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LA NATATION

Nager, sc sentir porter à la cime frangée d’argent des vagues, puis glisser dans leurs mouvantes vallées aux reflets d’émeraude, être doucement bercée à l’aide de légers mouvements au-dessus de ces flots dont on aspire à pleins poumons l’odeur fraîche et vivante, — voilà certes le plus délicieux de tous les sports.

Que de sensations il donne aux Parisiennes énervées qui vônt se retremper dans les vagues de nos plages à la mode ! Le bain devient doublement exquis pour celles qui savent nager et peuvent ainsi se dispenser de cet exercice, parfois un peu ridicule, qui consiste à sautiller le long d’une corde au-dessus d’un pied d’eau, à dix mètres des cabines.

Lorsque nos jolies nageuses se sont aventurées un peu loin, le sentiment même du faible danger

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qu’elles courent devient pour elles une sorte de plaisir que nous ne leur conseillons pas !

Si pour se reposer elles font la planche — autant que leur permettent leurs formes — c’est encore une sensation particulière et délicieuse.

Mollement couchées sur la vague, la tête renversée, les yeux tantôt demi-clos, tantôt admirant les teintes bleues et blanches du ciel, elles se sentent comme caressées par le flot qui les soulève et les berce.

Plus calmes, plus tranquilles, les bains de rivières ont aussi leurs sensations spéciales. À défaut du doux balancement de la vague et de la brise grisante de la mer, ils donnent une plus vive impression de fraîcheur, de repos et d’apaisement.

A l’agréable joindre l’utile, la natation remplit à souhait ce but idéal. La natation — mot un peu lourd pour désigner un tel sport — unit à une distraction hygiénique, exerçant tout l’organisme, de précieux avantages sur lesquels il est inutile d'insister.

Dans toute famille habitant auprès de la mer ou d’une rivière, on devrait faire apprendre aux enfants des deux sexes un sport qui leur permet, s’ils tombent dans l’eau, de se tirer d’atfaire, et aussi de porter

secours « à leurs semblables » , suivant l’expression consacrée.

La conformation de la femme contribue à lui rendre les mouvements de la natation relativement faciles.

Les exploits retentissants de quelques nageuses, en ces dernières années, dans de grandes épreuves comme la traversée de Paris — ou même de la Manche — ont fait naître de nombreuses vocations.

Beaucoup de jeunes filles et de jeunes femmes se sont mises à cultiver la natation. Il s’est même fondé, en 1906, un club de nageuses, L'Ondine , sous la présidence de l’aimable Mme Thirion; viceprésidente, Mme Saint-Ouen; secrétaire, Mme Mortier; secrétaire adjoint, M,le de Necker; archiviste, Mme Ferrand; archiviste adjoint, Mme Pernot; trésorier, Mme Boulmer; trésorier adjoint, Mrae Geoffroy.

(Un club sportif féminin, c’est une rareté, en France !)

Des concours spéciaux accentuent ce mouvement. Ils existaient depuis assez longtemps déjà ; mais ils prennent une importance nouvelle, comptent plus d’engagements, attirent plus de monde.

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Ce fat à l’imitation d’une mode anglaise que des épreuves aquatiques « pour dames » se créèrent à Paris, il y a plus de vingt-cinq ans.

En France, et surtout à Paris, les concours organisés, même en hiver, depuis la création de grandes piscines chauffées, ont révélé des nageuses émérites.

Dans les établissements de bains pour dames, le nombre des nageuses est en forte proportion, plus de la moitié. Quelques-unes plongent à merveille et vont chercher au fond de l’eau des assiettes, des soucoupes et même de plus petits objets (4).

Parmi les établissements de bains sur la Seine, celui du pont Solférino a compté comme nageuses émérites, Mmes de Montgomery, A. Daudet, Ed. Pailleron, Madeleine Godard, etc.

Toutes les habituées de cet établissement prennent des leçons de natation. Quel plaisir et quelle émotion lorsqu’elles peuvent enfin affronter le « grand bain » et glisser au-dessus de quinze pieds d’eau !

Celles surtout qui sont sur le point d’aller aux bains de mer se hâtent de se perfectionner comme nageuses.

Après la saison de Deauville, de Dieppe, de

(1) Pour protéger leurs cheveux, les baigneuses portent des bonnets de caoutchouc ou des coiffures spéciales appelées « marmottes ».

Dinard ou d’autres plages à la mode, elles reviennent encore prendre quelques bains d’eau douce. C’est à ce propos que l’une d’elles disait un jour en riant : « Ma foi, il faut bien nous dessaler ! » Ce mot, dit avec une petite moue gentille, est resté légendaire dans les établissements à fond de bois.

Actuellement, celui que nous venons de citer compte parmi ses habituées, chaque saison, la vicomtesse de Bonnemain, Mme Benda, belle-mère de Mme Simone Le Bargy, Mme Thirion, etc...

Mme Richard, femme du directeur de l’établissement, est une nageuse de premier ordre.

N’oublions pas Mme Hofer, l’heureuse cantinière que la fortune favorisa lors du tirage de la loterie de la Presse.

Quand elle plonge, on est tenté de dire : « Un million qui tombe ! »

En hiver, on sait que la natation ne chôme pas à Paris, grâce aux piscines. Là, un jour par semaine est exclusivement réservé aux dames.

Pour les leçons de natation, dont une dizaine suffit d’ordinaire, on emploie surtout le système classique qui consiste à soutenir 1’ « élève » par une

corde attachée à une ceinture de sangle (munie d’anneaux) qui entoure la partie supérieure de la poitrine. Le haut de la corde est fixé à un petit appareil appelé familièrement «potence », près duquel se tiennent les maîtres baigneurs.

Vous voilà averties, Mesdemoiselles : vous

serez «attachées à la potence » jusqu’à ce que

vous puissiez évoluer comme des sirènes.

Avant d’être mise à cet appareil spécial, on fait répéter « à sec », debout ou assise sur un siège, les trois mouvements de la brasse. (La figure 29 en donne un exemple.)

Lorsque vous saurez bien exécuter ces trois mouvements dans l’eau, après avoir été attachée à la potence, on n’emploiera plus cet appareil désormais inutile; mais on ne vous laissera d’abord évoluer qu’attachée à la ceinture par une longue corde tenue par le maître baigneur.

Puis on enlève la corde; seulement le maître baigneur tient près de vous une longue perche, que vous pouvez saisir à la moindre fatigue, à la moindre défaillance (Fig. 33).

Enfin, vos preuves faites, on vous laisse évoluer sans toutes ces précautions.

I/emploi des ceintures de liège n’est pas considéré comme pratique pour apprendre à nager. Cet

Fig. 29. — La leçon « à sec ».

La débutante porte la coiffure dite « marmotte ».

Fig. 30. — On vous attachera .à la a potence »; et, dans le « grand bain », vous exécuterez d’abord le premier mouvement de la brasse.

Fig. 32.

— Troisième mouvement de

la brasse.

Clichés Boisdon.

accessoire enlevé, il y a une sorte de désarroi chez la débutante.

Ajoutons qu’il est préférable de n’avoir pas commencé à apprendre à nager en mer, où les mouvements sont simplifiés en raison des vagues et du poids plus lourd de l’eau. Vous seriez déroutées en voulant nager ensuite en rivière.

Très peu de nageuses parisiennes aiment à plonger en « piquant une tête ». En revanche, les plus fortes aiment beaucoup se réunir par groupe de cinq ou six et se jeter toutes ensemble à l’eau, les pieds en avant, toutes droites.

Elles s’amusent aussi à «faire le radeau », c’està-dire à nager ou plutôt à flotter à la suite les unes des autres, chacune s’appuyant des mains sur celle qui la précède, la première seule nageant à la fois des mains et des jambes.

La nage classique à la brasse et la nage sur le dos sont les plus pratiquées dans les établissements pour dames.

Quelques habituées cultivent la coupe parisienne.

La nage sur le côté, « à la marinière, » devient plus répandue,

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lin des nouveaux genres de natation importés d’Amérique, le « trudgeon » ne convient guère aux femmes en raison des effets de force qu’il demande. 11 n’est pas favorable à leur grâce et paraît trop dur pour elles.

L’ « over arm stroke » , qui permet également d’aller vite, leur conviendrait mieux; il commence à être pratiqué par des nageuses déjà expertes en d’autres procédés, telles que Mlle A. Sadoux, qui a gagné plusieurs épreuves importantes.

Aux concours de nageuses organisés dans les piscines ou en rivière, le programme est savamment varié et comprend des courses de vitesse, de résistance, de plongeon et de sauvetage.

Nous avons vu un de ces concours organisé, au mois de juillet, dans la Seine, près de Billancourt. L’épreuve était un peu gâtée au point de vue plastique, par l’essai d’un costume insubmersible en baudruche, qui donnait aux nageuses les mieux faites un petit aspect de baleines échouées.

D’autres concours ont paru plus séduisants à ce point de vue.

Dire toutes les lauréates des derniers concours, à Paris et en province, ce serait trop long ; d’ailleurs, beaucoup d’entre elles, trop modestes, ne laissent mettre que leurs prénoms sur le programme.

Labiche avait dit dans Cêlimare le bien-ciimé : « Modeste comme tous les plongeurs ! » Les plongeuses leur rendent des points.

Les incidents comiques ne manquent point aux concours de nageuses. Quelques spectatrices, en toilette de ville, se laissent tomber à l’eau, comme par accident, après une petite bousculade simu-

lée. Des cris d’angoisse s’échappent de tous côtés, mais bientôt on voit reparaître à la surface de l’eau les prétendues victimes qui, touten nageant, enlèvent la robe légère recouvrant un costume de baigneuse.

Ce genre de plaisanterie est devenu d’ailleurs un

peu banal au moins pour les habituées du

Nouveau-Cirque.

A un point de vue plus sérieux, les expériences indiquées dans les concours de nageuses sont certes utiles et, il est bon de constater qu’un certain nombre de femmes ont accompli d’habiles et courageux sauvetages.

Rappelons, par exemple, que Mlle de La Gatinerie, devenue la comtesse André Mniszek, sauva deux enfants en pleine rivière, acte qui fut récompensé par une double médaille de sauvetage.

Une femme a eu la hardiesse, en 1901 et 1902, de tenter à la nage la traversée de la Manche.

Elle voulait réussir là où Holbein et Holmes venaient d’échouer.

C’est une Viennoise, la baronne Walburga de Isacescu, veuve d’un Roumain. Sa hardiesse faillit bien être couronnée de succès. Du reste, Mme de Isacescu, qui est douée par la Nature d’une musculature remarquable, se maintient dans un état permanent d’entraînement parfait. Elle accomplit de très longs trajets dans les dangereux courants du Danube ; elle s’y ébat pendant de longues heures, en traînant derrière elle un petit sac de caoutchouc où ses vêtements sont renfermés.

Un de nos confrères du Journal , qui venait d’interviewer Mme de Isacescu, a donné les détails suivants sur les précautions qu’elle prend avant de tenter une épreuve d’importance.

La question capitale, dans une épreuve de longue durée, est d’empêcher la déperdition de la chaleur du corps. Dans ce but, les grands nageurs, à l’imitation de Webb, s’enduisent abondamment la peau d’huile de marsouin. Notre amie, Mme de Isacescu, elle, préfère le saindoux. Tous les goûts sont dans la nature. Les marins de Calais qui portèrent Webb dans une voiture, à la fin de sa tra-

Fig. 33. — Mesure de précaution pour une débutante, délivrée de la « potence », mais accompagnée à la perche.

Fig. 34. — La nage sur le côté, à la « marinière »

Fig. 35. — La « coupe ».

Dans les figures 30, 31, 32, 33, Mme Richard a joué le rô'.e d'une débutante, et a été attachée à la potence par son mari. En réalité, c’est une nageuse fort remarquable; dans les figures 35 et 36 elle nage à la coupe et à Xover arm stroke.

Fig. 36. — h'over arm stroke (premier mouvement).

Clichés Boisdon.

versée mémorable, déclarèrent qu’en touchant sa chair ils avaient cru poser leurs mains sur un bloc de suif glacé.

Certains champions comme Holbein et Mme de Isacescu, protègent leurs yeux contre l’action irritante de l’eau de mer en s’adaptant un masque ou des lunettes spéciales. Mais Webb n’était muni de rien de ce genre, et Holmes, lui aussi, a le visage et les yeux découverts toutes les fois qu'il nage en mer.

Mme de Isacescu se distingue plutôt par l’endurance, la résistance que par la vitesse.

Il nous reste à signaler les exploits de Miss Kellermann, de Mlle Frauendorfer, de Miss Herxheimer et de Mlles Cécile et Marthe Robert, qui ont pris part aux épreuves de la traversée de Paris à la nage.

Le 15 juillet 1906, parties du Pont National à 8 heures. Miss Kellermann (Australienne), et M,le Frauendorfer (Autrichienne), sont arrivées en même temps au viaduc d’Auteuil à 11 h. 59' 3".

Elles avaient mis 3 h. 59' 30" pour accomplir un trajet de 11 kil. 620, à une vitesse moyenne de 2 kil. 905 à l’heure.

Elles ont été classées 7e et 8e après six concurrents du sexe fort.

Danslamêmeépreuve, Miss Herxheimer(Anglaise), a été classée 10°. Elle avait fait le trajet en 4 h. 58'.

Ces demoiselles concouraient comme professionnelles. ' - - • *

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Mlles Cécile et Marthe Robert ont plus brillamment encore pris part à une autre épreuve où elles concouraient comme amateurs.

Elles sont ouvrières horlogères, mais filles d’un professeur de natation, qui enseigne son art sur les bords du lac de Neuchâtel; là, elles se sont distinguées de bonne heure.

A l’âge de seize ans, MUe Marthe Robert a traversé le lac (7 kil. 600) en 3 h. 40'.

En 1905, elle recommença cette traversée avec sa sœur, et toutes deux firent le parcours en 2 h. 50'.

Un de nos confrères des Sports, auquel nous empruntons ces détails, ajoute :

« Depuis, elles ont fait des progrès considérables , s’entraînant quotidiennement , même en hiver, par les temps les plus froids, où elles se jettent à l’eau pour faire un 100 mètres à toute vitesse. »

Elles furent classées comme il suit dans la traversée de Paris à la nage pour amateurs, organisée le 29 juillet 190G, sous le patronage du Journal et des Sports (épreuve gagnée par le champion anglais Jarvis, de nouveau vainqueur en 1907).

Mlla Marthe Robert, qui avait alors seize ans et demi, fut classée 10e, ayant fait le trajet en

3 h. 20' 1 " ] sa sœur Cécile fut 12e (3 h. 35' 36") (1).

Une Française, Mlle Marvingt, conquit la 15e place en 4 h. Il' 25". C’est la première de nos compatriotes ayant eu l’honneur d’accomplir une pareille traversée. Mmg de Isacescu fut 17e en 5 h. 40', ce 'qui constituait encore une performance certes remarquable comme fond sinon comme vitesse.

Et nous n’en demandons pas tant à nos aimables lectrices !

(1) Toutes deux ont pris part également à la traversée de Paris à la nage le 2l juillet 1907.

Elles nagèrent un peu moins vite qu'en 1906.

Dans l’épreuve entre professionnels organisée le 7 juillet 1907, une Anglaise, Miss Johnson, fit le même trajet en 3 h. 10'; mais le courant était sensiblement plus fort ce jour-là.

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