II. — Développement des sentiments sociaux
L’accroissement de la force musculaire donne à l’individu avec le sentiment de la puissance une confiance en lui-même parfois excessive ; il s’ensuit un orgueil égoïste, une tendance à l’action isolée, une sorte d’insociabilité dont les manifestations sont généralement très brutales. Il importe d’obvier à ces inconvénients par un développement musculaire convenable, sans diminuer cependant la puissance physique des individus: l’éducation physique en offre le moyen. En effet, elle oppose à l’égoïsme la tendance à l'action solidaire, sans laquelle il n’est pas de jeux, pas d’exercices attrayants.
L’éducation physique doit avoir un attrait; « il faut qu’elle soit récréative » (1). L’enfant, dit le D'' Lagrange, « a besoin d’exercice et la première indication qui se présente, c’est de ne pas lui en ôter le goût. Le plaisir est nécessaire à l’enfant au point de vue de la santé physique, parce que c’est un excitant de l’énergie vitale, capable de donner une activité plus grande à toutes les fonctions de la nutrition. Il lui est nécessaire au point de vue de la santé morale, pour satisfaire à ce besoin naturel d’impressions agréables, très vif chez lui et qui, faute d’un contentement avouable, cherche sa satisfaction dans le vice. Enfin... c’est le plaisir seul qui fait de l’exercice une récréation. » L’exercice musculaire est à notre avis cependant une distraction. Activité régulière, sans contrainte ni entrave biologique ou mentale, il est foncièrement sthénique aussi bien pour l’esprit que pour le corps, et le plaisir s’y surajoute nécessairement. C’est ce qui en fait un agent de santé morale, si efficace dans tous les cas de névrose. Si, comme l’a indiqué M. Pierre Janet après Biiquet(2), on peut traiter certains malades par le bonheur (3), en leur procurant des plaisirs appropriés à leur état, on ne saurait choisir de meilleure source d’agrément que les jeux de plein air.
Ce qui décuple le plaisir, c’est de l’éprouver en commun; et les jeux et exercices physiques ont l’avantage de faire naître ce qu on peut appeler la « joie sociale », c’est-à-dire un plaisir
(1) Dr Lagrange. L Hygiène de ^exercice chez les enfants et les jeunes gens ^Alcan, 1890, 2« édit.), p. 278.
(2) Dr Janet. Névroses et Idées fixes (Alcan, 1898).
(3) Voirlexamon de cette théorie dans notre étude sur V Instabilité tnentale, (Thèse de doctorat ès lettres, Alcan, 1899.)
{(ue ressent chaque individu en tant qu’élérnent social et en conséquence du développement régulier de l’énergie sociale. Suivant la formule des moralistes anglais, la production du plaisir du plus grand nombre amène à son maximum le plaisir individuel.
Une joie sociale ne peut que devenir l’objet d’une tendance sociale, qui unit tous les individus d’une communauté dans la poursuite des mêmes fins. Tous désirent éprouver de nouveau le plaisir commun; ils emploient les mêmes moyens, un esprit collectif les anime dans chacune de leurs démarches, et comme toujours il arrive à la longue que les moyens deviennent des fins recherchées pour elles-mêmes, un grand nombre de buts communs se trouvent imposés à une pluralité d’individus; l’union se fait non plus à un seul, mais à plusieurs points de vue.
Ainsi est réalisée la solidarité des êtres moraux, la plus haute des fins sociales. En jouant ensemble, on apprend à se connaître, à s’estimer, à se secourir. La camaraderie se développe beaucoup plus au sein des jeux qu’au sein des études: généralement l’intelligence sépare, l’activité désintéressée unit.
Or, on voit trop souvent une scission profonde entre jeunes gens de localités voisines; ils se considèrent réciproquement comme <t étrangers »; l’antagonisme, sourd en général, éclate parfois : ce sont des rixes, des luttes sanglantes, de véritables batailles, dont certains ressentiments sont le prétexte, mais dont la cause profonde est dans l’orgueil local et le désir de paraître le plus fort. On ne se hait pas vraiment; mais, réciproquement, on se provoque : la sottise, ou du moins l’irréflexion, entretient cet état d’esprit qui semble héréditaire.
Le mal n’est point, à notre avis, sans remède. On peut transformer les manifestations, si l’on ne peut détruire le mobile : l’orgueil brutal peut devenir rivalité polie et même noble émulation. Mais le courant doit être dérivé à partir de sa source même. Si l’on réunissait le plus souvent possible les enfants de plusieurs localités ou de différents quartiers, ils apprendraient à se connaître et à s’estimer : un sentiment de fraternité ne tarderait pas à dominer tous les autres sentiments égoïstes ou « antisociaux ». Et si les enfants de différentes localités étaient encore conduits, par un sentiment bien naturel, à rivaliser entre eux, pourquoi ne rivaliseraient-ils pas d’adresse et d’intelligence, sur le terrain des jeux de plein air et des exercices physiques (1)?
Avec le concours des maîtres, il faudrait donc créer des fédérations scolaires en vue d’une éducation physique commune : la communauté des jeux ferait la communauté des sentiments; les rivalités brutales disparaîtraient; les jeunes gens seraient portés à s’unir, à se rechercher; et ils n’oublieraient pas le lien qui, le premier, aurait fait leur fraternité : les jeux scolaires dont ils resteraient les zélés partisans.
La solidarité scolaire aurait ainsi son prolongement dans la solidarité des jeunes gens, où germeraient de solides amitiés viriles.
Dans les jeux de plein air et les exercices physiques, riches et pauvres, savants et ignorants sont mêlés sans distinction possible, tous désireux d’oublier les inégalités sociales, tous également éloignés des haines et des jalousies qui partout ailleurs se manifestent.