‹ L'éducation physique au point de vue historique, scientifique, technique, critique, pratique & esthétiqueChapitre 24 sur 130 · HYGIÈNE EXOTIQUE · texte numérisé non relu

HYGIÈNE EXOTIQUE

L^Entraînemeiit physique

dans les pays chauds.

I’ÉcuEiL de la colonisation dans les pays tropicaux n’est pas seulement, comme tant d’économistes contemporains ^ le soutiennent, justement d’ailleurs en un sens, dans le défaut de hardiesse des capitaux européens; il ne tient pas non plus d’une manière essentielle et en quelque sorte intellectuelle, comme on l’affirme, à l’absence de toute vocation exotique dans la jeunesse de notre pays. Une raison majeure, une notion aussi positive que préjudicielle entrave le mouvement d’expansion coloniale. Pourquoi fermer les yeux à l’évidence? On a peur des colonies, on en redoute le climat, on se fait un spectre de leurs maladies. La réputation d’insalubrité de nos possessions, fondée surtout, il faut le dire tout haut, sur une administration sanitaire mal organisée, enraye les meilleures volontés. Quand on voit la proportion de morbidité et de mortalité qui atteint les troupes coloniales dans les expéditions, quand on voit revenir émaciés, anémiés, usés avant l’âge, des hommes que peu de mois auparavant on a vus partir pleins de vigueur et de jeunesse, il y a de quoi retenir les plus intrépides. L’entraînement moral, certes, peut devenir de la bravoure et servir l’ardeur du patriotisme le plus pur, quand il s’agit de défendre les armes à la main l’honneur engagé du drapeau. Ce sentiment si naturel au soldat, si noble chez lui par son abnégation abstraite, il n’est guère possible de le demander au colon, à l’individu isolé, que ne soutiendront dans l’aventure d’un établissement colonial ni la solidarité étroite de l’armée, ni la vision supérieure du devoir envers la patrie.

Il faudrait donc à l’homme qui va demander son existence à la terre coloniale la première des sécurités qu’exige son périlleux labeur. Il devrait pouvoir rencontrer, sous un ciel dévorant et sur un sol parfois pestilentiel, une assistance sanitaire protectrice. Et je n’ai pas en vue ici seulement le dévouement du médecin, qui n’a jamais manqué aux colonies, et qui ne sau-

rait lui faire défaut, .l’entends plus spécialement le concmirs effectif d’une administration de l’hygiène publique coloniale.

Mais, en attendant que cette organisation soit faite un jour, il est nécessaire ipie tous ccfix qui vont aux colonies s’inspirent de certains principes d’hygiène personnelle pour se mettre en état de réaliser les meilleures conditions de l’acclitnatement.

Laissant de côté, comme n’ayant pas leur place ici, les questions qui se rapportent à l’hygiène publique dont je souhaite si vivement l’organisation administrative et technifjue, je ne m’occuperai que des moyens physiiiues propres à assuier à chaque individu son acclimatement aux pays chauds (1).

Quiconque a voyagé dans ces régions et observé avec attention les mœurs et coutumes des indigènes a dû nécessairement être frappé d’un fait constant, c’est l’habitude en quelque sorte nationale des exercices physiques. La danse, même grossière, chez les peuples africains ou polynésiens, est un entraînement du corps et pratiquée comme tel. La lutte est très répandue en Asie, aux Indes, en Indo-Ghine, et considérée comme un moyen propre à entretenir la vigueur corporelle. La balnéation, soit à la mer, soit dans les fleuves, dans la mesure toutefois permise par le voisinage des requins ou des crocodiles, est une pratique des peuples qui habitent sous les tropiques. Tous ces exercices contribuent à maintenir la santé et le plein fonctionnement de l’organisme.

Une autre pratique d’entraînement physique, très importante d’ailleurs, le massage, est fort en honneur dans tout l’Orient. Particulièrement dans l’Inde, où toutes les classes de la population le mettent en œuvre, il est considéré, avec les exercices d’assouplissement, comme le moyen le plus sûr de conserver la santé. La réputation des Indous comme masseurs et gymnastes est absolument justifiée par les résultats qu’ils obtiennent. Au lever, après la sieste, même fort avant dans l’aprèsmidi, sur les quatre ou cinq heures, les Indous qu’un travail un peu rude a fatigués ou qu’un sommeil trop prolongé a amollis se font masseurs les uns des autres. Le massé est à terre, allongé sur le dos, les membres dans une résolution absolue. Le masseur s’empare de l’un des bras ou de l’une des jambes, place la main ou les chevilles sous son aisselle, et de ses doigts pétrit les masses musculaires du membre ainsi écarté du tronc. Puis, ce sont des étirements dans l’axe, des flexions et des extensions rythmées, des percussions, des passes plutôt douces et caressantes. Les membres des deux côtés sont ainsi l’objet des mêmes manœuvres, et le masseur procède ensuite d’une manière analogue à l’égard des muscles de la nuque et de l’abdomen. Souvent le massé, accroupi, est manipulé en cadence par deux masseurs, et lui-même active la séance par des mouvements d’assis et de levé répétés un certain nombre de fols. Il n’est pas rare de voir des exercices de véritable gymnastique, sauts accroupis, à pieds joints, pirouettes, sauts de plein jet, luttes corps à corps, etc., suivre le massage qui leur a servi de prélude, et même s’y substituer totalement.

De manière ou d’autre, les Indiens aiment à entretenir leur souplesse, et ils en retirent un bénéfice constant au point de vue de la santé. Il n’est d’ailleurs pas douteux que ces pratiques ne leur apparaissent pas seulement comme des amusements populaires, et qu’ils y reconnaissent, qu’ils y attachent tradilionnelleraent un caractère de véritable hygiène. Ce qu’ils recherchent, én efi'et, c’est, en premier lieu, la sudation et l’évacuation régulière des garde-robes. Gros mangeurs de riz et de légumineuses, la masse du bol alimentaire, encore que fortement épicée de gingembre, piment ou autres poivres, serait d’une digestion plutôt laborieuse et lente. I.es pressions sur l’abdomen, les roulements circulaires de droite à gauche dans le sens de l’intestin, accélèrent la circulation intestinale et dissipent les flatulences. La fonction biliaire est activée, et l’écoulement de la sécrétion hépatique assuré plus librement. L’embonpoint est plutôt rare chez les Indous, surtout chez ceux des castes inférieures, parmi les habitants des villages. Nul doute que le maintien dans leur pureté native des lignes générales du corps, et aussi la fermeté des muscles alliée à une agilité véritablement surprenante, même chez des hommes de cinquante à soixante ans, ne soient tout entiers dus à la pratique des mouvements d’assouplissement et d’entraînement, toujours en vigueur dans ces populations.

J’ai pu apprécier moi-même ces heureux elfets des exercices physiques, d’ahord dans les Indes, soit à Bombay, soit à Allaha-

(1) Consulter les Principes d'hygiène coloniale, en ce moment sous presse, pour parai ire prochainement (G. Carré et Naud, éditeurs, à Baris).

liai! cl, Ü/'iiarès, soit, onliti, à (ialciitla où j’ai r/sido plusieurs mois, l'arlout j’ai vu la jeunesse iiidoue s’exereer eu [)leiii air, aux heures du S(deil dihdiiiaul, fd, s'eiilraîuer avec a iilaiit de rtiùlliode que d’en Joueiiieiit aux jilus (donnants exercices du coriis. Mùme, (d pcut-(’die surtout, denuais-je diiaq durant la saison ( liaude, de mai à septcmhre, c(d eniraînement devient comme une i(’(ele (|uol idienne de la vie. INuidant la saison des jduies, alors (|ue la ( lialeiir humide à son summum (uierve les orf'anisnies, (lue ritidij^t'ne tomhe, ainsi (jue ri'iuroju'en, dans un amollisseiiHMit (|ui Irise, à rerlaiiuis heures du joui-, l’amduitissemenl |diysii|ue (d moral, le.-, jeux physi(iU(!S exeiaumt leur empire hienl'aisant. Sur un voilii'r de on/.e cents tonnes, le lircchin- C’astlf, d(' (dascow, où j’iMais emhaiaïué comme délf^f'iK' du gouvernemenl l'ramjais pour conduire à la (;uadelou|(e un convoi de (|ualic cent cimjuante-six Indiens enj.'af'istes, en 1875, les hommes lU! nian(|uèrent |iour ainsi dii'e pas un seul joui' de se livrer au massaj'e (d. à la j'ymnasti(iue. Tous les soirs, vers (|ualre heures, ils s’assemhlaient sur le pont du navire et pendant une heure environ lutlaient, saillaient, se massaient avec entiain. (l'est surtout sous ré(|uateur (pie mes passaj'ers lurent le plus la'fjuliers dans leurs jeux. I‘]t j’ajqu is à ce moment (jue, loin d’oluur exclusivement à un besoin de distraction (pie la monotonie do la navittation intertropicale aurait suriisamment expli(pn^, ils recherchaient avant tout le Lien-iMre physi(pie, qu’ils savaient trouver dans la |irati(]ue de leurs exercices tradil ionnels.

On retrouve le nn’me besoin elles mêmes babitudes chez les Malais. A .lava et dans toutes les îles de la Malaisie, le massa^'e, la danse, la pymnastiipie sont couramment pratique's. De même dans toute rindo-Cdiine.

Il r('sulte de celte f’(ûiéralisation des exercices physiques dans toute l'Asie tropicale ([ue les populations autochtones ou immif'i'ées s'en font avant tout une rèple d’hygiène privée.

Les Kuropéens doivent-ils s'inspirer de cet exemple? Sans nul doute, (d. j’ex[irimerai de suite le regret que l’entraînement méthodique du corps ne soit pas chez nos colons, fonctionnaires ou résidents de tout ordre, systi'unatiquement organisé. De quoi soulTrent principalement les bîuropéens. Français, Anglais, Allemands surtout, |)endant leur acclimatement si difficile aux pays chauds? De l’engorgement du foie, de la dilatation d’estomac, de la dyspepsie intestinale, qui en est la suite inévitable, et de l’évolution précoce de l’arthritisme, qui est la conséquence logique et l’aboutissant final de ces désordres fonctionnels. Et comment les prévenir? par un régime alimentaire rationnel et par des habitudes physiques en rapport avec les iniluences climatériques.

l’our garder sa santé sous les tropiques, un Européen doit :

a) Éviter les excès de nourriture et faire prédominer le végétarisme ;

b) S’abstenir d’alcool;

c) Eviter les longues marches au soleil, chasses, excursions à pied, fatigues physiques prolongées ;

(/) S’obliger, particulièrement le matin, au lever, et l’aprèsmidi entre quatre et cinq heures, à des exercices rythmés, entrecoupés de pauses régulières, tels le jeu de boules, le jeu de balle, l’escrime, la gymnastique d’après les méthodes de Schreber, Ling et Pestalozzi.

Sur ce terrain, nul besoin de recourir à des mesures générales; il s’agit simplement de convaincre l’Européen et de s’adresser pour cela à son intelligence et à sa raison. 11 faut l’amener à comprendre futilité, je dirai même l'indispensable nécessité des exercices physiques pour le maintien hygiénique de ses fonclions. En premier lieu, tenant compte de la tendance accusée vers la constipation ou tout au moins vers une évacuation insuffisante des gar(ies-robes que provoque la chaleur continue et humide des pays chauds, il faut que l’Européen la conjure à tout jirix. Si elle dure, si elle devient la règle habituelle, alors de proche en proche se développe l’engorgement abdominal. C’est d'abord le réseau des veines inira-abdominales qui se dilate, devient sinueux, constituant ainsi une stase sanguine considérable. Puis, c’est le foie qui, pour des raisons diverses, se tumélie à son tour, s’engorge et marche vers l’hypertrophie. La coprostase intestinale amène fatalement l’insuftisance de l’écoulement biliaire. D’où, nécessairement, altération de cette humeur dans la vésicule, tendance à la stase biliaire intra-hépatique, ]>endant (jue faction gémuale du climat tropical, par l’intervention de ses facteurs météorolugicjues sur la circulation, et en gênant principalement l’évaporation pulmonaire, contribue à pousser

au ralentissement de la circulation veineuse dans le foie. Dès lors, vienne une cause morbifique définitive, invasion microliienne, i-ésorption infectieuse des voies digestives, alcoolisme, imprégnation paludéenne ou toute autre intoxication tellurique, et le foie s’enllamme, marchant à l’héjiatite et à l’abcès. Et l’altération des fonctions du foie, c’est la porte ouverte aussi aux fièvres bilieuses graves et typhiiiues.

Il est donc urgent d’entretenir cet organe dans ses conditions pbysi O logiques normales.

A cAté du régime alimentaire rationnellement établi, (juoi de rneilleui’ (|ue l’exercice méthodique? Mouvements de flexions du tronc dans le buicement de la boule, dans l’escrime, dans la gymnasti(|ue stati(|ue de Sebreber, — de vingt à trenle minutes clnniue jour — contribueiont puissamment à décongestionner l'abdomen, à favoriser l’écoulement de la bile dans l’intestin, à rennhlier enfin à la constipation. Joignons-y le bain ou la douche, complément néi’essaire de ces exercices. Ni la chasse, avec son surmenage inévilable au soleil et (jui dure trop d’heures jiour êire salubre, ni les travaux de force dans l’excès desijuels tombent certains esprits trop théoriques, ne peuvent remplacer, disons mieux, égaler l’exercice modéré, rythmé, d’un jeu plastique quotidien.

J’ai toujours vu avec infiniment de plaisir les « bonlings » anglais des Indes et de Singapour disputant au « cricket » des « esplanades » la palme de l'hygiène jirivée. Que n’imitons nous en Afrique et dans notre Indo-Chine ces prati(]ues si judicieuses de nos voisins?

11 semble que nous. Français, nous redoutions les délassements de plein air. Vienne l’heure de sorlir, après les chaudes journées tropicales, et chacun se précipite au cercle ou au café. C’est le petit nombre, assurément le plus jietit, qui pense à faire un tour de promenade, à cheval ou en voiture, et même à {ded. La fameuse heure de l’apéritif a malheureusement trop de clients et de dévots. Voilà la réforme à prôner, à accomplir: supprimer l’absinthe, l’amer et les autres poisons du foie; entraîner les jeunes hommes qui vont tenter l’épreuve séi ieuse, redoutable même, de l’acclimatation, vers les terre-pleins des vieux jeux nationaux.

Je souhaiteraisvoirle F’rançais auxcoloniesconsacrerau moins une demi-heure de chaque après-midi à des exercices de son choix; une heure, avec pause suffisante. Pourquoi ne se fonderait-il pas, dans chacune de nos possessions d’outre-mer, une ligue de l’entraînement physique? La voilà, la bonne et sérieuse hygiène! Instituer des sociétés de jeux physiques et de plein air, — boules, balle, escrime, gymnasti([ue. F’aites que les jeunes hommes venus de France ne perdent pas les belles qualités de vigueur physique qu’ils ont pu apporter en Afrique, en extrême Asie, aux Antilles, à la Cuyane ou en Calédonie, ou même qu’ils les acquièrent, s’ils ne les avaient pas en débarquant. Non seulement, en effet, la musculature, aux pays chauds, souffre et s’affaiblit dans la mollesse de la vie coloniale, mais encore les organes fondamentaux de la vie, l’estomac, le foie et l’intestin, tombent rapidement dans une torpeur maladive.

Or, une fois enrayé le mouvement de nutrition, c’est folie de compter sur les drogues médicinales pour lui rendre sa vigue.ur première. On stimule un instant par l’alcool et les amers une énergie défaillante; on tonifie pour quelques heures un organisme appauvri par l’anémie coloniale. Vaine illusion, entretenue par l’ignorance ou la faiblesse des caractères!

Non, pour lutter avec avantage contre l’écrasante torridité des climats africains, pour secouer victorieusement la torpeur de l’ambiance molle de l’Asie intertropicale, pour réagir en tous lieux, sous l’équateur, n’attendons rien que de nous-mêmes, de notre clairvoyance, de notre énergie! Vivre avec soliriélé, entretenir les forces physiques par l’activité méthodique des muscles, telles sont les règles fondamentales de l’hygiène du colon européen dans les pays chauds. C’est pourquoi je considère comme rationnelle la propagation dans nos colonies des méthodes d’entraînement, dans la mesure que j’ai tracée plus haut. En les adoptant, on fera plus pour l’œuvre nationale de la colonisation ({u’eii recommandant des |)anacées soi-disant héroï(iues et préventives. Un ne remédie pas parla chimie à des iniluences climatériques. On réagit contre elles par l’entretien et la direction intelligemment comprise des fonctions générabis du corps.

/)>• r ni: ILLE,

AucitMi inspecteur du service de santé dos colniiies,

l’rotes^eur rUniversite nouvelle de Hruxelles, Médecin consultant à VicUy.

L/LS MA LA ni ES DE /.A N UT /HT ION

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