‹ L'éducation physique au point de vue historique, scientifique, technique, critique, pratique & esthétiqueChapitre 26 sur 130 · I. — L'éducation physique et les mœurs · texte numérisé non relu

I. — L'éducation physique et les mœurs

L — l.’c’diicalion est un fait sociolof^ique. La force éducative est une force sociale, et les individus éducateurs ne sont que des déléf.’ués de la collectivité qui leur donne, avec une mission à r<>m|dir, des pouvoirs et des droits correspondants. Le genre d’éducation adopté par les maîtres ou par les parents dépend beaucoup moins (ju’ils ne le croient de leur volonté et beaucoup plus (]u’on ne le suppose de la pression qu’exerce sur eux la conscience collective.

Si donc « l’éducation jdiysique » est négligée dans un pays, c'est que la grande majorité des esprits n’en a pas conçu l’utilité, n’en a pas senti le désir. Ceux qui estiment utile, indispensable, urgent, de remédier à cette négligence n’ont pas d’autre ressource que d’en appeler de la conscience collective mal informée ou somnolente à la conscience collective mieux informée et plus éveillée. « Il est, écrivions-nous ailleurs (1), des réformes ejue l'on ne décrète pas, car ce qui est imposé par la loi ou les règlements (sans être en exacte correspondance avec les désirs populaires) ne fait qu’effleurer la conscience nationale. » Les réformes durables et fécondes sont celles que dicte l’opinion publique, lentement modifiée par une sorte de suggestion, comme un organisme est modifié sous l’influence d’une inoculation inaperçue. Et même, il ne suffit pas d’avoir créé un courant d’idées favorables à une innovation pour avoir fait œuvre durable : le goût du peuple pour l’éducation physique pourrait n'ètre qu'éphémère comme tant d'autres créations de la mode ; rien ne peut mieux assurer sa persistance que la démonstration de sa légitimité. Si l’on parvient à prouver que l’éducation physique répond à un besoin social vaguement ressenti par la conscience collective; si l’on peut montrer que les jeux, les exercices corporels sont des produits naturels de l’imagination et de l’activité sociales ; qu’ils n’ont pu être bannis de certains pays que par des influences pathologiques qui, si elles disparaissaient, laisseraient l’éducation physique prendre de nouveau son libre essor; qu’enfin ils ont une haute portée sociale, on aura sans doute contribué à déterminer dans les esprits un sentiment dont les éducateurs de demain devront tenir compte.

2. — En Angleterre, l’éducation physique est depuis longtemps « entrée dans les mœurs ». « Dès le plus jeune âge, ou mène les enfants jouer tous les jours, presque par tous les temps, de longues heures, en plein air, dans les parcs que toute grande ville possède, en pleine campagne, si l’on vit hors des villes, et les bambins ont toute liberté de s’ébattre. Ils apprennent ainsi, de bonne heure, à leurs dépens, ce qu’il en coûte d’être maladroit ou imprudent (2). » L’Angleterre offre de toutes parts « de vastes champs réservés aux jeux de cricket, de football, de tennis, de la crosse, des bateaux sur les rivières pour les courses à l’aviron, des yachts dans les ports pour les longues croisières, des bicyclettes en nombre infini parcourant

(l) L' Êdiicatiun physique à l'i’cole priuiairc ^Bordeaux, Gounouilhou, 180i). f2) Max I.ECLKRC. L'Éducation des classes moyennes en Anyleterre {ttoVin, p. 31.

foutes les routes «. Etre instruit sans avoir reçu une forte éducation (ihysique, « cela, dit .M. Leclerc, une cervelle anglaise ne peut |ias [ilus le concevoir qu’une bouche anglaise l’exprimer (1). » Spencer n’a pas craint d’écrire : « Il faut être un bon animal, c’est la première condition du succès ; et être une nation de bons animaux est la première condition de la prospérité nationale. »

l.e mouvement est parti de l’aristocratie anglaise ; mais « la mode de l’athlétisme est devenue générale ; tout le monde est converti »(2). Il n’en est pas de rriênre en France. I.’aristocratie française n'airne guère que les sfiorts de parade; la bourgeoisie est prudente à l’excès: les mères de famille craignent toujours trop de fatigue pour leurs enfants; les classes aisées n’admettent même pas les risques des jeux; les accidents, les chutes, les entorses, les incorrvénients de toutes sortes, inséparables de l’exercice corporel chez des débutants, fournissent autant de motifs d’abstention. Le peuple enfin semble ignorer la beauté des jeux réglés, des rnouvernenls aisés et har monieux; les enfants des classes dites inférieures aiment surtout prouver leur force musculaire par des actes de brutalité.

3. Le peuple rre saur-ail être rendu responsable de sa grossièreté : il a besoin d'être guidé, et les guides lui ont manqué ou ont fait fausse route. Pendant quelques atrrrées, les sociétés de gynrnastiijue furent florissantes ; mais elles jiréserr talent deux inconvénierrls : elles donnaient une éducatiorr physique incomplète et trop rigide, trop militaire; en outre, elles étaient animées d’une sorte d’exaltation patriotique qui ne pouvait manquer de faiblir et dont la disparition devait entraîner la ruine de nombreux groupements athlétiques. Toutefois, la faveur bien marquée du peuple pour ces sociétés prouve que leur existence eût jiu être aisément moins précaire et qu’elles répondaient à un besoin profond. Leur renaissance serait sans doute bien accueillie, à la condition que quelques réformes essentielles dans leur organisation et leur esprit en fassent plutôt des sociétés de jeux et de sports populaires que de lointaines parodies du régiment.

Le goût des exercices corporels et des jeux réglés de plein air sera surtout répandu dans les classes ouvrières et agricoles par les maîtres des écoles primaires ; à eux incombe la tâche de préparer les groupements d’éducation physique post-scolaires (3).

(1) Leclerc. Ihid., p. 34.

(2) Leclerc, dp. cit., p. 37.

(3) yu’on nous permette de rappeler à ce sujet quelques vues émises par nous en 1894 ;

On a trop souvent pensé que le rôle unique de l’école primaire est l'instruction des masses. Ce qui est essentiel à l'enseignement public, c’est l'éducation nationale, c’est la formation de Xêtre social dans la plus complète acception du terme. Rien de ce qui contribue à préparer l'homme moral et le citoyen futur ne doit être négligé à l’école primaire. C'est là que le caractère d’une population reçoit son orientation foncière, la direction donnée par le maître est modifiée plus tard par mille influences sociales; mais elle survit à tant de déviations et s’affirme au.x heures décisives. Nous avons vu les goûts de certains éducateurs devenir, dans maint village, le goût populaire, et lorsque, dans un milieu restreint, un seul maître a « façonné » plusieurs générations successives, nous savons quelle autorité il peut exercer par le conseil et par l’exemple.

Les jeux varient suivant les régions et même suivant les localités; il est des jeux traditionnels adaptés au caractère des habitants, des habitudes qui imposent leur ancienne tyrannie aux générations successives; il est des goûts qui tiennent au génie propre do la population, à la conformation du terrain, à la richesse publique, à l'influence de certains personnages, au voisinage des grands centres. On ne modifie que très difficilement quelques-unes de ces conditions physiques et sociales qui, en partie, déterminent la nature particulière des usages locaux ; or, les jeux doivent être placés au rang des usages locaux.

Cependant les règles traditionnelles ont une certaine flexibilité qui jiermet aux générations nouvelles de modifier la forme ancienne; la cour de l’école est chaque jour le théâtre d’une transformation de ce genre, d’une innovation introduite par un enfant ou par un groupe d'enfants à l’esprit inventif.

Pourquoi, dès lors, le maître n’agirait-il pas à la façon de ces enfants intelligents, qui réussissent à faire accepter leur conception par tous leurs camarades? S’il tentait d'introduire d’autorité un jeu nouveau, s’il attaquait de front les h.abitudes locales, son initiative serait vaine, et elle compromettrait la cause de l'éducation physique en mettant sur leurs gardes les enfants jaloux de conserver leur part de spontanéité dans leurs amusements. Parfois l’innovation semble plaire si vivement aux enfants qu’ils l'adoptent sur-le-champ avec enthousiasme ; mais l'entrain est de courte durée ; c’est un accident passager dans la vie scolaire; les habitudes anciennes reprennent violemment la place usurpée, pour un instant, par un jeu qui est, dès lors, définitivement condamné.

Nous dirons donc à l’instituteur ; « Efforcez-vous d’agir lentement sur l’esprit de vos élèves et de substituer à la tendance aux jeux désordonnés et aux exercices imprudents l'amour des jeux réglés, de l’activité définie et harmonieuse. Mais, pour exercer cette suggestion lente, il faut vous mêler aux jeux des enfants, non pour les régenter sévèrement, mais pour les guider » sans en avoir l’air », pour exciter leur aptitude à l’innovation et pour avoir vous-même droit d’inuovation. Alors les enfants accepteront do nouvelles façons do jouer; ils subiront votre influence discrète, et sur le vieux tronc local vous grefferez des espèces nouvelles. Cette façon d'.agir sur l'esprit des enfants est d'ailleurs la meilleure méthode pédagogique, quelle que soit la matière d'i’alucation. •

!/ ÉDUCATION CIlYÉlOUt: AU UOINT DE VUE SOC 10 IJUHQUE

''i. Tonies les général ions de la bourgeoisie française en ce siècle senibleiil avoir été élevées dans l’éloignement des plaisirs (|Ut* pr‘>c\ire l’activité corporelle par son plein éj)anouisseinent. 1,0 mépris mystique, platonicien, chrétien, spiritualiste du corps s’est atlirmé chez nous avec une singulière intensité malgré les progrès apparents de l’esprit laniue. Il n’est pas rare d’entendre des professeurs railler les élèves qui donnent un peu de leur temps à l’éducation physiiiue : souvent, sans doute, ces railleries vont à l’adresse de « cancres » qui ne mériteront jamais d’autre récompense qu’un prix de gymnastique; mais malheureusement les camarades en concluent qu’il ne faut point se livrer aux jeux et exercices corporels si l’on veut être un bon élève, et qu’il est déshonorant de mériter entre autres récompenses un prix de gymnastique.

Cependant l’aptitude au développement régulier des forces musculaires est loin de nous faire défaut. M. Leclerc a rappelé avec raison combien, « dans leur première enfance, les petils Français ont l’air de savoir s’amuser, combien ils sont spontanément actifs, habiles, prompts à courir, à s’ébattre en plein air ». C’est donc que notre système d’éducation, produit de nombreux préjugés, est vicieux et contraire aux tendances spontanées de notre race. 11 s’est produit un fait sociologique anormal, une inhibition regrettable de tendances sociales profondes par des tendances sociales superficielles, passagères, artificiellement établies. Violenter la nature est un principe d’éducation fort peu admissible, quoique généralement admis par les partisans de l’ascétisme : c’est de ce principe que dérivent les sentiments plutôt hostiles de la bourgeoisie française à l’endroit des jeux et exercices physiques : les besoins corporels, les fonctions corporelles, tout ce qui concerne le corps est considéré comme d’ordre inférieur; l’àme, d’origine surnaturelle, semble seule digne de tous les soins. La conséquence en est une sorte d’égoïsme intellectualiste, aussi immoral que funeste à la race.

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