LE TIR AU PISTOLET
Êtes-vous prête? — Oui. — Feu! Un, deux, trois !
Et souvent la balle faisait mouche ou brisait la poupée en dix morceaux, lorsque c’était la princesse Ghika — ou telle autre tireuse renommée — qui s’exerçait chez Gastinne-Renette, et y remportait des médailles.
Cette fine arme de tir, le pistolet, qui fait éprouver, dès qu’on s’y exerce un peu, un plaisir spécial de la main et des yeux, convient d’ailleurs à merveille à la finesse du doigt et du coup d’œil féminins.
Le tir de l’avenue d’Antin compte de nouvelles « lauréates » ; et il en compterait davantage encore si nombre de Parisiennes, par excès de modestie, ne se bornaient à s’exercer chez elles, en des « tirs de salon » ou en des stands particuliers
installés surtout à la campagne. Quelques-unes ne vont jamais se promener ou chasser sans se munir d’un pistolet ou d’un revolver.
Mlla Louise Abbema, par exemple, porte toujours, lorsqu’elle va chasser, un revolver à la ceinture, et parfois elle s’exerce avec cette arme, entre deux coups de fusil.
Il paraît même qu’elle accomplit un jour l’exploit suivant, en compagnie de Mrae Sarah Bernhardt, autre tireuse exercée.
— Cueille-moi donc cette fleur, disait Sarah Bernhardt en désignant une rose. M"e Abbema prit son revolver, visa la tige de la rose, et la coupa net, « sans effeuiller la reine des fleurs », comme on dit au Palais-Royal.
Sarah Bernhardt eût désiré tout un bouquet cueilli de la même façon ; mais Mlle Louise Abbema déclara, par modestie sans doute, qu’elle était incapable de recommencer un pareil exploit.
Un fait assez curieux, c’est que le tir au commandement — pratiqué d’ordinaire en vue du duel — a été longtemps cultivé aussi bien que Le tir au visé par nos modernes tireuses de pistolet.
l’éducation physique et sportive
Songeaient-elles par hasard à renouveler certains combats restés légendaires ?
« On parle à Paris, contait Gui Patin, dans ses mémoires, de deux dames de la cour qui se sont battues en duel à coups de pistolet. Le roi a dit, en riant, qu’il n’en avait fait défense que pour les hommes. »
La plus curieuse rencontre de ce genre fut celle de la marquise de Nesle et de la comtesse de Polignac, sous la Régence. Le duc de Richelieu n’était pas étranger à leur querelle.
La comtesse de Polignac avait une habileté reconnue au pistolet ; par courtoisie, ce fut l’arme que proposa la marquise de Nesle.
La comtesse ne voulut pas être en reste de courtoisie, et, une fois sur le terrain, elle dit à son
adversaire de « tirer la première » Vingt ans
avant Fontenoy, le mot était d’autant plus joli.
Mme de Nesle tira la première et atteignit une
branche d’un arbre voisin.
— La colère fait trembler la main ! dit Mme de Polignac. Fdle visa et coupa le bout de l'oreille droite de la marquise qui, de saisissement, s’étendit de tout son long.
Sous la Restauration, au temps des bretteurs,
plusieurs femmes allèrent sur le terrain, aussi bien au pistolet qu’à l’épée.
En mai 1828, une femme se battit au pistolet avec un garde du corps qui, sans doute, eut la courtoisie de tirer en l’air.
Le même mois, à Strasbourg, une Française et une Allemande, que courtisait toutes deux un jeune peintre, échangèrent en son honneur deux balles « sans résultat ». On raconte que les rivales s’étaient rendues sur le terrain avec des témoins de leur sexe. Je me plais à croire, du reste, que des hommes n’eussent pas accepté.
Un duel de ce genre eut lieu en 1875, paraîtil, entre deux jeunes femmes de Bordeaux.
On cite d’autres exemples.
Est-il besoin de protester? Un duel sanglant entre jolies femmes, ce serait une sorte de profanation. Si ces dames veulent jouer à la poupée de tir, que ce soit sans arrière-pensée et sans être tentées d’abuser de leur force contre nous ou contre ellesmêmes, ce qui est encore plus grave.
Le revolver surtout, Mesdames, n’v touchez pas, à moins que vous n’ayez affaire à MM. les cambrioleurs, gent devenue trop nombreuse et trop hardie !
l’éducation physique et sportive
Parmi les tireuses de pistolet, citons d’abord celles qui ont obtenu des médailles d’argent au tir de l’avenue d’Antin.
Si l'on peut: s’étonner que des femmes aient obtenu un pareil succès, c’est qu’il demande encore plus de patience que d’habileté.
Les premières inscrites au tableau d'honneur sont : Mmes la princesse Ghika, comtesse Tyskiewicz, comtesse des Voisins, Milbank et Emma Mac Swiney.
La princesse Ghika obtint deux médailles d’ar- .gent : l’une pour quinze poupées cassées de suite, au visé ; l’autre pour neuf poupées cassées en douze balles, au commandement.
La comtesse Tyskiewicz conquit deux médailles d’argent, pour les mêmes tirs que ceux de la princesse Ghika.
C’est au commandement surtout que se distingua la comtesse des Voisins.
Elle obtint la médaille d’argent pour neuf poupées cassées en douze balles.
Mme Milbank a gagné deux médailles d’argent au visé et au commandement.
Mino Emma Mac-Swiney a obtenu la médaille d’argent pour quinze poupées cassées au visé.
Dans ces séries de quinze poupées, ce sont les
cinq dernières et surtout la quinzième qu’il est si
difficile de ne pas rater.
Une seule balle mauvaise, tout est à recommencer ; on y pense malgré soi, et cela suffit à déranger la main, à rendre la vue moins nette.
Que de séries recommencées, et quelle persistance suppose souvent une médaille de tir ! On voit du reste des tireurs très connus qui ne l’obtiennent pas, faute de patience.
Plus récemment, se sont distinguées Mmes la princesse Murat, marquise de Lafont, baronne de Castex, comtesse de Francqueville, comtesse de Sommyèvre, Allibert, Mlles Roger, etc.
M'ne Paul Gastinne-Renette est également une des plus habiles tireuses de la maison.
La mode n’est plus, parmi elles, de tirer au commandement.
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Une des dernières médaillées, par ordre de date, est MIle Rachel Boyer, l’ex- pensionnaire de la Comédie-Française.
Elle a démoli à coups de balles je ne sais combien de poupées, d’œufs et d’assiettes.
Avec un adversaire aussi redoutable qu’elle, il faudrait, à la veille d’un duel, faire son testament, ou user de stratagème, comme l’ingénieux Marseillais qui avait parié de se battre au visé, sans être atteint, avec un de ces tireurs professionnels qui accomplissent, dans les music-halls, des exploits rappelant, à une autre arme, ceux de Guillaume Tell.
Sur le terrain, lorsque le directeur du combat commanda : « Feu ! » le Marseillais leva son chapeau, laissant paraître au-dessus de sa
tête un œuf de tir, que son adversaire visa
machinalement, entraîné par une habitude professionnelle. L’œuf fat cassé, au milieu bien entendu. Quant au Marseillais, il tira généreusement en Fair, comme il eût fait également, par galanterie, dans un duel avec M1Ie Rachel Boyer.
Les tragédiennes n’ont pas dédaigné de s’exercer
au pistolet. Autrefois, on citait Rachel. Aujourd’hui, une des plus habiles est, avons-nous dit, Mme Sarah Bernhardt.
Elle s’est souvent exercée au tir installé près de son ancienne villa de Sainte-Adresse, — un nom qui devait l’inspirer. Elle a cultivé tantôt le pistolet, tantôt la carabine, et a réussi des cartons surprenants : le tir au sanglier, les cibles mobiles lui convenaient également.
L’Opéra-Comique, qui la posséda peu de temps, a compté en MIle Harding, une fine tireuse de pistolet ; c’était aussi une escrimeuse vraiment bien douée.
N’oublions pas une actrice, qui eut une certaine notoriété au temps de la création du Petit Duc : il s’agit de MUe Piccolo.
On raconta un beau jour, dans les faits divers, que Mlle Piccolo, armée d’un revolver, avait tenu en respect et fait arrêter deux voleurs qui pénétraient dans sa villa de Nogent-sur-Marne.
A la bonne heure ! C’était un excellent exemple à suivre dans la banlieue parisienne, chère aux cambrioleurs !
Plus récemment s’est révélée comme tireuse de pistolet, M"e Cassive, des Nouveautés.
Fig. 47.