‹ L'éducation physique au point de vue historique, scientifique, technique, critique, pratique & esthétiqueChapitre 25 sur 130 · PATHOLOGIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE GÉNÉRALE

Les Maladies de la nutrition

et les exercices physiques.

ouTE maladie trouble la nutrition et, là ce compte, si nous prenions notre titre au pied de la lettre, ce serait un cours complet de médecine qu’il nous faudrait présenter an lecteur en deux colonnes de cette revue. I/impossibilité d'une telle entreprise n’a même pas besoin d’être démontrée. Aussi n’est-ce point les troubles de la nutrition consécutifs aux maladies, mais bien les maladies résultant de troubles en quelque sorte spontanés de la nutrition, qui vont être ici rapidement présentées, en raison de l'importance véritablement prépondérante qu’il convient d’attribuer aux exercices physiques de plein air dans le traitement préventif et curatif de ces maladies.

Quiconque a vécu au milieu des enfants a pu remarquer qu'un assez grand nombre d’entre eux sont sujets aux maux de tête, aux saignements de nez, à des troubles digestifs fréquents, à l’eczéma et l’impétigo (gourmes) avec leurs croûtes repoussantes. Ces enfants dégagent une odeur aigre, leurs urines déposent des grains rouges d’urates ou une boue blanche de phosphates. Ils sont excessivement sensibles au froid: l’hiver, ils ont presque sans discontinuer coryzas, angines, amygdalites et bronchites. Leurs oreilles, comme leur nez, laissent couler fréquemment une humeur plus ou moins purulente, parfois fétide, et leur ouïe devient moins subtile ; ilsrespirent la bouebe ouverte et ronflent en dormant; leurs paupières sont collées le matin par l’humeur séchée en croûtes que sécrètent leurs bords, bientôt dégarnis de cils par la blépharite ciliaire; leurs articulations épaisses, raides et gauches sont souvent douloureuses. Les moindres bobos s’accompagnent de glandes ou ganglions au cou, aux aines, aux aisselles. Généralement pâles, mous, indolents, quelques-uns d’une activité fébrile, ils sont, ceux-ci maigres, diajdianes, presque squelettiques, ceux-là bouffis par suite de la gêne de leur circulation lymphatique. Les ailes du nez et la lèvre supérieure offrent alors un épaississement qui de prime ahord appelle sur la langue les mots de tempérament lymphatique ou, à un degré plus avancé, de diathèse scrofuleuse.

Cherchez dans les antécédents héréditaires de ces enfants, vous trouverez, le plus souvent, des rhumatisants, des dyspeptiques, des obèses, des goutteux, des individus porteurs de calculs du foie ou de la vessie, des migraineux, des névropathes,

des alcooliques, des surmenés, des vieillards, des chauves, des artérioscléreux, ou encore des tuberculeux, des syphilili(iues.

Suivez ces mêmes enfants. V'ous verrez les plus pauvres, les plus mal nourris, ceux qui sont privés d’air et de soleil s’acheminer rapidement par le rachitisme, la tuberculose, le rhumatisme, à la consomption ou aux difformités les plus variées : écrouelles, déformation des membres et du thorax, déviations de la colonne vertébrale, ankylosés, et bien souvent terminer avant l’âge adulte leur misérable existence. Vous verrez les autres prendre le dessus; mais, à leur tour, si une hygiène appropriée ne maintient pas l’équilibre peu stable de leur nutrition, ils deviennent dyspeptiques, obèses ; ils auront de la gravelle, des rhumatismes, de la goutte, des calculs biliaires ou vésicaux, du diabète ou plutôt de la glycosurie (sucre dans les urines), des névrites; ils tomberont facilement à la mélancolie, à l’hypocondrie, à la neurasthénie; ils échapperont rarement à la calvitie, à l’eczéma, aux prurits par-

Un lympho-herpétique, rachitique.

fois intolérables, à l’artériosclérose. Tel est l’apanage du tempérament ([ue l’on désigne, le plus souvent, sous le nom de diathès:: arthritique, que M. Lancereaux a, le premier, bien déciite sous le nom d'herpétisme, que M. liouchard (pour éviter le néologisme un peu barbare, (|uoique grec, de bradytropkie , [noposé par M. Landouzy) désigne par les mots très expressifs de ralentissement de la nutrition. Cq tempérament ou cette diathèse n’est pas une maladie, c’est un terrain propre au développement de nombreuses maladies dont les unes sont déjà classées parmi les infections microbiennes, tandis que d’autres restent provisoirement rangées dans ta catégorie dite des troubles trophiques ou dyscratiques ; et le lymphatisme n’est, en quelque sorte, que la forme la plus ordinaire, avec le rachitisme, de cette diathèse dans l’enfance, en raison de la prédominance de la circulation lymphatique à cet âge.

Or, que faut-il pour que les tissus, muscles, nerfs, glandes, etc., se nourrissent, c’est-à-dire assimilent bien tout ce qu’on trouve dans l’organisme à l’état de résidus inutilisés, comme la graisse, le sucre, la gravelle, les dépôts phosphatiques de l’urine, quand les aliments sont digérés, et pour assimiler les aliments eux-mêmes quand ils ne sont pas digérés?

Il faut que les tissus fonctionnent. Claude Bernard enseignait que le fonctionnement des organes correspond à une dénutrition, à une désassimilation, mais produit un stimulant qui provoque pendant le repos consécutif une active assimilation. M. F. Le Dantec a émis récemment une autre hypothèse, au moins aussi vraisemblable et plus simple. Le travail d’assimilation se ferait pendant le fonctionnement même, simultanément avec la désassimilation. Les trois ternies, fonctionnement, assimilation, désassimilation, ne seraient que les expresions de trois aspects du même phénomène : la vie élémentaire. Quoi qu’il en soit, la nécessité du fonctionnement pour la nutrition est unanimement reconnue. Il est, d’autre part, un élément indispensable au fonctionnement des organes et partant à l’assimilation : c'est l’oxygène, et il est des produits de desassimilation dont l’organisme doit se débarrasser, parmi lesquels la vapeur d’eau, l’acide carbonique et des toxines. Fournir l’oxygène, éliminer l’acide carbonique, la vapeur d’eau et les toxines, c’est le rôle de la fonction respiratoire.

Ce que nous venons de dire suffit pour faire pressentir le rapport étroit qui existe entre notre sujet et les exercices phy. siques au grand air, à l’air pui', à l’air sec; et, en effet, les auteurs qui ont traité de l’hygiène des lymphatiques et des arlhroherpéliques sont d’accord pour attribuer une place importante aux exercices corporels, à l’air pur des montagnes et de la mer, aux bains de chaleur sèche et de lumière sereine; loin des réduits obscurs des villes et des climats brumeux, à la distraction au milieu des sites sauvages et pittoresques, à la gymnastique intellectuelle et à l’effort moral qu’exige la pratique des sports quels qu’ils soient.

Le lymphatisme des enfants n’est pas loujours héréditaire, il est quelquefois acquis. Il faut donc avant tout préserver ceux qui en sont indemnes. Or M. Bouchard cite parmi les iniluences « scrofuligènes » « l'absence d’air, de lumière, de soleil ».

« Prenez maintenant un jeune scrofuleux ayant déjà l’habitus caractéristique (dit M. Legendre, dans le Traité de médecine de Charcot et Bouchard), placez-le dans de bonnes conditions d’hygiène, vous le guérirez: les ganglions diminuent, les tissus se dégagent... Les scrofuleux s’enrhument moins aux bords de la mer qu’entre les murs d’un collège ; leurs urines cessent d’êire sédimenteuses quand ils vivent au grand air, au grand soleil, sur les montagnes. »

Le scrofuleux évitera l’alcool, le thé, le café. On activera surtout chez lui les fonctions de la peau par les frictions sèches et aromatiques, les bains chauds, salés et sulfureux, les bains froids et les douches pendant l’été. On utilisera la radiation

Pygmée combattant.

(Bibliothèque nationale.)

Lh: TOI' ms ME PATH OI.OGIQIJE El TE V A O A II O N l> A O E

solaire |iar r(!xeiric,e au f'iaïul air, le séjour sur les jilafies et dans les iuoula;,'ues allernaliveiui ut. Il faut des cliiuats socs ou l’ai iuos|ilirr(! soit loiijouis liiii|dde. »

M. lioiK liard insiste sur la iiéi tîssite de coinuieiicer dès le Jeune A^e riiyolèiie |)ro|diylacti(iue de la f'outte. « Vous exi^'erez (|ue l’eufaut viv(^ surtout au faraud air; vous veillerez à la |)rati(|U(^ rl■eulil'•|■e des soins de la peau, des liains, d(!S lotions fioides, d('s friidions. \'ous nifidéicrez cette lialiilude si funeste et si ré|iandue de donner à l’enfant de la viande en excès. Hans la p(uiode d(! renfanre coiisacréfi à rinstruction, vous conseillerez de ne pas ahuser de la lon;,uie contention d’esprit, de ne pas foreei' les exercices inl.ellectiuds, de donner utu! plus large part à l'activité itliysi(iu<^ et d’intercaler aux heures irétude des

heures de ti-avail niusiuilaiie, exécuté en plein air, en [dcMii soleil, en |ileine lihert(‘. Il

Voilà [)our l’enfance et l’adolescence.

Soinines-nous en présence des maladies ou des incoinrnoditésde l'àge niiir?

Passons en revue les plus frétiuentes.

U'ahord, la dysiiepsie acide, l’acidité des urines.

Kn dehors des alcalins.

Ilia véritable thérapeutique (je cite textuellenientrexcellent traité sus-mentionné j doit consister à obliger l’organisme à bri'iler les acides : alimentation non excessive, — usage des boissons chaudes assez abondantes, prises de préférence le soir au moment de se coucher - exercice réejulier à l'air libre et dans une alinusphère sèche — i/linuiaslique acec /irédominance des mouvements des membres supérieurs, destinés à augmenter l'aiujilitude des mouvements respiratoires, — stimulai ion dt^s fonctions cutanées et excitation du système nerveux péu iphérique ]iar des frictions sèches et aromatiques, rhydrolhéra|iie, le bain sah; et le bain de mer — modipcation de l'état jisychique par la distraction, les voyages. »

Passons à l'obésité. « Pour accélérer le mouvement nutritif, il faut s’adresser d’abord au système nerveux dont l’influence sur la nutrition nous est connue. Les moyens dont nous disjiosons pour relever l’énergie du système nerveux sont les uns d’ordre psychique : les occupations professionnelles, les distractions, les voyages ; d'autres d'ordre physique : frictions sèches et ai'omatiques, hydrothérapie, bains de mer, bains froids, etc..., l'exercice et la gymnastiiiue au grand air et dans un air vif qui accélèrent la respiration et font contracter le plus grand nombre de muscles. L’exercice devra être pris à jeun.

L’obèse a-t-il du sucre dans les urines? Il devrait, disait liouchardat, gagner son pain à la sueur de son front. Selon son âge, son sexe, sa position sociale, il devra faire un exercice actif et méthodique : gymnastique, escrime, chasse, canolage, patinage, paume, billard. Après chaque séance, le corps étant t‘n sueur : frictions énergiques et massage.

S’agit-il de la goutte menaçante ou déclarée, c’est encore l’exercice musculaire et surtout la marche au grand air qui est recommandé : exercice proportionné d’ailleurs aux forces du malade et excluant tout surmenage.

Allons, enfants. Jeunes gens, hommes et femmes, en route |)our la montagne, pour la mer. Marchez, pédalez. Jouez, ascensiiiiuiez. Ne négligez pas, si vous êtes dé-jà atteint d’une des alfecliiins dont il vient d’être question, de consulter votre médecin qui vous donnera les conseils particuliers que comporte votre cas.

Mais, en partant, n’oubliez pas que nombreux sont les enfants pauvres, les malades pauvres qui ont Iden besoin, plus besoin (jue vous, de respirer et de s’ébatire loin des villes. Donnez, donnez largement, pour les colonies et les voyages de vacances des enfants pauvres, pour la création de sanaloria populaires. Votre bourse n'en sonlfiira jias, en somme. Ce sera une avance que vous retrouverez plus taid paria diminution des risiiues de contagion et par celle du nombre des malades hospitalisés.

Ur l'II. POIliHIEH,

Attaché tx riiitlrinerie du Lycée Montaigne,

Licencié és sciences,

Secrétaire de la rédactioa scieutitlque de la licvue EnvyclopiUiijue.

Le Tourisme pathologique

et le Vagabondage.

T J NU légende est quelquefois basée sur une vérité. En est-il I ainsi jiour celle du .luif-Errant, obligé de toujours marcher avec quelque petite monnaie en poche? Ce récit de grand tourisme pédestre est-il né de l’observation d’un malade obligé de marcher, ou bien l’imagination populaire a-t-elle résumé dans un type la vie d’un peu[de dispersé aux quatre coins du monde, après la chute de Jérusalem? Quoi qu’il en soit, la légende du Juif- Errant est devenue réalité, ainsi que nous le prouvent les nombreuses observations des malades ou de déséquilibrés atteints d’un besoin impérieux de marcher. Ceux-ci abandonnent leur famille et leurs intérêts les plus directs pour courir les grands chemins selon les hasards d’une vie nomade en partie double, car l’existence de quelques sujets est transformée par le dédoublement de leur personnalité.

C’est ainsi qu’ils vivent alternativement, pendant une période de temps plus ou moins longue, deux existences opposées quelquefois l’une à l’autre. Ils agissent alors dilféremment qu’à l’état normal et, tels que des acteurs consommés, ils entrent dans « la peau d’un second bonhomme ». Ce dédouhlernent de la personnalité, qu’Azam a le premier observé et décrit en 1878 sous le nom d’état prime et d'état second dans l’observation classique de Eélida, a ouvert une voie nouvelle aux recherches de psycho-physiologie et de psycho-dynamie.

A mon tour J’ai eu la bonne fortune d’observer, en 1886, un Jeune homme de vingt-cinq ans qui présentait des phénomènes analogues à ceux de Eélida, avec cette différence qu’en élat second mon sujet éprouvait le besoin impérieux de voyager. Ouvrier, et par conséquent pauvre, il partait le plus souvent à pied; quelquefois aussi il prenait le train, non sans avoir au préalable engagé quelques objets au mont-de-piété et cela en état second, dans une existence surajoutée.

L’histoire anecdotique de ce malade constitue un vrai roman d’aventures. Je l’ai notée dans ma thèse inaugurale Les Aliénés voyageurs ; dans mon livre Les Rêves et dans d’autres travaux (1).

Albert D..., tel est le nom de ce sujet si intéressant, est un hystérique et uu somnambule diurne. La première fugue date de sa Jeunesse, il avait alors douze ans; depuis, soit en état prime, soit en état second, il a parcouru la E’rance, la Russie, la Hollande, la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, la Suisse, etc. Condamné deux fois aux travaux publics pour désertion militaire, il fut envoyé aux compagnies de discipline en Algérie. En état second, Albert est plus intelligent qu’en état prime; son humour est vraiment surprenante quand, endormi hypnotiquement, il raconte les fugues qu’il a accomplies en état somnambulique. Le dédoublement de ce pauvre garçon est tel que sa vie peut être comparée à un pays montagneux et très accidenté dont les sommets représenteraient l’état prime, et les vallées profondes et obscures l’état second, c’est-à-dire l’existence en rêve somnambulique diurne.

Fait intéressant à noter au point de vue de l’inlluence nerveuse dans de telles manifestations pathologiques : Albert en état somnambulique pouvait franchir à pied, sans fatigue, du moins apparente, jusqu’à 7Ü et 8ü kilomètres par Jour pendant plusieurs jours, alors qu'en état prime, bien qu’aimant passionnément la marche dans laquelle il trouvait un délassement pour son cerveau, il ressentait la fatigue comme tout le monde, et s’arrêtait à temps. Cette observation se rapproche beaucoup de l’expérience de laboratoire décrite plus haut par M. Pierre Janet sur la fatigue provoquée chez un hystéricjue endormi hyp-

(l) pli. Tissin. /.es Aliénés voyaijeurs (Paris, Doiii, 1887J; Les Iléves, l’hijsioloyie, Pathologie (Paris, Alcan, 2* édilion, 1898); Le Captivé au point de vue médicolégal (» Bulletin (le la Société antliropologi(iue de Bordeaux et du Sud-Ouest », t. IV, 1887); De la Captivalion, création de zones idi'or/èiies (Comptes rendus du Congrès de médecine mentale, Paris, août 1889); Les Itères ; /lèves pathogènes et thérapcutiijues, rêves photographiés {« Journal de médecine de Bordeaux », 1898- XXVI, 293, 308, 320; 2% S., VIII, 522).

LK TOIIHISME !> A T II O L< ) ( ; l (J U E ET LE V A (i A H O A! h A C E

i>oti(]ueiueiit. L;i |);ir;ilysie survient au luas droit, actiomui aiitoinatiqueinent par la suppression do l’attention volontaire. Il est donc permis d’adinetti'e <iue la l'aligue ]ioussée ainsi jusiju’à la deinière limite, par la su[)pression même de la sensation de la t’iitiyue, peut provocjuei' la mort. C'est peut-être à une cause semldable (pi’a été due la mort de l’épileptique cité par M. Doutrebande, qui, parti en fu^ue, l'ut trouvé mort sur le grand cbemiu(l) sans présenter de lésion à l’autopsie. I.e Uola supprimerait également cette sensation, mais n’empêcherait pas la fatigue de s’établir. 11 agirait ainsi sur les centies psycho-moteurs au même titre que l’hy[mose (2).

Ouand je commençai à l’étudier, Albert ue se rappelait nullement à l’état de veille ce (ju’il avait fait à l’état de sommeil. Pour reconstituer sa vie en entier, je dus l’endormir expérimenlalemeut du sommeil hypnotique et descendre avec lui dans les bas-fonds de ses vallées psychiques. Connaissant ])ar avance la topographie des sommets, je pus ainsi faire émerger des souvenirs qui semblaient perdus et les grouper entre eux. Albert n’avait jamais été endormi, j’entrai donc le premier dans un domaine inexploré, que j’ai pu bien délimiter. Aujourd’hui ce sujet a été souvent endormi par différentes personnes, il est plus difficile de connaîire exactement la vérité sur ses nouvelles fugues, caries souvenirs des actes accomplis à l’état second somnambulique s’enchevêlrent avec ceux des actes accomplis à l’état prime. Eu effet, il suffit de dire à de tels sujets qu’ils se rappelleront leur vie seconde au réveil (en vie prime) pour que le rappel de mémoire ait lieu. C’est ainsi qu’Albert put, grâce aux suggestions de réminiscence que je lui donnai, combler les lacunes de sa vie errante; il la connaît maintenant en entier, en état prime. Ces recherches me furent d’autant plus délicates que je fus amené à infirmer le diagnostic de mes maîtres pour lesquels Albert était un épileptique larvé, partant en fugue dans une équivalence de crise de haut mal. De telles fugues sont très connues en médecine mentale, mais la façon de partir diffère dans les deux cas. L’épileptique s’écha[)pe plutôt qu’il ne part, le somnambule prépare son voyage. Albert l’assure le plus souvent en empoitant de l’argent de poche. L’épileptique jusqu’à ce jour n'a pu être endormi hypnotiquement et par conséquent on ne peut lui faire reconstituer sa vie en état de fugue. Pour Albert il en est autrement ; en voici la preuve :

Albert, ayant connu, à Bordeaux, une jeune ouvrière, l’avait aimée et, devant l’épouser, il était reçu dans la maison.

Un jour, il lui jiromet de venir la prendre vers quatre heures de l’après-midi pour faire quelques achats en vue de leur futur ménage. En attendant ce moment, Albert va se promener, il s’endort au Jardin public; il se rend ensuite dans un café-concert;

et quelques jours après il se réveille en prison , à Verdun!

Que s’etait-il passé? Albert à l’état de veille l’ignore, mais, endormi, voici tout à coup ce qu’il m’apprend, je sténographie :

« Je me rappelle! Je me rappelle ! Je sais où est ma montre. Je la vois!... Tenez, vous ne la voyez donc pas?... Oh! le phénomène étrange... ma tête se dégage. Je domine toute ma vie eu ce moment. Que de choses!... Que de choses!... Quand je suis parti de Bordeaux pour me retrouver plus tard à Verdun, j’avais en poche 60 francs, mou livret militaire et une montre d'argent. J’ai pris le chemin de fer jusqu’à Paris. Aux abords de la gare de l’Est existe un mont-de-piété situé dans une impasse, j’y ai engagé ma montre. » Ici Albert déciit exactement les lieux, le costume des commis, etc. Une enquête faite j)ar un de mes amis, à Paris, confirme cette description. — « On me rend mon livret militaire, continue Albert, alors je pars de Paris et je me dirige vers Bruxelles. Coût du billet en troisième classe, 20 francs. N’ayant plus le sou, je reviens à pied de Bruxelles à Paris, où je passe trois nuits à l’asile de Vaugirard. Je pars et je passe par Meaux, Longjumeau, Vitry-le-Erançois. Je suis arrêté parla police, n'ayant pas de papiers. J’ai perdu mon livret dans une ferme où j’ai couché, ün me donne un certificat et j’arrive à Châlons-sur-Marne, Bar-le-Duc et Verdun; là, je suis arrêté sur la place Chevert. On m’envoie à l’hôpital. »

Une autre fois, le voilà en Russie. 11 échoue à Moscou quelques jours après l’assassinat du tsar. Il est arrêté comme nihiliste. Ün l’amène devant le commissaire.

(1) Doutrebandü. Ües impulsions épileptiques (Discussion ; Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France (Vie session, Bordeaux, 1895. Comptes rendus, vol. II, p. 254).

(2) F... Guillemet. Za Bicyclette , ses effets psycho - physioloqiques (Paris, J. -B. Baillière, 1897).

« Vos papiers? où sont vos |)a[)iers? » lui demande-t-il. Je n’en ai pas. — Vos moyens d’existence? — Nombreux, monsieurle commissaire, je voyage beaucoup. Quand j’ai de l’argent, je m’en sers; quand je n’en ai pas, j’en demande; quand on mm’en donne [las, je meurs de faim. — Pourquoi vous trouvezvous à Moscou? — Je serais bien embarrassé de vous le dii<'. Voici comment cela m’arrive : j’éprouve de grands iriaux de tête, je m’ennuie, je sens alors le besoin de marcher et je pars, •le vais toujours tout droit et quand je reviens à moi, je suis loin; je me trouve à l’hôpital ou en prison, selon les chances du moment, la preuve, c’est que, parti de Valenciennes il y a quel-

Alberl en état de veille et de sommeil hypnotique.

Phot. de M. Panajou, de Bordeaux.

ques mois, je suis ici maintenant. — En prison le nihiliste ! » s’écrie le commissaire.

Albert était nihiliste sans le savoir.

« Je l’avoue, continue-t-il, la perspective du nœud coulant ou des glaces de la Sibérie ne me souriait pas du tout. Dans le courant du quatrième mois la cour de la prison se remplit de soldats ; on appela les prisonniers un à un ; quatre sortirent des rangs, la tête rasée : on allait les pendre. Je n’étais pas à l’aise. « Mon Dieu, me disais-je, pourvu que je ne sois pas pendu! » On en appelle une cinquantaine pour être envoyés en Sibérie. Allons, dis-je en riant, quand je vis que j’échappais à la corde, le gouvernement russe, ayant connu tes goûts pour les voyages, va t’en offrir un là-bas, bien loin. J’en étais là de mes réflexions quand j’appris qu’on m’expulsait et que j’allais quitter la Russie par la frontière turque. On m’incorpora dans un convoi de prisonniers, j’arrivai ainsi jusqu’à Constantinople. »

L’existence d’Albert est remplie d’anecdotes semblables. Depuis que j’ai étudié ce captivé et ouvert ainsi une voie nouvelle aux recherches de psychopathologie, car, jusqu’alors, les fugues hystériques' étaient inconnues, on a découvert à Albert un grand nombre de frères eu somnambulisme diurne s’adonnant au tourisme pathologique.

Charcot a désigné cette affection sous la rubrique : autoiiiatùme ambulatoire. L’étiquette n’est pas heureuse, le somnambule n’est pas un automate : il vit une vie seconde, quelquefois et presque toujours plus intelligente que la vie prime, témoin le Rév. Bourne (jui, disparaissant tout à coup de Coventry (E.-U.), est retrouvé deux mois après à Narristown (Pensylvanie) où sous le nom de J. Brown, il tenait un petit bazar, et cela eu pleine fugue somnambulique, c’est-à-dire en état second (1)!

Albert, en état second, rencontre dans la rue, à Valenciennes, un maître tambour de son ancien régiment; il le reconnaît et l’amène dans une auberge. S’apercevant bientôt qu'il a affaire à un grand mangeur, il s’amuse à le gorger de pain, de pâté de porc, de bière, de café et de rhum, en se disant par-devers lui: « Puisque tu veux manger, mange et tu rouleras sous la table », et notre « automate ambulatoire (?) » n’est satisfait que lorsque le maître tambour roule en effet sous la table. Un « automate » qui agit ainsi et qui raconte une telle aventure, après avoir été placé au préalable en état second, semblable à celui dans lequel il a accompli l’acte, ne diffère en rien d’un homme sain, à l'état de veille, voulant s’amuser aux dépens d’un gros estomac.

(1) Richard Hodgson. A Case of Double Consciousness[« Proceedings of the Society for psychical research » ; juillet, I89i, p. 22i).

L A n E s r/ Il A T / O N E T i: I N r E L El GE NC E CHEZ E E S A DÉ N O I D / E NS

< ilass(ïr (1(! tels cas sous la luluiiiue uuloinulisnieanibittatoire (1 ), c’osi (loiitK T une eiil-orso sc'rieusc à la |isycliolof,’ie.

l'aiit-il ciM'orc! class(‘r sous (•clic i ul)ri(]U(! I, ouïes les ru;.'ues (lessujels (lui resseiilcîiil un im|M-ricux l)csoiu de inaiclier? '('(ds ceux (|ui ne peuvent rester en place et (jui inarcdient dans leur cori idor, dans Unir jardin, dans leur ^'renier iih'^iuc, coiiiiik; att(!ints de |irurit musculaire ! El les clKunineaux (|ui vont de l'erine (ui l'eriiK!, au hasard d(;s clieiuins, f'iisc’s |)ar le [dein air, liy|inotis(js par la grande ligne Idaiiclie d(! la route (jui s'allonge d((vant eux ! Et les vagahonds (|ui S(î mouillent (luand il pleut, (]ui rôtissent au soleil d'aoùl, (pii gridottenl aux coups d(! liise de di'‘ceinlire, dt'•penaill(■s, niis(‘reux, lo(]ues Iminaimis ! mais amoureux de la liliert(! au plein air Jus(pi’à en mourir! Non, certes, aucun de ces sujets n’est un automate! amhulatoire !

K Voilà de'Jà |dus d’un an, (!crit M . l'allard. Juge de jiaix du canton de (irigiiols, au pri’sident de rilEuvre des lùil'ants aliamioimés ou d(daiss(!s de la (iironde (2j, que vous m’avez conlie neuf enfants (jui ont (jlé jdaceis par mes soins chez des agriculteurs ou des arlisans, domiciliés dans mon caillou ou aux environs. Avant d’avoir astreint ces Jeunes vagahonds à demeurer à un jiüste (ixe, il y a eu du travail; ranioui' de la liberté est déveloji|ié chez eux au dernier degré. « Ah ! cette vie de Irimard (vagabond) (!st si attrayante! disent-ils. Quel tour de force il leur a fallu jiour se décider à habiter la même localité, à coucher sous le même toit, à manger à la même table et à travailler à des heures fixes, sous la surveillance d’un maître. I.a vie de vagabond doit avoir bien des charmes! aussi, avant de s’être accoutumés à mener une vie régulière, ce changement d'existence a rendu la jilupart de ces enfants malades », et M, Pallard cite des faits. La nostalgie de la liberté est diflicile à vaincre ; tel s’élance à nouveau sur le grand chemin, tel autre regrctie son existence de rouleur de quai : « Ce bon temps où jiar de lièdes nuits d’été il couchait à la belle éloile dans l’entrepôt de jiierres de taille situé sur les quais; lorsqu’il pleuvait, il avait jmur chambre à coucher un tuyau en fonte abandonné sur les bords de la Garonne. Enfin, lorsque le froid était troj» rigoureux, jdié dans un sac, il s’étendait avec délices le long du mur d’une usine dont le jiavé était chauffé par le fourneau de la machine à vajieur ! »

■fout cela n’est certainement pas de l’automatisme ambulaloire, et cependant tout cela constitue une afl'ection psychodynamique pathologique, bien définie par une appétence maladive vers VacLiun paresseuse au jilein air, en loiUe liberté. C’est du tourisme pathologique.

Cette ajqiétence pour l’action en plein air, nous la retrouvons, atténuée , il est vrai, chez quelques vélocipédistes « mangeurs de route », dans la griserie de l’être entier jiar le mouvement rythmé des pédales et le glissement aérien sur la route bien blanche et bien droite ! Nous la retrouvons également avec plus d’intensité chez les /«(/(nncmci’ (3), drornoniunes ['i), qIc., plus ou moins subconscients, etc., qui nous servent de transition entre les sujets bien équilibrés, conscients, pour lesquels le tourisme est jdein d'attirance, et les malades chez lesquels cette même attirance provoque, par son intensité même, un dédoublement de la personnalité comme chez les somnambules, captivés par une idée forte qui s’implante dans leur cerveau Jusqu’à créer le rêve éveillé et actif, dans un état second. On peut se demander également si les fugues, chez les épileptiques, ne sont pas éijuivalentes à celles des somnambules avec cette différence que la reconstitution de la scène par le sommeil hypnotique expérimental est impossible, car l’épileptique pur ne s’endort pas hypnotiquement (5).

Enfin, quand j’aurai dit que les fugues sont fréquentes dans diverses névroses, par exemple dans les délires de la persécution et des grandeurs, chez les alcooliques, dans la paralysie générale. etc., dans certains états de peur {phobies (G), chez les hallu-

(1) üLUis. Cuhtnbutwn à l'étude de l'automatisme ambulatoire ou vagubondai/c impulsif. (Thèse eu médecine, Bordeaux, 1892.).

(2) Œuvre des Enfants abandonnés ou délaissés de la Gironde (Rapport lu à l'Assemblée générale du UMiiai I89i ; Bordeaux, impr. centr. de Lanefranque, 187|).

(3) Th. TissiE. Un cas d impulsion sportive ou ludomanie ; loc. cit.

(i) Dl'bocudieu. La Dromomanie des dégénérés.,('ïhi‘ic en médecine, Bordeaux, 189'i.)

(j) Th. TissiÉ. .iction inhibitrice de la volonté sur les attaques d'épitepsie. (VI' congrès des médecins aliénistes et neurologistes, Bordeaux, 1895; Paris, Masson, 1890, ll'i vol., p. 210.)

(G, Th. Tissib. Traitement des phobies par la suggestion {rêves et parfums) et par ta (jijinnast'ique médicale (VI' congrès des médecins aliénislcs et neurologistes de France, Bordeaux 1895; Taris, Masson, 1896, II' vol., p. 452.)

riiiés, les inslahles fl) et les déments, chez les imbéciles, les idiots, les crétins, etc., J’aurai donné un léger ajierçu du tourisme iialhologiijue qui, avec le vagabondage, soulève une question intéressante au jioint de vue spéculatif, et très sérieuse au jioint de vue social.

lu- U II II. IDEE TlSSIÊ.

La Respiration

et rintellig'ence chez les adénoïdiens.

. N ajqielle « adénoïdien » le jiorleur d’excroissances char- I I nues se diivelojijiant dans les arrière- fosses nasales. Ces A / excroissances, dont le volume est très var iable, apportent une gêne considérable à la respiration ; de là leur importance très grande au point de vue de l’éducation physique, tant à cause de la gêne respiratoire (ju’elles jirovoquent que par les déformations organiques qu’elles jiroduisent dans le dévelopjjement symétrique de la cage thoracique. Elles sont assez fréquentes chez les enfants.

La gêne de la respiration nasale Jette l’ensemble de l’organisme dans un état de dépression, de faiblesse qui retentissent à la fois sur la santé jdiysiijue et sur l’évolution intellectuelle.

Parmi les causes diverses entraînant la gêne de la respiration nasale (déviations de la cloison du nez, hypertrophie des cornets, polypes, etc.), une des plus communes est la présence de tumeurs adénoïdes dans le pharynx nasal. Gomme exemple, nous choisirons donc cette affection qui, par sa fréquence, l’étendue de sa nocivité, la facilité de son diagnostic, l’innocuité de son traitement et les heureux résultats qu’il détermine, représente le type de l’obstruction nasale avec sa pire inlluence.

Si dès le bas âge on observe un enfant soit porteur déjà de tumeurs adénoïdes, soit candidat à ces tumeurs, on verra que tous ses elforts tendent à suppléer à la défectuosité d’une fonction physique ordinairement inconsciente chez les sujets normalement doués. La respiration physiologique doit s’elfecluer uniquement par le nez ; la respiration buccale n’est qu’une fâcheuse suppléance. Pour acquérir cette anomalie fonctionnelle, le sujet est contraint à une dépense continuelle d’énergie destinée à compenser l’insuffisance d’une des principales fonctions physiologiques dont il devient en quelque sorte l’auxiliaire. Dans ce rôle s’épuise une grande partie du peu de vigueur dont il dispose. Cet effort, si grand soit-il, ne permet pas à l’organisme de réparer rapidement ses pertes; aussi, tout travail supplémentaire amène-t-il bientôt un véritable surmenage chez ce sujet naturellement fatigué. Il en résulte une fatigue permanente identique

à l’état de lassitude passagère qui succède à un effort, soit musculaire, soit cérébral, excessif ou prolongé.

Si la santé générale, le développement physique de l’enfant sont compromis par les tumeurs adénoïdes, Vévolulion intellectuelle tombe elle aussi sous le coup de leur déplorable inlluence.

(1) l*b. Tissiii. Cn cas d'instabilité mentale avec impulsions morbides, traité par la ijijmnastiiiue médicale. (« Ai’cbives cUnitiues do Bordeaux ii“ 5, niai I8i)i; coiiiiïiunicatioii faii*; au U® Congrès national 1 Éducation pbysitiuo tenu a Bordeaux, on octoiife

Faciès adénoïde chez un enfant de 6 ans.

Guérison du même six mois après l’opération.

(Coininuniqu^s par M le D»' Ling, de Copenhague.)

U Education physique a l'école

De même que dans les exercices du corps, l’adéiioidien s’essouffle plus vite que ses camarades, leur est inférieur en vigueur musculaire, en résistance à la fatigue; la lassitude cérébrale, elle aussi, apparaît plus tôt; il se produit rapidement chez lui une dépression de l'esprit qui s'oppose à la durée de tout travail mental. Sa pensée s’obscurcit, la succession des idées s’embrouille, le peu d’énergie qui lui reste encore se dépense en de nouveaux assauts, toujours infructueux, jusqu’à ce que, découragé, se sentant im[iuissantà la lutte, il arrive à considérer tout elfort comme impossible. Ajoutons que le plus souvent, dans le cas si fréquent de tumeurs adénoïdes, on observe des violentes douleur de tête et de profonds désordres des organes auditifs.

De ce qui précède, on peut conclure a priori que la mémoire est fatalement défectueuse chez l’adénoïdien ; les leçons orales mal entendues, les lectures faites avec l’esprit somnolent, n’impressionnent qu’imparfaitement la mémoire de l’élève : souvenirs qui s’effaceront d'autant plus vite que leur impression aura été plus'superticielle : la mémoire, faculté éminemment perfectible, ne progressera pas faute de culture.

Que d’enfants, d’intelligence moyenne, paraissent cependant très inférieurs à leurs camarades, si l’on n’envisage leurs facultés intellectuelles qu’au seul point de vue des progrès scolaires . ceux-ci ne sont, en effet, que la résultante de l’attention soutenue, de la compréhension et de la mémoire : trois facultés que viennent paralyser des troubles purement physiques. Les maîtres d’école, les parents qualifient d’inattention, d’étourderie, les conséquences de la surdité; l’absence de mémoire est prise pour de la mauvaise volonté, les résultats médiocres ou négatifs de l’instruction, pour de la paresse; quant à l’état de tristesse maladive, on le qualifie de mauvais caractère, sans songer que cette maussaderie n’est que la traduction morale d’une souffrance physique. Ce manque d’énergie intellectuelle est une source inépuisable de reproches, de punitions imméritées qui ne font qu’aigrir de plus en plus l’esprit de l’enfant et lui inspirer un profond ressentiment ; il vivra dans la crainte de châtiments dont il ignore la cause et doutera de la justice.

Considéré comme inintelligent, traité en conséquence, poursuivi de reproches injustes de la part de ses parents et de ses maîtres, relégué à l’école au dernier rang de la classe, en butte aux moqueries de ses camarades, il se voit gratifié du titre de mauvais élève par un verdict aussi gratuit que sans appel. L’imagination de l’enfant est autrement vive et impressionnable que celle de l’adulte, les souvenirs du jeune âge sont de tous les plus tenaces et restent le plus profondément ancrés dans l’esprit.

Que peut-il advenir de l’adénoïdien inconsciemment persécuté par un entourage ignorant son infirmité physique? Lahaine, la révolte ou l’indifférence seront ses premiers mouvements.

Parlerons-nous de la volonté, de l’esprit de suite chez l’adénoidien? La volonté est sa propre génératrice, c’est-à-dire qu’elle ne trouve sa source que dans le succès d’elîorts précédents et dans les récompenses qu’ils suscitent. L’adénoidien lutte et se voit toujours battu; faible il devient craintif; le désespoir même, cette dernière espérance du vaincu, lui est interdit. Imba de haines, ne voyant dans la vie qu'injustice et misère, comment pourrait-il aspirer à ce but que doit viser tout esprit sage et pondéré : « Aimer sou prochain, devenir meilleur. »

Dr J. -MARCEL JEANTY {de Bordeaux).

PÉDAGOGIE

L’Éducation physique

à l’école.

IL paraîtra un jour étrange et presque incroyable que pendant des siècles, dans notre Occident, l’éducation du corps ait pu passer pour une partie négligeable de la science de l’éducation et être elîectivement négligée. On a vu plus haut, par l'historique de la question, comment s’est produite une telle aberration. Elle ne s explique, à vrai dire, que par l'exagération

d’une idée juste ; en opposant, en substituant le culte supérieur de l’Esprit à celui de la Nature, le christianisme a détermiu'’^ contre le soin du corps et de ses intérêts une réaction (jui, ainsi qu’il arrive toujours, a dépassé le but. Aucun progrès dans l’éducation humaine, pas plus qu’en toute autre forme de la sociologie, ne s’est jamais fait autrement : l’esprit se porte d’ahord aux extrêmes, il ne se corrige du premier que par le second, il lui faut des siècles pour trouver la voie moyenne et s’y tenir.

Aujourd’hui, d’un avis unanime, on restitue à l’éducation physique son importance, ce qui n’est rien enlever à celle de l’éducation intellectuelle et morale. On pourrait croire que c’est là un simple retour aux anciens, une remise en honneur de la belle et simple devise : Mens sana in corpore sano. Mais non. Dans la Renaissance physique, comme dans celle des lettres au XVI® siècle, il y a tout autre chose qu’une restauration de l’antique. L’humanité ne se copie jamais moins que quand elle semble se répéter. Pour ceux qui de nos jours ont réinventé le jeu et l’exercice physique, il ne s’agit pas de ressusciter ni Sparte, ni Athènes, ni Rome. Ils ont en vue un autre homme et un autre citoyen que celui qu’avait connu l’antiquité classique. Le christianisme a passé par là qui a singulièrement élargi les données du problème et qui, en semblant amoindrir le rôle de l’éducation corporelle, lui demande au contraire beaucoup plus que la société gréco-romaine ne lui avait jamais demandé.

C’est que l’éducation physique a changé de caractère : elle n’est plus un but, mais un moyen. Ses jeux et ses exercices ont une valeur relative d’autant plus grande qu’ils n’ont plus de valeur absolue. Ce n’est pas tel succès, tel triomphe athlétique, gymnastique, militaire qui importe en soi, mais bien l’apprentissage consommé dont il est l’épreuve et qui doit servir aux fins supérieures de la vie, soit individuelle, soit collective.

L’éducation physique, telle que nous pouvons la concevoir dans le monde moderne, comprend trois grandes divisions, c’està-dire qu’elle peut se faire de trois façons concurrentes et en quelque sorte par trois séries parallèles, qui sont ; 1“ la gymnastique; 2“ les jeux et exercices athlétiques; 3“ les travaux manuels. Il y faudrait ajouter, bien entendu, l’exercice militaire, que nous laissons de côté comme s’adressant à l’adulte et u’appartenant plus à la période d’éducation proprement dite.

Chacun de ces trois chapitres de l’éducation physique demanderait une étude spéciale : chacun, en effet, a son objet propre, ses moyens d’action, ses règles, ses procédés et ses résultats distincts. Nous ne nous attacherons ici qu’à en caractériser la méthode, l’esprit commun, les traits généraux.

La gymnastique — on l’a vu plus haut — a été tour à tour en ce siècle, dans les divers pays civilisés, l’objet d’un engouement et d’un discrédit également injustifiés. Les divers systèmes successivement prônés, après avoir , joui d’une faveur éphémère, ont disparu sous une sorte d’impartiale indifférence. Nous n’entreprendrons pas d’en faire ici ni l’exposé, ni la critique comparative. Bornons-nous à constater que, sauf certains points techniques et ne pouvant intéresser que les « professionnels », l’accord est fait entre les diverses écoles sur la gymnastique scolaire en général.

Une idée essentielle s’est dégagée, elle domine aujourd’hui tous les débats. Il y a deux sortes de gymnastique ou deux conceptions de l’usage à en faire dans l’éducation : l’une est la conception acrobatique ou athlétique ; l’autre est la conception simplement hygiénique et éducative. Il faut choisir entre ces deux manières d’entendre l’enseignement et la pratique de la gymnastique.

Théoriquement, il ne semble pas que l’on puisse hésiter. Personne n’oserait prétendre que le but de la gymnastique est de former des élèves capables d’exécuter des tours de force ou d’adresse. Le professeur le plus épris de son art est le premier à convenir de bonne grâce que son office n’est pas de préparer des sujets exceptionnels qui étonnent le public par leurs exploits ou le couvrent de gloire dans un match international.

Mais, cette concession faite, on regagnerait volontiers en détail et dans la pratique ce qu’on avait abandonné en principe. On ne soutient pas que le gymnase scolaire doive être une haute école de voltige et d’acrobatie, ni même une réduction du gymnase régimentaire. Mais on conserve avec prédilection des exercices qui, logiquement, n’y doivent plus figurer qu’à titre accessoire ou même exceptionnel. On continue à faire du trapèze, des anneaux, des cordes et de quelques autres agrès

/; h: h 11 c .1 T K) N P II } SI (J i; e a i: ê c o l e

l’iiisli iitiH'iil i ii(lispcn‘<;ilile de tente éducation f'yintiiqiie ; on c()mtiniie à Jii;^cr le succès des élèves et le mérite d(îs niaîtr(ïs d’aiu ès les l'ièsultats oldeniis dans les diverses iiiaiKiuivres,

Il tant résolunient preiidt e nu [)arli et s’y tenii'. Si la gyninastii)ue à l’éjcohi doil viser esseiil ici lemeiit à consolider la santé f'i'iiéiale, à dé'velo|i|ier liarmonii|U<‘ment Ions les organes en régularisant, en l'orliliant l(uir ronctionnement normal, il faut ((lie le |tlan d’i'tudes s’inspire de cette intention, (ju’il fasse une large place! aux mouvemenis d’ensemlde, aux diverses manières d’exerceu' les divins ap|)areils musciilairi'S de notre organisme, d'assoujilir les organes, soit dn mouvement, soit des fonctions essentielles de la vie physiologique. |)’oi'i la nécessité d’un plan fomlé sur une connaissam-e ap[nofondie de la struclure de l’orgauisme linmaiu et nolamment du système musculaire; d’où celle loi imposée eu (jiielque sorte à tons les maîtri's et primant tonies les méthodes, la loi de coordinal ion harmonique des exercices, de lelle sorte que jamais un oigaiie ou un groupe d’organes ne soit stimulé’, d(’velop|ié, forcé en (juelque sorte dans sa croissance ou dans sa marche aux dépens d’un autre; d’où enlin cette alternance savamment ménagée entre les diverses séries de mouvements coires|)ondant aux divers organes à exercer, aux sens opjiosés dans lesijaels la vitalité de l’organisme doit être tour à tour provoquée, lin hon cours de gymnastiiiue scolaire jiour enfants et pour' adolescents pris à l’état de santé normale est une sorte de mécanisme compensateur ([ui non seulement ne vise pas à produire des prodiges, mais tout au contraire s’astreint à une sorte d’équilihre propice au dévelojipement moyeu, symétrique et harmonique des diverses fonctions du corps humain. C’est sur ce priiicifie qu’est fondée, avec une merveilleuse entente de tous les détails, la gymnastique suédoise, prohablement la plus parfaite qui existe comme système d’é’ducation musculaire et respiratoire.

Ainsi entendue, la gymnastique comporte un enseignement et un apprentissage méthodique; elle fait partie de l’enseinhle des procédés qui constituent la saine éducation deriiomme; elle est au corps ce que sont à l’esjirit les études de tout ordre et de tout degré. Pas plus que l’esprit le corps ne se forme, n’atteint son entier développement et ne réalise ses aptitudes virtuelles que grâce à une culture intentionnellement dirigée vers un but bien connu par des voies bien choisies.

Nous n’hésitons donc pas à faire de la gymnastique la discipline essentielle et fondamentale de l’éducation physique. Tout ce qu’on lui reproche quand on prétend se passer d’elle, c’est exactement ce que l’on allègue pour se dispenser de la grammaire et des autres connaissances élémentaires, primordiales et formelles. Sans doute, la grammaire enseignée avec sécheresse, minutie et pédantisme rebute l’élève, et loin de le préparer à l’intelligence de la langue, de la littérature, de la pensée en général, lui en inspire l’aversion. Tout de même, des leçons fastidieuses de gymnastique sans vie, sans variété, sans intérêt, sans gaîté, ne laisseraient à l’enfant que l’impression d’un travail quasi mécanique, d’un pensum ou d’une consigne. Mais pourquoi la gymnastique serait-elle précisément le contraire de ce qu’elle doit être? Pourquoi les exercices qui répondent le mieux aux besoins et aux goûts de l'enfance lui deviendraient-ilsinsupportablement ennuyeux? Ce serait l’effet d’un malentendu qu’il est facile de prévenir, et les programmes officiels de nos lycées, de nos écoles normales et de nos écoles primaires ont depuis quelques années coupé court à toute méprise en édictant un ensemble d’indications d’où ressort très évidemment l’esprit du plan d’études: c’est la gymnastique rationnelle et méthodique, sans doute, mais c’est aussi la gymnastique aimable, grâce aune certaine part d’initiative libre, de mouvement et de jeu. Rien n’en est exclu de ce qui contribue à former le gymnaste, sinon l’acrobate. C’est pourquoi le trapèze, les anneaux, la barre fixe, qui provoquent aux abus, ont été supprimés depuis 1891 dans le Manuel uffiriel des ejercices physiques et des jeux publié par le ministère île riustruction publique. La commission supérieure de l’Education physique qui siège en ce moment au ministère s’occupe de réformer ce manuel en y introduisant une nouvelle méthode de gymnastique basée sur les progrès scientifiques accomplis dans le cours des dix dernières annnées.

En supposant fondé et généralisé un enseignement rationnel de la gymnastique, conforme aux programmes de ces dernières années, aurait-on donné à l’élève l’éducation physiijue com-

plète? Non. Il y manquerait ce qui en fait à la fois le stimulant, le charme et peut-être dans la pratique le prolit principal. La gymnastique a en quelque sorte pétri, façonné, massé notre corjis; elle l’a rendu ajite à certains efforts, filus cajiable de se (dier à tout, de tout endurer; elle nous a dormi: rinstrument, il s’agit maintenant de s’en servir. Et comment? Ce ne jieut plus être nue leçon ou un exercice volontaire dans l’isolement de la salle d'étude ou du cabinet de travail. Il faut rentrer dans les conditions (le la vie noi inale qui est la vie sociale. A l’exercice artificiel, à l’apprentissage en forme, se substitue le jeu, c’est-à-dire l’action en commun, action libre et réglée tout ensemble, action individuelle et eu même tem[)s collective, action où se mêlent sans cesse le jirévu et l’inifirévii. Dans la leçon de gymnastique on s’exerce pour s’exercer; dans le jeu, dans le sport, dans la partie de barres, de paume, de football ou de tennis, ou de canotage, ou de bicyclette, on s’exerce encore, mais c’est à quoi l’on [leuse le moins. Et l’exercice n’en est ijue meilleur.

Les jeux gymuastiijues dont nous [larlons sont ou devraient être de tous les âges, de tous les sexes, de toutes les conditions, de toutes les formes. Ils n’atteigneut leur but que grâce à cette extrême variété. Ce sont avant tout, par-dessus tout, les manifestations d’une vie sociale li’ès dilférente de la vie politique, de la vie de famille, de la vie des alfaires.

En des plus grands philosophes n’a pas dédaigné de faire en quelque sorte la philosophie des jeux athlétiques. On la trouve particulièrement dans le 7“ livre des Lois. Platon les divise en deux grandes classes correspondant I une à l idée de force, l’autre à l’idée de grâce. La « palestriipie » comprend tous les exercices de lutte, tous ceux qui préparent l’homme par des combats mesurés et fictifs aux combals de la guerre. L’ « orcheslique » règle les mouvements plus doux, les jeux aimables de la paix, les démonstrations de la joie, les fêtes de la famille et de la cité.

Ou a tenté de nos jours diverses classifications beaucoup plus détaillées des jeux et des sports. Celle du général Lewal, encore qu’un peu artificielle et savante, est une des plus intéressantes.

Le développement de la gymnastique sportive est très inégal dans les divers pays de l’Europe. Les Anglais, qui en ont été les initiateurs, n’ont cessé depuis le milieu de ce siècle d’encourager et de pratiquer les jeux atiilétiques avec une sorte de passion nationale. Tout le monde sait que l’Angleterre tout entière, ou pour mieux parler les Anglais de toutes les parties du monde, s’intéressent au résultat de la régate annuelle entre les équipes d’Oxford et de Cambridge. L’Allemagne n’a pas l’équivalent exact ni de ces organisations sportives universitaires, ni de cette passion générale pour les jeux; mais elle a surtout développé parmi les étudiants, groupés en société, le goût de l’escrime et une sorte de culte du duel qui s’allie étroitement à l’esprit militaire. En France, les deux grandes sociétés dont il a été parlé plus haut ont plus fait depuis douze ans qu’il n’avait été fait dans tout un siècle pour restaurer nos vieux jeux français et en acclimater de nouveaux. Dans un cadre plus restreint la Ligue girondine a exercé une action peut-être plus profonde. Les sociétés de gymnastique et de tir ont accompli la même œuvre, surtout dans la jeunesse populaire. Les concours locaux, régionaux, nationaux et internationaux, les lendits, les courses, les nouveaux Il jeux olympiques », ont achevé de populariser ce mouvement [auquel l’opinion, il faut le dire, donne des encouragements surtout platoniques. Il faut même convenir, non sans regret, que l’heure du premier enthousiasme est passée.

Il nous reste à parler du troisième ordre d’exercices pouvant contribuer à l’éducation physique. f)n l’omet trop souvent et bien à tort, et toujours par suite de la même illusion : on s'imagine que pour s’exercer il faut savoir qu'on s’exerce et penser à l’exercice. C’est plutôt le contraire qu’il faudrait dire. Et les mêmes raisons qui font que le jeu l’emporte sur la gymuasliijue font souvent aussi du travail la meilleure des gymnastiques.

Evidemment le travail manuel, quel qu’il soit, est toujours un exercice incomplet, partiel, qui met en mouvement certains muscles à l’exclusion des autres, qui tend à développer, à surmener parfois jusqu’à l’excès une seule de nos aptitudes, un seul de nos organes. Mais cette objection, qui serait décisive, ne s’applique vraiment qu’à l’apprentissage proprement dit et au travail des adultes. >1 s’<iS>t, non d’adultes, mais d’en-

fants, non de gain et de salaire, mais de gymnastique et d’éducation, ou peut et ou doit s'attacher à choisir les exercices

i: ÉDUCATION DU VSIQUE A V É C ü L E

manuels de l’atelier scolaire, à les régler, à les varier, à les harmoniser, à les coordonner, à les compenser en quel(|ue mesure les uns par les autres, de manière à être hien sûr d’éviter tout danger de déséijuilihrement.

11 n’y a pas encore un demi-siècle (|ue l’on a commencé à considérer l'éducation des sens et des muscles comme une partie intégrante de l’éducation normale aux divers âges. Quelques pages éloquentes de Housseau avaient ouvert la voie ; ou hésita longtemps à s’y engager. Frœbel fut le véritable initiateur de la méthode, il en fit l’application complète à l’éducation des petits enfants. Jeux dans la cour et (lans la maison, chants, rondes, mouvements, promenades ne sont pas pour lui toute la gymnastique du premier âge : il y ajoute celle des sens, convaincu comme Housseau que nous ne savons voir, entendre, toucher que comme on nous l’a appris.

La méthode inaugurée par Frœhel pour les jardins d’enfants s’est lentement étendue aux diverses périodes de l’enfance et de l’adolescence. L’école primaire, d’abord dans les pays Scandinaves, puis en France (grâce surtout à l’influence de M. Salicis) et depuis lors dans la plupart des pays, a fait une part plus ou moins large aux exercices du travail manuel ([)Our les garçons, travail du bois et du fer dans les villes, travail des champs dans les écoles rurales; pour les filles, travaux du ménage et travaux accessoires de la ferme et du jardin).

Sans doute, la raison principale de cette innovation était de combattre dans l’école même les influences qui risqueraient d’éloigner l’enfant de la vie pratique qui l’attend, de le dégoûter ou de le détourner du métier manuel auquel il est vraisemblablement destiné et vers lequel il importe de l’acheminer. Mais ce n'en est pas moins un des effets naturels et très heureux de ces travaux de l’atelier, de la maison ou des champs d’endurcir et d’assouplir le corps, non plus seulement au degré que comporte le jeu, mais jusqu’à celui qu’exigera plus tard le travail professionnel. C’est un complément d’éducation physique dans des conditions aussi rapprochées que possible de celles où l’enfant devra vivre et auxquelles il importe de le préparer. Ni la vigueur ni la souplesse ni la dextérité ainsi acquises ne lui vaudront peutêtre un avantage immédiat et pécuniaire pour l’apprentissage ou pour l’embauchage, mais ce qui eût été pour lui une cause de souffrance, de malaise et peut-être d’étiolement ou d’épuisement physique, lui sera rendu facile et presque naturel : il en sera de l’ouvrier entrant à l'atelier ainsi préparé comme du conscrit qui arrive au régiment déjà dégourdi et assoupli par plusieurs années de gymnastique. Non seulement il a de l’avance sur ses camarades, mais il fait sans peine ce qui les fatigue, sans ennui ce qui les rebute, sans danger ce qui les effraye.

De ces divers modes et de ces divers procédés de l’éducation physique, quel est le but et en quelque sorte l’objectif commun'!

Au premier abord, on pourrait être tenté de répondre par leur objet immédiat. Le premier de leurs résultats, celui qui s'accuse en tout premier lieu, c’est évidemment de fortifier le corps, de lui faire acquérir par un entraînement méthodique un degré de vigueur et d’endurance, de souplesse et d’adresse dont la nature abandonnée à elle-même ne paraissait pas capable. C’est en effet le premier et le plus direct service que l’on attende de cette discipline du corps, mais ce n’est pas le seul.

En même temps que l’hygiène du corps, celle de l’âme en profite. Bien dirigée, l’éducation physique est déjà un commencement d’éducation morale et d’éducation sociale.

Education morale d’abord. Car on n’améliore pas le corps sans que l’âme s’en ressente. S’être rendu plus maître de son corps, c’est être devenu non seulement meilleur animal, mais plus complètement homme.

11 est un fait que l’on perd trop souvent de vue : toutes les qualités que font naître ou grandir les manœuvres du gymnase, les luttes de l’arène, les jeux du sport, l’émulation des lendits ou les longues heures virilement passées à l’atelier, ce sont beaucoup moins des qualités physiologiques que des qualités psychologiques. En effet, en quoi consistent-elles essentiellement? en habitudes graduellement acquises. Et qu’est-ce que l’habitude sinon de la volonté emmagasinée? 11 a fallu vouloir pour s imposer un mouvement pénible, presque douloureux au début, vouloir encore pour garder son sang-froid dans un moment critique, vouloir pour prévenir une chute, pour parer un coup, pour manier un outil, pour obtenir de ses jambes ou de

ses bras un effort en quelque sorte surhumain. Ainsi, vouloir se trouve être le liremier et le dernier mot de l'éducation physique.

De là vient le prix singulier et unique de cette éducatiun. Trop longtemps on n’a su y voir, ou qu’un amusement, ou qu’une diversion à d’autres passions. Nous ne dédaignerons pas les services qu’elle peut rendre en effet, en substituant l’activité à la mollesse, le besoin du mouvement à l’amour du repos, les distractions hygiéniques à tant d’autres qui ne sont guère moins préjudiciables à l’hygiène qu’à la moralité. Mais tous ces avantages dérivent de ce que l’éducation physique est avant tout une école de volonté. Le premier de tous les ressorts qu’elle fait mouvoir et celui qui met en branle tous les autres, c’est la faculté de commander à notre corps, en d’autres termes, la faculté de vouloir. Or dans un seul acte de volonté il entre tout à la fois de l’activité et de l’intelligence, de la spontanéité et de la réflexion, de l’instinct et de la conscience, de l’entraînement et du jugement ; c’est l’acte humain par excellence, celui qui n’a ni la variabilité du sentiment, ni le vague de l’imagination, ni l’abstraction de la pensée pure, ni la brutalité du réflexe, ni l’obscurité de l’instinct, c’est l’acte à la fois concret et abstrait, l’acte complet où toutes nos facultés coopèrent, l’acte caractéristique d’un esprit gouvernant un corps par la force de sa volonté et gouvernant le monde par la force de sa pensée. Il est donc difficile d’exagérer ou de surfaire une discipline qui, tous les jours, à toute minute, sous toutes les formes, provoque, exerce, stimule, règle et perfectionne cette activité spécifique de l’homme ; et, à ce titre, l’éducation physique mérite de s’appe • 1er éducation morale.

Éducation sociale aussi, disions-nous, et c’est le dernier point sur lequel nous insisterons.

L’être humain n’est vraiment lui qu’en plein milieu social. On parle trop du moi, pas assez du nous. Et l’éducation intellectuelle en général, devant s’appliquer à affiner la pensée sous sa forme nécessairement individuelle, tend à développer, au moins dans les classes cultivées une sorte d’égoïsme supérieur, ou pour mieux parler, d’isolement et d’indépendance réciproque, qui est la première condition de la liberté de la pensée.

C’est à cette tendance légitime, mais qui ne doit pas être exclusive, que l’éducation physique apporte un tempérament, un correctif indispensable. Elle rappelle à l’enfant, au jeune homme qu’il n’est pas seul au monde, que seul il ne peut rien, que la vraie action humaine est action collective, que si la volonté de chacun est la condition sine qua non de la volonté de tous, celle-ci est la seule qui permette d’atteindre les grands résultats.

Le mérite particulier des exercices et des jeux, c’est de supposer, d’exiger la coopération. — Ils matérialisent en quelque sorte la solidarité, cette grande loi des choses humaines. Ils nous rendent sensible, en exemples infiniment petits, mais d’autant plus propres à frapper notre imagination et à nous devenir familiers, l’impossibilité de rien faire, de rien valoir, de rien être à soi seul et par soi seul. Volonté, disionsnous tout à l’heure, voilà le fond psychologique et du sport, et du jeu, et du travail, et de tout effort physique. Ajoutons maintenant ; volonté disciplinée, volonté coordonnée à celle d’autrui et subordonnée à celle de tous, exprimée par une loi. En effet, ce qu’on appellera ici la règle du jeu, c’est ce que dans l’ordre social on appellera la loi. L’école de volonté se trouve donc être, par surcroît, école de discipline, et de la vraie discipline, celle qui ne s’impose pas du dehors, mais du dedans, celle qu’on établit par respect de l’ordre, non par peur des coups ou du gendarme.

Le jeu gymnastique, au fond, c’est la société en petit; et dans ce microcosme social, l’enfant apprendra en se jouant tout ce que l’homme aura besoin de savoir et de faire, au prix parfois des plus grands sacrifices.

Triompher de ses impatiences ou de ses frayeurs, de la fatigue ou de la maladresse, ou de l’indécision, ou du caprice, ou de la distraction, tel est pour l’individu le premier profit de l’éducation physique ; le second, qui n’est pas moindre, c’est de triompher par surcroît de sa volonté elle-même, de sa force, de son adresse, de son élan personnel pour les soumettre à une règle commune, pour subordonner son plaisir ou son intérêt propre à un intérêt supérieur, pour se ranger, non à la loi du plus fort, mais à la loi de l’ordre.

On en pourrait dire autant, quoique à un moindre degré, de la coordination des exercices dans tout atelier de travail manuel bien dirigé, dans tout cours de gymnastique bien conduit et généralement dans toute organisation d’action commune en vue de l’éducation physique.

!/ ÉDUCATION DHYSJQUE AU POINT DÉ VUE S OC fO LOGIQUE

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('/((Si (’(! (|ui nous |iei inel, de dire sans ernjtliaso cl sons liyperhole ; le peuple (|in ania la meilleure (^duealion pliysi(iue eslsùr' d'avüii' deinaiti, s'il ne l(!s a aujoui'd’liui, non seulement les meilleurs soldats du monde, mais, ce qui u’impoi le i)as moins, les meilleurs citoyens.

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pjMf«*8s«Mir il l:i SorboniiP, liuiKirairc tic ri’lnscii'iicinciit priiiia'irfi ail iiiinistcrc «le riristriictitin i>ul»lif|Uf.

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