JULES FERRY MINISTRE, ETC
de rinstruction publique et sur les Conseils académiques ;
Loi du 18 mars 1880, sur la collation des grades et la liberté de renseignement supérieur ;
Loi du 31 décembre 1880, sur Tinstruction secondaire des jeunes filles ;
Loi du 16 juin 1881, sur les litres de capacité de l'enseignement primaire;
Loi du 16 juin 1881, sur la gratuité absolue de l'enseignement primaire dans les écoles publiques;
Loi du 28 mars 188â, sur l'enseignement primaire obligatoire;
Loi du 20 mars 1883, sur la construction obligatoire des maisons d'école.
A ces lois fondamentales et de principe, il faudrait ajouter toute une série de réformes législatives, notamment sur l'enseignement départemental et communal de l'agriculture (15 juin 1879); sur l'enseignement obligatoire de la gymnastique (27 janvier 1880); sur les Écoles manuelles d'apprentissage (11 décembre 1880), et une quantité de décrets et d'arrêtés (sans parler des statistiques et des enquêtes) relatifs aux mesures d'application, et dont le texte remplirait plusieurs volumes.
Et nous n'avons pas encore parlé de l'arrêté du 2 août 1880, qui a modifié si profondément les pro-
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grammes de notre enseignement classique. Il n'y a guère que la loi organique du 30 octobre 1886, dont rarticle 17 prescrit la laïcité du personnel enseignant des écoles publiques de tout ordre; certaines dispositions sur les instituteurs ou les écoles primaires supérieures, et la création d'un enseignement secondaire moderne qui datent d'une époque postérieure à la carrière ministérielle de M. Ferry.
Nous passons aussi sous silence tout ce qui a trait au relèvement de notre enseignement supérieur. C'est ]a tâche commune à laquelle ont collaboré presque tous les ministres de Tlnstruction publique depuis 1870. M. Ferry en a pris sa part, qui n'est pas la moindre.
Il ne peut être question, au lendemain de cette mort si imprévue, si douloureusement ressentie, d'improviser, sur une œuvre considérable et qui appartient à l'histoire, un jugement impartial et définitif. Ce n'est donc ni une biographie, ni même une monographie étendue que nous avons prétendu écrire. Dans ces contours très sommaires, très généraux, dans cette esquisse bien sèche, sans doute, mais que nous avons le désir, l'espoir, de reprendre un jour et de compléter, nous avons essayé d'indiquer, avec une brève précision, au mi-
lieu de quelles circonstances et sous quelles inspirations M. Jules Ferry a accompli la tâche qui lui était dévolue, et qui a été interprétée si diversement. Nous avons puisé les éléments de ce travail dans les rares écrits et les nombreux discours du publiciste et de l'homme d'Etat^ qui, depuis son entrée dans la vie publique, n'a pas cessé de s'intéresser à ce qu'il définissait dès cette époque, et par une sorte de pressentiment de sa vocation future, « le problème du siècle ».
M. Jules Ferry, on le sait, est né à Saint-Dié le 6 avril 4832. Après de solides études à son collège natal et à notre lycée de Strasbourg, il s'était fait inscrire comme étudiant à la Faculté de droit et ensuite comme avocat au barreau de Paris. Il n'aimait pas l'Empire. Il le combattit sous toutes les formes, comme avocat, comme journaliste, et enfin comme député (1869). Quelques mois après son élection, il eut l'occasion, très précieuse pour nous, d'exprimer avec érudition et belle humeur ses idées sur l'é ducation dans une conférence au profit de la
1. Notre article a été écrit peu de jours après la mort de M. Jules Ferry. Depuis, M. Paul Robiquet a entrepris la publication des « Discours et Opinions » de Jules Ferry avec commentaires et notes explicatives. Les trois premiers tomes de cet important ouvrage ont déjà paru à la librairie Â. Colin.
ÉDUCATION NOUVELLE. — ni. 3
Société d'instruction élémentaire'. « Il faut de*Ia philosophie en toute chose » , dit Torateur, e t il annonce qu'il a choisi lui-même le sujet qu'il va traiter. L'égalité d'éducation n est pas « une utopie » . L'inégalité d'éducation est la plus redoutable des inégalités qui viennent de la fortune ; il faut la faire disparaître. Il faut amener « le premier rapprochement, la première fusion qui résulte du mélange des riches et des pauvres sur les bancs de quelque école ». Le conférencier trace ensuite une sorte d'esquisse des principes d'éducation à diverses époques; il constate que le christianisme d'autrefois, pour lequel il professe « une admiration histoi^ique », ne s'est pas désintéressé de cette tâche. Puis il cite Rabelais, Milton, qui reprit la thèse de Rabelais et « s'éleva avec éloquence contre le systèpic qui consiste, disait-il, à faire ratisser du latin aux jeunes générations pendant sept à huit ans, tandis qu'en un an ou deux on pourrait en voir la fin » . Mais nous voici à l'époque de la Révolution : « J'avoue que je suis resté confondu quand, cherchant à vous apporter ici autre chose que mes propres pensées, j'ai rencontré dans Condorcet ce plan
i. Conférence du 10 avril 1870, De l'égalité d'éducation, salle Molière, sous la présidence de M. Jules Simon. Nous avons reproduit intégralement ce travail dans le n» du 15 décembre 1891 de la Revue internationale de l'Enseignement,
magnifique et trop peu connu d'éducation républicaine... C'est bien, à mon avis, le système d'éducation normal, le type nécessaire, celui autour duquel nous tournerons pendant longtemps encore et que nous finirons un jour ou Tautre piir nous appro* prier. »
Ce qu'il faut surtout remarquer dans ce plan de Condorcet, c'est qu'il fonde renseignement sur une base scientifique. Les collèges des jésuites formaient des élèves incomparables pour les vers latins et les exercices de mémoire. Mais ce qu'il nous faut, ce ne sont pas des virtuoses assemblant des phrases avec art, ce sont des hommes et des citoyens. Telle est bien Tidée qui domine dans le projet de Con* dorcet.
M. Jules Ferry décrit ce plan, « l'édifice à trois étages », comme on dira plus tard en parlant d'une autre réforme « les trois cycles ». En passant, il critique l'éducation Spartiate qu'avait rêvée Lepeletier Saint-Fargeau, que Robespierre a prônée, mais qui a été combattue par les conventionnels les plus ardents, et notamment par Grégoire, au nom des droits de la famille.
La seconde partie de la conférence, la plus inté* ressante peut-être, est consacrée à l'éducation des femmes. L'éducation doit être égale pour le pauvre
comme pour le riche, maïs aussi pour les deux sexes. M. Ferry venait de lire l'ouvrage de M. Hippeau sur rinstruction publique aux États-Unis, et les résultats magnifiques relatés dans cette étude avaient produit sur lui une vive impression. Il remarque d'abord que la gratuité préconisée par Condorcet à tous les degrés d'enseignement est établie presque partout dans le nouveau monde : « En Amérique, le riche paye Tinstruciion du pauvre et je me permets de trouver cela juste. » Le progrès moral consiste à substituer, de plus en plus, au di^oity le devoir du plus fort.
Un des traits de l'enseignement en Amérique, c'est qu'il dépend, par-dessus tout, de la commune, de la généralité des habitants. La commune choisit elle-même son bureau d'instruction, et c'est comme cela qu'il y a, tout compte fait, à la surface de l'Union, SOOOOO citoyens qui se consacrent volontairement à la direction, à la surveillance, au progrès de l'enseignement.
Aux États-Unis on ne connaît guère cet internat pour lequel il professe « une horreur profonde ». Mais la co- éducation des sexes y est en honneur et donne les meilleurs, les plus étonnants résultats. La femme y montre les mêmes aptitudes que l'homme. C'est ce bel exemple qu'il faudrait imiter
en France, où il n'est que temps de mettre un terme « à Tassujettissementde la femme». L'égalité d'éducation pour les deux sexes, c'est l'unité reconstituée dans la famille, surtout en France, où il y a un ancien régime toujours persistant et toujours actif. C'est la femme qui apporte « ce secret et persistant appui à la société qui s'en va et que nous voulons chasser sans retour. Les évéques le savent bien, celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d'abord parce qu'il tient l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari. » Et l'orateur s'écrie en terminant : « Il faut que la femme appartienne à la science ou qu'elle appartienne à l'Eglise. »
Celte conférence, telle que nous la possédons, porte tous les caractères d'une improvisation oratoire; elle a les défauts du genre, une forme assez négligée et parfois un peu emphatique ; mais elle en a aussi les qualités, l'allure vive et personnelle, le trait acéré, la chaleur communicative. Nous avons tenu à l'analyser assez longuement, d'abord parce qu'elle est peu connue, et ensuite parce qu'elle nous montre une sorte de ministre de l'Instruction publique avant la lettre, avec des idées déjà très précises, très arrêtées, mais à l'état de théorie, et sans les tempéraments ou les modifications que la pratique des affaires et les
Bécessités de la politique devaient leur faire subir.
Lorsque nous eûmes la bonne fortune de retrouver ce document et de le publier, de Texhumer en quelque sorte, M. Jules Ferry, qui lui-même l'avait, eroyons-BOUS, oublié, ou n'en gardait qu'on souvenir très vague, prit du plaisir à le lire et à y retrouver la traee de pensées et de convictions déjà anciennes; et il voulut bien nous dire alors que son destin, malgré les é|Hreityes qu'il avait dû traverser, ne lui avait pas été, en somme, trop contraire, puisqu'il lui avait permis de réaliser, dans la maturité de Tàge, un des rêves les plus chers de sa jeunesse.
Pour nous cet intérêt rétrospectif et tout personnel n'est pas le seul; certaines institutions des États-Unis, que M. Ferry admirait et qu'il n'a pas eu le loisir sans doute d'introduire et d'acclimater chez nous, n'ont rien perdu de leur valeur, et nous sommes heureux d'entendie F éloge des ComitdÈ locaux d'instrucHen et de la participation active et légale d'un grand nombre de citoyens à l'œuvre scolaire, dans la Ixwiehe d'un homme qui avait une si haute idée du rôle de l'État et de la mission du g©uvemement.
Nous passons sur la conduite si ferme, si hono-
rable de M. Ferry pendant le siège de Paris, et sur son séjour en Grèce, où il fit son premier apprentissage de politique étrangère. Sous l'Assemblée nationale il resta, non pas à Técart, mais au seéond plan. Il faut cependant noter la part importante qu'il a prise à la discussion de la loi de 187S sur renseignement supérieur. M. Ferry, il importe de le constater, était partisan de la liberté des hautes études ; il vota les articles qui établissaient pour la première fois en France cette liberté. En cela il montrait, je ne dis pas plus de tolérance et de largeur d'esprit, mais plus de confiance qu^un asse^ grand nombre de républicains qui ne voulaient faire aucune brèche aux droits exclusifs de l'Etat. Mais il distinguait dans Tinstitution universitaire deUx monopoles bien distincts, celui de l'enseignement, auquel il lui paraissait possible et utile de renoncer, et celui des grades, qu'il considérait comme une fonction inaliénable de l'État.
Dans cet ordre d'idées, il présenta dans la discussion deux amendements, le premier ainsi conçu :
« Les établissements d'enseignement supérieur fondés et les associations formées en vertu de te présente loi ne pourront être reconnus établissements d'utilité publique que par une loi, après avis du Conseil d'État réuni en assemblée générale et
du Conseil supérieur de rinstruction publique.
« Les établissements et les associations d'ensei* gnement supérieur reconnus pourront, avec Tautorisation spéciale du Gouvernement, acquérir ou contracter à tilre onéreux et recevoir les dons et legs dans les termes des lois existantes.
« La déclaration d'utilité publique ne pourra être révoquée que par une loi. »
L'autre amendement, rédigé de concert avec M. Bardoux, statuai! :
« Les Facultés de TÉtat auront seules le droit de conférer des grades.
(c Les candidats aux grades des Facultés de TÉtat sont dispensés de Tinscription et de l'assiduité aux cours, s'ils justifient de conditions équivalentes dans les Facultés libres. »
M. Ferry prit la parole et développa cet amendement avec une vigueur rare et une grande richesse d'arguments. Il soutint surtout cette thèse que la haute culture exige beaucoup de liberté, mais aussi beaucoup de vigilance de FEtat et que les grades, sans la garantie des pouvoirs publics, ne sont plus véritablement des grades. Il démontra, par des exemples très bien choisis, jusqu'où allaient les prétentions du parti catholique qui s'étaient manifestées dans le congrès de 1872. Il conclut en con-
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statant qu'il ne s'agissait pas d'une solution empirique, qui pouvait être réglée d'une façon ou d'une autre, suivant les temps ou les intérêts passagers, mais d'une question fondamentale et de principe. « Le droit de collation des grades, c'est un acte de foi, ce n'est pas un cahier des charges. » Ce discours, dont M. Jules Simon a dit qu'il était « non seulement savant et éloquent, mais encore pro* bant », produisit sur l'Assemblée nationale une si vive impression que les deux principaux auteurs de la loi, M. Dupanloup et M. Laboulaye, se crurent obligés de monter tour à tour à la tribune pour le combattre. L'amendement réunit cependant un grand nombre de voix, mais il ne fut pas adopté, et M. Jules Ferry, avec M. Jules Simon et la plupart des républicains, vota contre l'ensemble d'une loi qui laissait la société désarmée en face de tous les abus possibles et même inévitables d'une liberté sans limite et sans réserve.
On le voit, l'attitude de M. Ferry, pendant cette discussion, avait été plutôt conciliante, exempte de parti pris, et, en tous cas, il faut le reconnaître, nullement sectaire. Bien plus que nombre de se» collègues de la gauche modérée, il s'était montré disposé à faire des concessions à l'école libérale, dans le sens des idées que défendait, avec tant de
conviction et de hardiesse, M. Laboulaye. Par quel hasard étrange, par quel singulier concours de circonstances devait-il être amené à demander luimême, au nom du gouvernement, la revision de cette loi de 187S, et à rencontrer, parmi ses adversaires les plus résolus, plusieurs de ceux qui, dans l'Assemblée nationale, ne lui avaient ménagé, en des circonstances semblables en apparence, ni leurs éloges ni leurs applaudissements?
Nous ne referons pas ici l'histoire du 16 mai; nous n'examinerons pas quels furent les véritables auteurs de ce coup d'État pariementaire, quelle part en revient à Tinitiative du chef de l'État ou aux menées du parti clérical. Toujours est-il que la Chambre républicaine sortie des élections, toute chaude encore de cette lutte pour l'existence, obéissait presque tout entière au mot d'ordre ou plutôt au cri de guerre poussé par son chef le plus populaire et le plus éloquent : « Le cléricalisme, voilà Tennemi ! » C'est dans ces conditions et au milieu de ces circonstances, que M. Jules Ferry, ministre de rinstructicm publique, déposa son projet de loi sur la liberté de l'enseignement supérieur. 11 n'essayait en rien de dissimuler le but du projet : « Ce que nous vous apportons, disait-il au Sénat, c'est une loi politique... Nous ne sommeil
pas des théoriciens, des métaphysiciens, chargés de discuter à cette tribune des formules précises et philosophiques sur les droits de l'Etat et sur les droits de l'individu. Nous sommes des hommes politiques ayant charge de fonder dans ce pays un gouvernement qui a coûté à la nation de longues années d'efforts et de patience. » Si ce projet n'avait eu pour objet qu€ de rendre à l'État la collation des grades, que la loi de 1875 lui avait si imprudemment ravie, il n'aurait rencontré qu'une opposition très faible, même dans les rangs de la droite. Mais le gouvernement, sous la signature de M. Jules Grévy, le nouveau président de la République, et du ministre responsable, avait jugé utile d'introduire dans la loi une disposition étrangère, au moins en partie, à l'enseignement supérieur : le fameux article 7, dont il convient de rappeler ici le texte, qui a fait l'objet de débats si passionnés : « Nul n'est admis à participer à l'enseignement public ou libre, ni à diriger un établissement d'enseignement de quelque ordre que ce soit, s'il appartient à une congr^ation religieuse non autorisée ^ )> C'était l'interdiction absolue e* formelle du droit
i. Projet de loi relatif à la liberté de renseignement sopérieur présenté an nom de M. Jules Gréyy, président de la République française, par M. Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts (séance du 15 mars 1879^).
d'enseigner pour tout membre d'une congrégation non autorisée, et cela à tous les degrés d'enseignement. C'est tout au plus si le préceptorat pouvait paraître excepté de cette mesure, qui privait certains Français d'un droit légalement reconnu à tous les citoyens.
M. Alfred Rambaud, ancien chef de cabinet de M. Jules Ferry, dans une fort intéressante étude apologétique*, s'exprime ainsi, au sujet de cet article :
« On étonnerait beaucoup d'orléanistes en leur faisant lire cette même disposition sous le nom d'article 36 dans le projet de loi présenté en 1836 par M. Guizot et sous d'autres numéros dans les projets présentés en 1841 et en 1844 par M. Villemain. »
On ne peut contester, dans ses termes généraux, la portée de cette observation, avec cette restriction toutefois que dans le projet de 1844 M. Villemain n'avait paru viser que les candidats à la direction des établissements d'instruction. Il serait plus exact de dire que l'article 7 était emprunté presque textuellement à l'art. 2 de l'ordonnance du 16 juin 1828, qui est ainsi conçu : « A dater de...