VOYAGE EN HOLLANDE
Je voudrais bien savoir pourquoi, entre tant de professeurs publics dans toules les contrées, il n'y a nulle
devine les ressources qu'à force de temps, ou quand il n'est plus temps et que Ton ne connaisse les dangers que par des pertes? Un négociant habile et patriote, supérieur aux mauvaises manœuvres par sa probité, et aux jalousies de gain par ses riche.'ses en enseignerait plus dans sa patrie en vingt leçons que l'on n'en fait en dix ans de comptoir où la défiance des maîtres les oblige à se cacher de leurs facteurs.
part aucun qui donne des^ leçons de commerce. Le commerce a pourtant ses élé* ments, sa théorie et sa pra* tique. Il me semble qu'une école de commerce où Ja jeunesse se rassemblerait, donnerait occasion au génie de se reconnaître. Si je fonde jamais une chaire dans la capitale, ce sera une chaire de commerce à la nomination des plus célèbres commerçants. La préférence entre les concurrents sera donnée à celui qui aura commercé longtemps avec succès.
En présence de ces textes, il n'est plus possible de contester que Diderot a collaboré à V Éducation publique, non pas seulement « en y mettant quelques phrases », commme dit Grimm, mais d une façon très sérieuse et très réfléchie.
A-t-il rédigé seul ce travail? A-t-il repris en sousœuvre le travail d'un autre, en le transformant d'une façon plus ou moins complète, comme M. Dumas fils pour Héloïse Paranquet? Ou s'est-il fait aider pour la question des livres de classes et pour ce qui touche la police intérieure des collèges, par quelque professeur de TUniversité, par quelque abbé aux idées larges, par un des nombreux colla-
borateurs de l'Encyclopédie qu'il avait journellement sous la main. Personne assurément ne con* naissait mieux que lui le personnel des auteurs et ceux qui, en cette circonstance, pouvaient le seconder utilement. Mais si tel nom, comme celui du mathématicien Rivard (il serait trop long de dire ici pourquoi), se présente à notre pensée, il en est un que nous écarterions presque sans hésiter, c'est Crévier. H nous est impossible de comprendre comment on a pu attribuer <( à cet homme de Dieu », comme l'appelait Grimm, et à lui seul, un ouvrage où se trouvent des pensées comme celle-ci :
« La morale humaine n'est point le christianisme. »
Ou celle-ci : « La chimie ne présente à l'esprit inattentif qu'un homme sale auprès d'un fourneau. »
Ou encore ces trois simples mots de conclusion à la Diderot:
(( Voyez, comparez et choisissez », avec cette seconde épigraphe : Sine fictione didici, sine invidia commtmico et honestatem non abscondo.
Et surtout :
« 11 y a une sorte physique de l'âme en tant qu'unie au corps. »
Autant de passages tout à fait dans le tour d'idées et de style de Diderot, de même que celui-ci :
« J'oserai seulement dire qu'un militaire sans amour de la patrie et sans talent, n'est qu'un artisan armé qui expose sa vie dans une campagne, comme un couvreur sur un toit. »
Et ce beau chapitre sur l'éducation des femmes! (Voir l'appendice.) Et ces théories utilitaires ! et ce vaste programme scientifique! Et ces larges développements sur les arts qui se terminent par ces mots : « Je n'ai pu me refuser d'être un peu long dans cet article parce que j'aime tous les arts et pour faire sentir combien il y a de choses dont on ne donne même pas les premières idées. N'est-on donc fait que pour apprendre un peu de latin et de dialectique? Faut-il y consumer les plus précieuses années de sa vie? De quoi cette riche provision servira-t-elle à la société? A quel emploi pourront aspirer ces enfants qui nous sont si chers, pour qui nous faisons tant de projets? Est-ce là ce qu'attend la Patrie, et une nation si éclairée, si glorieuse, at-elle pu s'en contenter *? »
11 faut finir, et par une réflexion qui s'impose à notre esprit. Si les critiques que nous venons de faire se sont présentées à nous tout naturellement
1. Nous donnons à Tappendice un certain nombre de passages plus étendus du livre de l'Éducation publique.
et avec la seule aide des livres de notre bibliothèque, comme elles devaient s'offrir à tout observateur un peu attentif, il faut sans doute en accuser pour une part cette indifférence encore très grande chez nos écrivains pour les recherches de l'érudition, car nos grands lettrés ne sont que par exception de grands savants. Mais n*en faut-il pas aussi faire re* monter la cause à notre dédain presque incroyable pour la littérature et la philosophie du xv!!!"" siècle? C'est la mode aujourd'hui, et l'Université, dans ses milieux les plus libéraux, est loin d'en être affranchie; je dirai plus, quand je rencontre par hasard un jugement relativement modéré et équitable sur Voltaire ou sur Rousseau, c'est presque toujours dans les publications d'un esprit manifestement clérical. On pourrait en donner des preuves curieuses. Un jeune professeur, à peine échappé de l'École normale, corrige Montaigne comme un devoir de collège, et indique les bons et les mauvais endroits; relève les divagations, les chimères de V Emile; reproche à Louis XIV comme un péché de jeunesse d'avoir autorisé Tartuffe^ s'indigne à la lecture de Diderot ; toutes libertés lui sont permises quand il s'agit du xvi"* siècle ou de cette bohème littéraire du siècle dernier. Mais pour le beau caractère d'un Malherbe, pour les doctrines du Discours sur rsis-
iotre universelle^ on n'a que des approbations et des admirations presque sans réserves. On est trop flatté d^épousseter, d'une main pieuse, ce jabot ou ce rabat. Pour ces adorateurs de la belle uniformité, là Révocation de TÉdit de Nantes n'est en somme qu'un arrêté d'alignement moral, conforme au goût dominant de la noble époque où Boileau a resplendi. Nos érudits nous prêchent le culte des aïeux, mais à la condition d'en excepter un siècle tout entier. Voltaire n'est parfois un peu épargné que parce qu'il a été l'admirateur enthousiaste, l'historien classique du dévot époux de la veuve Scarron dont il a vraiment fondé la légende. Les écrivains de notre temps font une fin édifiante comme ceux du grand siècle à qui Pascal avait si bien démontré qu'après l'âge des plaisirs, il n'y a rien à perdre et tout à gagner à se préparer, par des voies de salut, au grand voyage. Quoi d'étonnant que cette époque si intéressante, si grande, osons le dire, si glorieuse pour l'affranchissement de la pensée humaine, soit si négligée en France, si peu connue et si mal jugée. Allons donc à l'étranger, pour y rencontrer des études approfondies et y entendre des jugements équitables sur nos compatriotes les plus illustres. Ecoutons Gœthe, disant à propos du Neveu de Rameau :
« Les critiques français reconnaissant que Diderot possédait au plus haut point l'énergie de la pensée, Téclat de l'expression et que ses œuvres étincelaient de détails et de pages admirables ont prétendu qu'il n'était pas doué au même degré du talent de la composition et qu'il était incapable d'ordonner toutes les parties d'un ouvrage bien conçu et parfait dans son ensemble.
(1 II y a dans ce monde si peu de voix et tant à' échos que, sans cesse reproduites, les accusations banales finissent par prendre de la consistance. Ceux qui, plus éclairés, devraient le moins être dupes, s'en laissent imposer par le préjugé général ; ils répètent, à force d'entendre répéter; les propos des sots passent par la bouche des gens d'esprit. Par condescendance pour l'erreur accréditée ^ on croit découvrir dans des écrits des fautes qui n'y sont point, on avoue les torts imaginaires d'un auteur à qui, s'il était né dans un autre temps, ou dans un autre pays, le monde littéraire eût décerné pendant sa vie tous les triomphes du talent et eût élevé après sa mort des statues et des autels *. . • »
Le morceau paraîtra à quelques-uns dur à avaler.
1. Des hommes célèbres de France au xviiie siècley par Goethe traduit de Tallemand, par MM. de Saur et de Saint-Geniès. À Paris, chez Renouard, 1823 (in-8), pages 53 et suiv.
Mais enfin c'est du Gœttie. Nos critiques^ aujourd'hui, ne montreraient plus le même enthousiasme. C'est donc une témérité très grande de ma part de parler si longuement d'un livre anonyme à la vérité, mais qui porte sur mon exemplair e, d'une écriture du temps, le nom de... Diderot.