L’ÉDUCATION PHYSIQUE AU POINT DE VUE SCIENTIFIQUE
d’après les récents travaux de psycho-physiologie, de psycho-dynamie
et de psj^cho-patholog'ie.
en Grèce et à Rome.
Quand ou parle de l’éducation physique chez les anciens, il faut, même dans une esquisse aussi rapide que sera celle-ci, bien distinguer entre la Grèce et Home, car les deux civilisations n’ont pas du tout fait la même place à l’e'ducation physique.
Dès la plus haute antiquité les Grecs aimèrent les exercices qui procurent au corps la force et l’e'légance, et qui, suscitant naturellement l’émulation, sont l'occasion de concours, de luttes pour la gloire. Nul peuple plus que les Grecs n’a aimé la gloire; et c’est bien celui-là qui devait inventer la gymnastique, ne fût-ce que pour se disputer des couronnes. A une époque où la gymyiastique, au sens exact du mot, n’existait encore ni comme science, ni comme institution, à l’époque homérique, nous les voyons déjà célébrer les fêtes des dieux et le souvenir des héros par des jeux d’adresse et de force. Il suffit de rappeler les concours qu’ Achille, dans VIliade, institue aux funérailles de Patrocle.
La part faite aux exercices physiques dans la vie grecque a été immense. Les Grecs s’en vantaient. Entre autres différences qu’ils apercevaient entre eux et les autres nations, ils mettaient au premier rang la pratique de la gymnastique, florissante chez
eux, inconnue des Barbares. Le Barbare, confiant dans sa force ou son adresse naturelles, ne s’exerce point d’une façon méthodique, raisonnée et complète. Les Scythes, les Thraces, les Lydiens, les Phrygiens, les Syriens, les Egyptiens, n’ont rien eu d’analogue au gymnase grec; et peu de choses en Grèce étaient autant faites pour étonner l’étranger que cette passion des Grecs pour des exercices incessants, pénibles, dangereux même, et qu’on exécutait dans un état de nudité complète (ÿî/mnaih'ÿue, du grec yûavoç, nu). Cette surprise du Barbare qui pénétrait dans un gymnase grec a été rendue d’une façon bien amusante par Lucien, quand il nous montre le Scythe Anacharsis, venu en Grèce pour en étudier les institutions, entrant avec son ami Solon dans un gymnase d’Athènes à l’heure où la jeunesse se livrait à ses exercices les plus violents :
Anacharsis. — Quoi? Que font ces jeunes gens, Solon? En voici deux qui se serrent à s'étouffer, en se faisant des crocs-en-jainbe; d'autres roulent par terre, dans la poussière, comme des porcs. Ils ont d’abord ôté leurs habits, puis, nus, se sont mis de l’buile sur la peau, s’en son frottés réciproquement d'un air fort calme; mais bientôt, pris de je ne sais quelle idée, ils se sont rués l'un contre l’autre, tête baissée, comme des béliers. 'Voici que l’un enlève son adversaire, le jette à terre, lui presse le ventre avec ses jambes, le gosier avec son coude, il va l’étouffer!... D’autres, debout, se frappent à coups de poing et à coups de pied. En voici un qui semble sur le point de cracher ses dents, tant sa bouche est pleine de sang : il a reipi un coup sur la m.àcboire. L’archontê — je suppose que c’est un archonte, h cause de sa robe de pourpre — loin de les séparer, les excite encore, fait compliment h celui qui a tapé 1... Je voudrais bien savoir à quoi de bon tout cela sert: il me semble que ces gens sont fous.
Solon. — Je ne suis pas surpris, Anacharsis, que ce que tu vois faire ici te paraisse bizarre. C’est pour toi une coutume étrangère, bien éloignée des mœurs de la Scythie. Rassure-toi, mon cher ami : ce n’est ni par folie, ni pour se venger les uns des autres, que nos jeunes gens se frappent, se roulent par terre; ces exercices présentent une utilité qui n’cxclut pas le plaisir, et procurent au corps une vigueur singulière. Si lu séjournes en Grèce, tu ne tarderas pas à faire comme nous, et à y trouver plaisir et profit.
Anacharsis. — Fi donc, Solon! gardez pour vous celte utilité et cet agrément. Mais quel nom donne- t-on à ce qui se fait ici?
Solon. — Ce lieu même, Anacharsis, nous le nommons un gymnase celui-ci est consacré à Apollon Lycien, dont tu vois là-bas la statue. Quant
Lutteur au pentathle.
D'après un discjne votif grec, en bronze.
L’ ÉIKJCATION PHYSIQUE EN ('.PPlCE ET A HOME
iiiix exercices (le ces jeenes pens, celui (|iii CDiisisle II se j(!ler fl terre s’nppelle la lulle. Le coiiilial où l'on se tii iit debout en se riapiiaiil l’un l'autre, c’est le ]t nnrrace. Nous avons encore d’autres exercices analopiies, le piitjilal, le ilisijtie, le saul. Il y a des concours pour tous ces exercices; le vain(|ueur y es considi'u’i'i comme au-dessus de tous ses concitoyens; aussi gagne-t-il des prix.
Anachahsis. — Lt ipiels sont ces P rix?
Solon. — A ttlympie, c’est une couronne d’olivier sauvage ; à l’Istlime, une couronne de pin; fl Némée, une couronne d’aclie; à l’ytiiô, on donne des l'ruits cueillis aux arbres d’Apollon, et chez nous, à Athènes, des olives provenant des oliviers de la déesse. Pouriiuoi ris-tu, Auacharsis? Ces prix te semblent peu de chose? Mais, mon cher, ce n’est pas à leur valeur pécuniaire que nous tenons. Ils ne sont que les marques de la victoire ; et la gloire qui en ri'‘sulle est d’un prix inestimable. Si nous étions à l’époque des jeux Olympi(|ues ou des l’anathéuées, tu verrais que nous n’avons pas tort de montrer tant d’ardeur pour ces spectacles. Je ne puis te donner une idée du plaisir ipie tu aurais, assis parmi la foule, à voir la beauté des athlètes, la beauté de leurs corps, leurs attitudes admirables, leur souplesse merveilleuse, leur lorce infatigable, leur émulation, leurs efforts pour la victoire...
On le voit, ce ([ue Solon allègue d’abord à la défense de l’éducation physique telle que la comprenaient les Grecs, c'est qu’elle donne la préparation nécessaire pour concourir dans les grands jeux de la Grèce, et s’y couvrir de gloire. Mais, dans la suite de sa conversation avec Anacliarsis, le législateur athénien donne en faveur de l’éducation physique des raisons qui nous semblent meilleures : ce sont les exercices, qui donnent la vigueur au corps et même à l’àme, qui forment les soldats robustes, alertes et résolus dont la République a besoin; de ce point de vue, des exercices brutaux, comme la boxe et le pancrace, paraissent utiles et presque nécessaires. Il y a évidemment en cela une mesure à tenir. L’éducation Spartiate, presque uniquement physique, et inspirée d’un esprit de dureté extraordinaire, était assurément excessive. Les Athéniens n’en auraient jamais voulu pour leur jeunesse. Sparte, pour l’éducation comme pour tout le reste, a été une exception; aussi, dans cet exposé, la laisserons-nous de côté, pour ne nous attacher qu’à ce qui se faisait à Athènes, la ville grecque dont les institutions nous sont le mieux connues, et dont les mœurs sont finalement devenues celles de tout l’hellénisme.
Les lois de Solon avaient déjà fait de la gymnastique une