alors même que Ton désirerait Gabauis, ou tout autre, comme le rédacteur du Travail sur F Éducation j il resterait à se demander si Mirabeau n'eu a pas été, de toutes façons, rinspirateur, si les idées qui y sont développées ne sont pas les siennes. Au fond c'est la question principale. Il n'est pas besoin d'être très familier avec 1^ œuvre de Mirabeau antérieure à la* Révolution, p our y retrouver la plupart de ses idées et, en particulier, ce principe de liberté qui est l'âme de ses écrits et qui les anime d'un souffle généreux et puissant? Nous ne voulons pas abuser des citations et prolonger indéfiniment cette étude par des rapprochements trop nombreux, mais nous renvoyons notamment le lecteur à ce livre sur la Monarchie prussienne y dont M. Rousse faisait tout récemment encore un si juste et si magnifique éloge.
Le mot de liberté, liberté de l'Enseignement, liberté de la Presse, liberté du Commerce, y est écrit à toutes les pages et presque à chaque ligne. Et en relisant les discours publiés par Cabanis dans l'exemplaire d'Edouard Laboulaye, qui y rencontra sans nul doute un bienfaisant appui pour ces convictions libérales dont il a été toute sa vie l'apôtre fidèle et passionné, nous nous disions que dans ces questions d'authenticité, il ne faut
iOO PETITS PROBLÈMES
pas s'attacher exclusivement aux arguments de forme et aux autorités purement bibliographiques qui, comme celles de l'archiviste Camus, peuvent être trompeuses alors même qu'elles paraissent le plus sûres, mais qu'il est indispensable d'examiner le fond des idées, de voir si elles se trouvent d'accord avec les principes bien connus de l'auteur présumé et exprimées dans des ouvrages bien à lui, et nous avons réservé spécialement ce procédé d'interprétation pour l'ouvrage anonyme très intéressant et trop peu connu dont il va être question. Lorsque Talleyrand lisait à l'Assemblée nationale, au milieu d'une profonde émotion, le 2 avril 1791, une heure après la mort de Mirabeau, ce discours sur « l'Égalité des partages dans les successions en ligne directe » rédigé, parait-il, par Reybaz, il pouvait dire sans mentira l'histoire, dans son langage diplomatique mais au fond sincère, que le grand défunt était l'auteur de ce travail ; que c'était son dernier ouvrage qu'il apportait à l'Assemblée, puisque « ce débris précieux arraché à l'immense proie que la mort venait de saisir » était V opinion écrite de Mirabeau.
En 1763, c'est-à-dire à une époque où toutes les questions scolaires étaient à Tordre du jour, paraissait un volume in-12 sans nom d'auteur, sous le titre : De PÉducaiion publique. L'opinion fut unanime à désigner Diderot comme l'auteur de ce livre.
La France littéraire de 1769 adopte cette attribution.
Un biographe du temps, Desessarts (dans les Trois siècles littéraires de la France), mentionne, parmi les écrits de Diderot, « cette brochure qu'on distingua parmi celles que l'apparition de VÉmile et la destruction des Jésuites firent éclore ».
Un autre contemporain très compétent, très versé dans la connaissance des ouvrages d'enseignement, auteur lui-même de divers traités sur rÉducation, Borrelli, dans son Journal de t Instruction publique, paru en" 1793, dès le premier numéro et à la première page de son recueil, commence l'examen de cet ouvrage auquel il consacre sept articles consécutifs. « Diderot, dit-il, a fait peu d'ouvrages plus estimables que celui qui a
pour titre : De C Éducation publique. La plupart des plans qui y sont tracés ne conviennent plus sans doute au nouveau régime établi en France, mais il est rempli d'excellents principes, et, sous cet aspect, il ne peut être trop médité par nos législateurs, dans un moment où ils vont s'occuper de l'organisation des écoles nationales. »
U Essai (TÉducation nationale ou plan d'études pour la jeunesse^ de Messire Louis-René de Caradeuc de La Ghalotais, a été publié en 1763, c'est-àdire la même année que l'ouvrage anonyme sur y Éducation publique.
Nous lisons dans le post-scriptum (p. 150 etsuiv.) : « Après avoir achevé ce mémoire, il m'est tombé entre les mains une brochure intitulée : De f Éducation publique. Je me suis rencontré dans le point important, qui est la fixation des objets d'études, avec un homme qui parait avoir des connaissances étendues dans l'encyclopédie des sciences et qui sait tirer des lignes de communication de l'une à l'autre.
« Ma première idée a été de supprimer mon mémoire comme devenant peut-être inutile. Ce n'est pas la peine de faire lire deux fois les mêmes choses ; mais comme je me trouve d'un avis différent de cet auteur sur la qualité des maîtres et sur
des détails essentiels, on m'a conseillé de donner cet ouvrage au public...
« Je crois, au surplus, que notre plan est bon, et qu'il peut être utile; je dis notre plan, car il est à peu près le même, nous ne différons que dan s l'exécution et en ce que cet auteur exclut les séculiers que je voudrais, et qu'il admet beaucoup d'é coles que je ne voudrais pas. . . »
Il semblerait d'après ces citations que, si la paternité d'un livre anonyme est solidement établie, c'est bien celle de notre ouvrage. Cependant les critiques d*aujourd'hui ne s'occupent plus guère de ce petit écrit. M. Gompayré, dans son importante Histoire des doctrines de l'Education en France, ne lui consacre qu'une mention dédaigneuse. Quelle est la cause de ce revirement subit? Elle est très simple : Un bibliographe bien connu , Barbier, dans son Dictionnaire des anonymes, a prétendu que le livre attribué à Diderot n'était pas de lui. « La moitié de cet ouvrage, disait-il en 1806 , paraît écrite par un philosophe et l'autre moitié par un janséniste *. » Plus tard il relevait dans un exem plaire une note manuscrite qui le donnait à J. B. L .
1. Barbier ajoute cette réflexion (omise dans Tédition Assezat- Tournenx) : « C'est sans doute ce qui a empêché Naigeon de l'insërer dans la collection des œuvres de Diderot. Je serais porté à
Grévier et il ajoutait : « Le caractère connu de ce professeur rend cette note, très vraisemblable. »
Nous relevons celte courte mention dans le tome XX des Œuvres complètes de Diderot publiées en 1877 chez Garnier, par L. Assezat et Maurice Tourneux, page 99, à Tarticle Écrits apocryphes, cinq lignes dans une édition où Ton s'est efforcé de réunir les moindres écrits, inconnus ou inédits, échappés à la plume de Diderot, et c'est tout! Les savants éditeurs, dont il n'est pas besoin de faire l'éloge, n'ont pas jugé utile de soumettre la question à un nouvel examen. Ils ont accepté purement et simplement l'arrêt du bibliographe Barbier.
Un si bon exemple devait être suivi par les écrivains les plus compétents sur les choses d'éduca^ tion.
Dans le Dictionnaire de pédagogie, publié par M. Buisson (t. I, 1887), nous trouvons à l'article (( Bibliographie », année 1762, la mention suivante:
« De r Éducation publique, in-12, 236 pages, attribué à tort à Diderot. Cet ouvrage est probablement de Grévier *.
croire que celui-ci Ta rédigé sur des ^otes qui lui ont été fournies par un disciple de Port-Royal. » (Barbier, Dict, des anonymeSyt. I, 1822. Paris, Barrois aîné.)
1. Le Dictionnaire de pédagogie a déjà rendu et rend encore de grands services. Mais, une publication aussi yaste, où se trouvaient
Dans son Histoire critique des doctrines de r Éducation en France, Hachette, 1879, t. II, p. 196, M. Compayré écrit :
« Il est reconnu aujourd'hui qu'on doit attribuer non à Diderot mais à Crévier un ouvrage anonyme publié en 1763, à Amsterdam, sous le titre De t Éducation publique. Crévier, continuateur estimable de RoUin, dont il était Télève, ne mérite guère de souvenir que pour avoir écrit V Histoire de l'Université de Paris en abrégeant Touvrage de Du Boulay. »
Ce pauvre Crévier, le voilà exécuté en effigie à propos d'un livre qu'il n'a peut-être jamais commis! On a remarqué, en effet, l'argument qui a déterminé Barbier et qui a paru suffisant, après lui, aux derniers éditeurs de Diderot, au rédacteur du Dictionnaire de pédagogie, à M. Compayré, c'est la note manuscrite qui attribue l'ouvrage à Crévier ; je ne sais qui me disait qu'il avait entre les mains une édition de la Henriade, avec une note qui l'attribuait à Jean-Jacques.
On voit du reste la progression ; Barbier émet
étudiées, au point de vue historique et critique, une foule de questions peu connues jusqu'à ce jour, ne pouvait éviter nombre dlmperfections qu'elle aide elle-même à découvrir. Aujourd'hui, l'ouvrage a déjà vieilli ; il n'est plus tout à fait au point ; on souhaite une nouvelle édition, abrégée, d'un format plus commode et moins dispendieux, comme il en existe, sur le même sujet, dans plusieurs autres pays.
une hypothèse ; les éditeurs de Diderot la reproduisent et l'adoptent sans commentaires ; le rédacteur du Dictionnaire de pédagogie écarte Diderot et admet l'attribution de Grévier comme probable. Enfin M. Gompayré n'a plus de doutes, « il est reconnu aujourd'hui que l'ouvrage anonyme de 1763 n'est pas de Diderot et qu'il est de Grévier » . A quoi bon étudier le livre d'un homme qui mérite à peine un souvenir !
Ge qui est en effet très surprenant, c'est qu'il ne soit venu à l'idée de personne après Barbier de prendre en main cette petite brochure et de la parcourir des yeux, ne fût-ce qu'un moment.
Barbier, lui, a consulté le volume, cela est certain, le jugement assez spirituel qu'il en porte, le prouve. D est évident qu'il y a trouvé des idées qu'il est difficile d'attribuer à Diderot, comme celle, par exemple, de confier l'enseignement des collèges à des célibataires, et, par suite, à des prêtres; cependant cette solution, à une époque où l'on enveloppait dans une même réprobation méprisante l'Université et les congrégations religieuses, est assez souvent préconisée dans les ouvrages du xviii* siècle par des esprits très libéraux* Mais encore une fois Diderot, l'athée, le matérialiste Diderot devait être d'un avis différent. On con-
çoitque Barbier, en lisant ces passages et d'autres encore, ait conçu des doutes. Si Diderot a collaboré à cet ouvrage, il n'en était sans doute pas le seul auteur. Un passage de Grimm {Correspondance littéraire, édit. Maurice Toumeux, tome V, p. 259) était bien fait pour autoriser cette supposition.
« Depuis la chute des jésuites (écrit-il à la date du 15 avriH763), et le livre inutile de Jean-Jacques Rousseau intitulé Emile, on n'a cessé d'écrire sur l'Education et il nous manque encore un ouvrage passable. Celui qui porte pour titre : De t Éducation publique a été attribué pendant un moment à M. Diderot; il se peut que le philosophe ait vu ce manuscrit et qu'il y ait mis quelques phrases ; mais il faut bien peu se connaître en style et en idées pour imaginer que ce livre vienne de lui ; à quelques vues près, et il arrive aux gens les plus médiocres d'en avoir de bonnes, c'est un amas de détails minutieux et d'efforts laborieux pour indiquer les livres qu'il faut étudier de classe en classe, avec le code d'une police puérile pour l'intérieur des collèges, et pour le maintien de la discipline. Nulle vue véritablement grande, nul moyen de nous tirer de la barbarie dans laquelle toute l'Europe est à peu près restée sur ce point. »
A la date du !•' juin 1763, nouvelle sortie plus
virulente encore; le livre de La Chalotais a paru et Grimm en fait un magnifique éloge ; il ajoute :
« On remarquera cet excès de modestie avec lequel M. de La Chalotais compare son ouvrage à celui qui a paru sur V Éducation publique au commencement de cette année, et dont Tauteur n'est pas digne de lui dénouer les souliers. Malgré la conformité d'idées où M. de La Chalotais se trouve avec cet auteur, il y a loin du philosophe qui propose un plan raisonné à un régent de collège qui arrange pédantesquement la distribution des classes. »
Le passage paraîtrait tout à fait accablant et presque décisif, si Grimm n'ajoutait immédiatement après : « Ma modestie n'est pas aussi grande que celle de M. de La Chalotais, et je remarque avec un secret orgueil d'avoir eu le bonheur de rencontrer quelques-unes des principales vues de cet illustre magistrat dans ce que j'ai écrit sur cette matière depuis un an, et que vous avez daigné honorer de vos regards. »
Grimm voudrait-il faire entendre qu'il a été luimême le collaborateur de La Chalotais, ou serait-ce lui qui aurait conseillé à ce dernier de donner cet ouvrage au public? (Voir plus haut le post-scriptum 4e La Chalotais.) Toujours est-il qu'il parait avoir
eu connaissance d'un ouvrage qui devait paraître sur Téducation ; car il écrit au commencement de cette même année 1763 :
« Le plan d'une institution publique serait un très bel ouvrage à faire, mais qui ne se fera point parce que les philosophes se tairont ou que la superstition ou la pédanterie trouveraient ces conseils inutiles s'ils voulaient se donner la peine de parler. »
Dans une autre lettre du 15 septembre 1763, Grimm constate, avec une mauvaise humeur évidente, que le public a préféré le livre sur ÏÉducation publique à celui de La Chalotais. Parlant d'un petit écrit, publié en réponse à ce dernier ouvrage : « Je ne sais, dit-il, quel est le triste et plat pédant qui a préparé des difficultés à M, de La Chalotais sur son essai d Éducation nationale qui est le seul ouvrage digne d'un* magistrat et d'un homme d'Etat que nous ayons vu depuis nombre d'années. Il est vrai que ces difficultés du pédant, dignes de l'obscurité où elles sont restées, n'ont été lues de personne; mais il est malheureusement vrai aussi que l'ouvrage de M. de La Chalotais, rempli de vues sages et profondes, n'a point eu de succès parce que cet illustre magistrat s'y est montré plus philosophe que janséniste. Il a toujours eu un grand succès
liO PETITS PROBLÈMES
auprès de tous ceux qui pensent, et il viendra un temps où on regardera ce petit livre comme un des meilleurs de ce siècle. »
M. Tourneux indique, en note, que Fauteur des Difficultés est Grévier. Nous ignorons à qui le savant commentateur emprunte ce renseignement.
On peut voir d'ailleurs l'analogie que présente avec les passages précités cette appréciation de Barbier que la moitié du livre, faussement attribué selon lui à Diderot, parait être écrite par un philosophe et Tautre moitié par un janséniste.
Ce terme de pédant dont Grimm se sert à l'égard de l'auteur de Y Éducation publique et à l'égard de celui des Difficultés^ il l'emploie aussi en parlant de Crévier à propos d'un volume d'observations sur le livre de V Esprit des Lois (janvier 1764) : « Ce pauvre M. Crévier ne sera jamais qu'un pédant. »
M. Tourneux remarque dans une note, placée au bas des critiques de Grimm sur La Chalotais et sur l'auteur de VÉducation publique : « Il résulte de ce demi-aveu de l'ami de Diderot que celui-ci n'est pas entièrement étranger à cet ouvrage. »
La réflexion est juste, mais il ne semble pas que M. Tourneux y ait ajouté grande importance, car, dans son remarquable article « Diderot » de la
Grande Encyclopédie, il ne fait pas la moindre allusion à la brochure sur V Éducation publique.
Que Diderot se soit occupé de ces questions à cette époque, c'est ce qui résulte évidemment d'une lettre de Diderot à M"' Volland (édit. Assezat et Maurice Tourneux, t. XIX, p. 105). Il lui écrit à la date du \% août 4762:
« Combien j'aurais de choses intéressantes à vous dire si j'en avais le temps ! mais la matinée s'est passée tout entière à lire un ouvrage sur V Institution publique; c'eût été la chose la plus utile et la plus praticable pour un royaume tel que le Portugal qui se renouvelle; pour nous, c'est autre chose. Les mauvais usages multipliés sans fin et invétérés sont devenus respectables par leur durée et irréformables par leur nombre. Cette lecture faite, il a fallu faire répéter à ma petite sa leçon de clavecin. »
J'ouvre le volume de VÈducalion publique (car le moment est enfin venu d'y entrer après avoir tourné tout autour avec nos critiques et nos bibliographes) et je lis dans la préface, p. i :
« Aurait-on méconnu les avantages de l'éducation commune et désespéré d'en jouir? A-t-on jugé plus facile de diriger les parents ignorants mais zélés pour leur enfant que de réformer des maîtres
entêtés de leur routine... qui ont Torgueil de se croire irréformahlei? ,.. »
Cette coïncidence dans les idées et dans les termes est, il faut Tavouer, bien curieuse ! Sans doute Diderot est un partisan de l'éducation privée qu'il préfère à l'éducation publique : Dans la réfutation de V Homme, d'Helvétius, il dira : « Malheur au père qui peut faire élever son enfant à côté de lui et qui l'envoie dans une école publique ! » Mais il ajoute : « Que faire donc! Changer du commencement jusqu'à la fin la méthode de renseignement public. Ensuite, quand on est riche, élever son enfant chez soi... Je n'approuve les couvents pour les filles que quand les mères sont malhonnêtes. »
Changer la méthode de l'enseignement public, c'est bien le but que vise ce petit livre de VÉducation publique.
Faisons avec lui plus ample connaissance.
Mais en l'analysant, ou en citant des extraits, nous ne devons pas oublier que l'objet de notre article n'est pas de faire une critique approfondie de cet ouvrage, mais seulement de répondre à cette question : Est-il, ou non, de Diderot?
Nous prendrons pour base de notre discussion l'édition Assezat et Tourneux, et nous chercherons, s'il se peut, des analogies dans l'œuvre complète
de Diderot, notamment dans le Plan dune Université pour le gouvernement de Russie écrit de 1778 à 1776 et publié pour la première fois en entier dans cette édition, d'après un manuscrit de TErmitage.
Notre exemplaire de Y Éducation publique est un volume in-1 2 de 235 pages, plus 30 pages de préface. Il porte la date 1763 et, comme lieu de publication : à Amsterdam *. On y lit cette épigraphe (sur une ligne entre deux traits) :
Fopulm sapiens, gens magna. Dbdt. 4.
L'axiome si connu de M. Jules Simon, « le peuple qui a les meilleures écoles est le premier peuple, s'il ne Test pas aujourd'hui il le sera demain », exprime à peu de chose près la même idée. La Chalotais avait dit aussi : « Le peuple qui sera le plus éclairé aura toujours de l'avantage sur ceux qui le seront moins, il les surpassera par son industrie, il les subjuguera peut-être par ses armes. »
La préface de notre livre indique l'objet de l'ouvrage qui est de réformer les vices de l'éducation actuelle, et l'objet de l'éducation en général qui est
1. Le Dictionnaire de Pédagogie assigne à cet écrit la date de 1162. L'édition Assczat et Tourneux celle de 1763.
de faire un homme, ua homme universel s'il se peut, et parfait en tout.
Il y a une ftme et ua corps à former. On formera le corps par un régime modéré et des exercices convenables. On formera Tâme à force de bons exemples et d'instructions ménagées.
L'étude est le grand point; mais il faut voir d'abord ce que l'homme peut savoir pour examiner ensuite ce que l'éducation doit apprendre.
L'ouvrage commence donc par un tableau méthodique des connaissances humaines^ d'où l'auteur déduit la distribution graduelle des études scolastiques. Enfin, cherchant les moyens d'étendre et d'assurer l'éducation publique, il établit Vordre et la discipline des écoles.
Comparons maintenant les idées particulières et saillantes de ce volume avec celles que Diderot a émises sur le même objet dans un de ses ouvrages les plus authentiques.