M. Lavisse
tout le monde, et que l'arbitraire qui dessèche tout autour de lui, comme un souffle pestilentiel, ne profite même pas à ceux qui sont en position d'en user sans entraves et dans le plein et libre exereice d'une puissance absolue et sans limites.
Messieurs, le résultat immédiat de mes observations avait été consigné dans un article écrit, d'enthousiasme, sur l'Université de Leipzig, que j'adressai à Edmond About, qui l'accueillit avec empressement et bonté, m'en remercia dans une lettre étincelante de grâce et d'esprit, et le publia dans son journal, le XIX^ Siècle, qu'il venait de fonder et qu'il dirigeait alors, entouré d'une rédaction d'élite et avec un prodigieux succès.
En même temps que je prenais la résolution de consacrer à la réforme de notre haut enseignement mes humbles forces et mes constantes pensées, peu à peu germait dans mon esprit la conviction que pour se placer à un juste point de vue en ces questions, il ne fallait pas regarder nos institutions scolaires comme des êtres abstraits et isolés, mais au contraire les placer dans leur cadre naturel, dans le milieu social et politique où elles sont appelées à vivre et à se développer ; et je considérai l'éducation nationale non pas comme l'œuvre de telles ou telles corporations libres ou officielles.
comme la fonction de tels ou tels établissements publics ou privés, mais comme TefiFort continu et persévérant de la nation elle-même, travaillant de toutes ses forces, et par tous les moyens dont elle dispose, à la culture énergique et intensive et au développement normal et progressif de toutes ses puissances intellectuelles et morales. Voilà pourquoi, et bien qu'il ait été tant écrit et discuté sur ce sujet dans ces dernières années, que les esprits en sont comme rassasiés, je me perittets de dire que, parler d'éducation, c'est vous entretenir d'une affaire d'Etat, toujours actuelle et toujours pressante, et qui intéresse aussi bien le présent que l'avenir et le passé de notre chère patrie.
De même que le voyageur qui va s'engager dans des routes inconnues, cherche une éminence d'où il puisse découvrir toute la contrée environnante, il m'a paru utile, avant de me cantonner sur le terrain de nos études particulières, de mesurer avec vous d'un coup d'œil toute l'étendue de ce grand domaine de l'éducation. Plus un sujet est vaste, riche en détails de toute sorte^ plus on trouve de profit et d'attrait à ces hautes généralisations qui, pareilles à des phares, éclairent l'horizon ^nfini des idées et des faits, et dans notre impuis-
sance actuelle à diviser rattention sur la multitude d'objets qui sollicitent nos regards, sont devenues pour l'esprit un impérieux besoin, et, en le conso-^ lant de sa faiblesse, lui procurent parfois d'inexprimables et suprêmes jouissances.
L'histoire générale de l'éducation, envisagée sans parti pris, démontre une fois de plus que, dans le monde moral aussi bien que dans le monde phy* sique, c'est toujours, à l'origine, la fonction qui a créé l'organe. De même que l'Église s'est constituée, de sa propre initiative, dans ses conciles; que les communes se sont formées librement sous l'aiguillon de la nécessité; que la royauté française s'est affirmée et en quelque sorte créée ellemême par ses propres forces et ses énergies latentes, les Universités, les collèges, et les écoles de toute nature sont nés d'eux-mêmes et spontanément, suscités par les besoins du temps dans lequel ils ont apparu peu à peu, et portant en eux le germe de leur développement, de leurs progrès et de leur décadence. Nous voyons ces lumières s'allumer les unes après les autres dans la nuit noire du moyen âge et y répandre leur intermittente clarté. Vers elles accourent, de tous les points de l'horizon, comme les bêtes inquiètes des forêts qu'attire un feu de broussailles et de feuilles sèches, des mul-
titudes d'esprits incultes, animés d'une curiosité naïve, altérés de la soif du savoir, et qui privés de tous moyens d^existence, véritables vagabonds, se pressent en foule, avec une joie bruyante et grossière, autour de quelques-uns d'entre eux, mieux doués que les autres, ou plus audacieux, qui savent parler d'une voix forte, afjBrmer avec hardiesse, discuter avec aplomb et présence d'esprit. Si le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil sont intervenus à leur jour, prodiguant à Fenvi leurs faveurs et leurs privilèges à ces associations de maîtres et d'écoliers, ce n'est que longtemps après la naissance des études, et dans l'espoir de détourner à leur profit cette force sociale qui se manifestait avec un magique attrait et une puissance incomparable d'expansion. Un moment, ce Gharlemagne, que les anciennes images nous représentent, debout, tenant d'une main le globe, et de l'autre le glaive, avait essayer de mobiliser, pour le service des lettres, les milices cléricales, et comme il entendait rester en tout le maître, il en avait pris le commandement. S'il nous apparaît si grand, dans le lointain de l'histoire, c'est à cause de cette volonté consciente d'elle-même, de ce puissant efifort d'organisation qui étonne et remplit d'admiration dans ces ténèbres chaotiques du moyen âge. A une
heure de la durée, Tunivers connu est sa chose, le monde lui appartient. Il fait et défait les peuples, il extermine et il pacifie, il légifère, il gouverne, il fait sentir partout son autorité, il crée Tunité de foi dans l'empire universel. Mais après lui, son œuvre se dissout, les éléments soudés ensemble se désagrègent, les instincts égoïstes et les initiatives individuelles se donnent de nouveau librement carrière. En particulier, les établissements d'instruction, les corporations enseignantes, conserveront, même sous la monarchie absolue, leur autonomie, luttant entre elles, faisant appel aux puissances ecclésiastiques et civiles, pour défendre leurs privilèges et rehausser leur prestige, jusqu'aux temps modernes, jusqu'à la constitution définitive des grands États contemporains.
A vrai dire, et sauf exception, ce n'est guère qu'au xvni' siècle que l'idée d'une éducation publique et nationale se fait jour, et particulièrement dans les écrits de Rousseau, cet allumeur d'esprits, dont les vues sublimes ou généreuses ont rayonné sur tous les peuples, qui est encore lu, commenté, admiré partout, excepté en France, sa patrie d'adoption, qu'il enivra si longtemps, si complètement de la capiteuse liqueur platonicienne et où il est de mode aujourd'hui de travestir son œuvre et de
décrier sa mémoire. Quant à moi, pénétré de respect et même d'une sincère admiration pour les talents supérieurs de certains adversaires de Rousseau, je n'en déplore pas moins ces représailles contre le génie et je déclare, en toute franchise, ne pas pouvoir m'y associer *.
Arrêtons-nous au seuil de la Révolution qui sera le point de départ de nos études. Il n'entre pas dans mon plan de vous parler aujourd'hui de cette époque mémorable où tous les principes qui inspirent aujourd'hui l'éducation publique en France et à l'étranger ont été, sinon résolus, du moins posés, avec une force et une clarté admirables. Il a manqué à cette puissante génération d'hommes, pour faire entrer ces principes dans la pratique, trois facteurs sans lesquels rien n'est possible en éducation : le temps, les maîtres et la finance, — comme disait Danton. C'est au régime libéral et parlementaire que l'on doit, dans la plupart des pays, l'exécution plus ou moins complète de ce grand programme; seul, un tel régime pouvait accomplir une réforme aussi considérable et qui exigeait de la nation de si importants sacrifices.
1. On vient d'élever, sur la place du Panthéon, un monument à Rousseau. La cérémonie, il faut bien le constater, s'est accomplie au milieu de l'indififérence générale. Jean- Jacques est aujourd'hui bien mal connu ou bien oublié.
Je n'ai pas la prétention, Messieurs, d'embrasser dans quelques leçons tout l'ensemble et le détail des questions si nombreuses, si complexes, d'un intérêt si ancien et si universel, qui peuvent paraître comprises sous ce titre : TEnseignement en France et à l'étranger *.
1. Nous croyons devoir reproduire le programme de notre enseignement que nous empruntons à TAnnuaire des cours de l'École libre des Sciences politiques pour rannée 1888-1889.