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Le Siècle, 4 février

à la Société de secours mutuels comme les bataillons scolaires les faisaient jouer alors aux soldats. C'était là la première réponse qui venait à l'esprit, et celle dont M. Cave ne se contenta pas. Il savait qu'il existait depuis quelques années dans nos écoles des « caisses d'épargne scolaires » ; aujourd'hui encore l'institution ne fonctionne guère que dans un quart de nos établissements. Et savez-vous quelle est la somme inscrite à ces livrets d'écolier? Une bagatelle : treize millions de francs! C'est l'œuvre de M. de Malarce, un de ces hommes comme il y en a encore, qui consacrent leur vie jà une idée, estimant que ce n'est pas trop d'une vie d'homme poar réaliser sur un point donné -de la société' un seul petit progrès pratique, imperceptible élément de la grandeur nationale.

« M. Cave avait pensé plus d'une fois à M. de Malarce, et ce bel exemple l'avait stimulé. Si l'écolier français est capable d'apprendre l'épargne, pourquoi ne le serait-il pas d'apprendre en même temps la prévoyance et même la prévoyance à long terme? Épargner, c'est bien; prévoir et prévenir les mauvais jours, s'assurer contre la maladie, contre l'indigence de la vieillesse, ne serait-ce pas mieux encore? La caisse d'épargne mène ainsi à la caisse des retraites. Mais comment songer à se procurer une pension de retraite, même minime? Il n'y a qu'un moyen, c'est de s'associer, c'est de mettre en commun ces petits sous qui, bien groupés et bien placés, deviennent avec le temps de si grosses sommes.

« Voilà donc trois idées qui se tiennent : épargne — prévoyance — mutualité. Pourquoi n'essaierait-on pas de les mettre en jeu, toutes trois ensemble, dans une œuvre pratique où l'enfant découvrirait de bonne heure, par lui-même, et en petit d'abord, la puissance de l'épargne et celle de l'association?

« Telle était linvention de M. Gavé : ajouter au livret d'épargne le livret de retraite et le livret de secours mutuels, le tout à l'école et entre écoliers. Restait à trouver la forme pratique. M. Gavé, en homme qui connaît les affaires, ne se laissait pas effrayer par la petitesse des chiffres. Il voulait créer (le titre dit bien ce qu'il veut dire) une Société scolaire municipale de secours mutuels et de retraite du XIX^ arrondissement. Et d'avance il la voyait fonctionner, la décrivait. En voici l'esquisse :

« Les « sociétaires » — on peut l'être à partir de l'âge de trois ans — prennent (ou leurs parents prennent pour eux) l'engagement de verser 10 centimes tous les lundis.

« Que deviennent ces 10 centimes?

« Ginq centimes sont attribués à la caisse de la société et forment un fonds commun;

« Ginq centimes sont affectés à la constitution du liçret personnel de retraite qui reste la propriété de chaque sociétaire.

« Voilà les deux parts faites : l'une à l'intérêt personnel, l'autre à la solidarité.

« Le fonds commun est proprement le fonds de secours mutuels, celui qui permet à la société de venir en aide aux familles, en cas de maladie de l'enfant, par une indemnité de 50 centimes par jour. Vu le grand nombre des membres, les 5 centimes affectés au fonds commun sont plus que suffisants. Ils laisseront, en général, un assez large excédent. Get excédent, augmenté des dons faits à la Société par des membres honoraires et autres protecteurs, est versé chaque année, tous frais payés, à la caisse des Dépôts et Gonsignations, au compte des fonds inaliénables; il constitue un capital de retraite inaliénable, qui permettra de servir des retraites de droit aux sociétaires âgés de

cinquante-cinq ans et comptant quarante ans de société.

« Ainsi fructifie ce premier petit sou des enfants, celui qu'ils mettent de côté, non pour eux-mêmes, mais pour ceux qui en ont besoin. C'est encore de la charité, si l'on veut, mais non plus aveugle, désordonnée et précaire; c'est la charité organisant le secours, la charité substituant l'assistance mutuelle à l'aumône, groupant ses ressources pour les rendre efficaces, agissant sous cette forme de solidarité prévoyante qui ôte au subside donné tout caractère humiliant pour qui le reçoit, tout prétexte à orgueil pour qui le donne.

« Quant à l'autre petit soude nos écoliers, il est bien à eux : c'est le sou de l'épargne, mais de l'épargne en vue de la retraite. Dès que le petit sociétaire a atteint par ses versements un capital de 5 francs, c'est-à-dire au plus tard, à partir de son centième versement hebdomadaire — si parents, parrains ou autres ne viennent pas l'aider à franchir plus vite les étapes — on lui constitue un livret personnel de retraite à capital réservé. Le voilà pris dans le bon engrenage de l'épargne et de l'assurance. A l'âge où les tentations vont venir^ au départ pour le régiment ou au retour, il ne peut pas, comme dans le cas de dépôt libre à la caisse d'épargne, retirer et gaspiller son pauvre petit pécule. Un peu plus tard, quand il lui arrivera de retrouver ce livret, qui lui rappellera tant de souvenirs d'enfance, qui sera comme un morceau de sa vie, il ne résistera pas à un bon mouvement qui sera de reprendre et de continuer ses versements pour grossir son petit avoir.

« De sorte que tous les avantages de la caisse d'épargne se trouveront cumulés avec ceux de la caisse de retraite sans préjudice de ceux de la Société de secours mutuels...

« A mesure que mon interlocuteur exposait le méca-

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nisme de son association, ajoute M. Buisson, je Técoutais avec plus d'intérêt. Je me disais tout bas : voilà un homme de bien. Naturellement, je lui fis obtenir l'autorisation qu'il demandait de s'adresser aux instituteurs et d'essayer de les convertir.

«... Quelques années se passèrent : débuts modestes, tâtonnements laborieux. Puis un jour M. Gavé réunit chez lui plusieurs maires de Paris pour leur exposer les résultats qui commençaient à poindre. Il fit quelques conversions. Peu à peu le rêve avait pris corps, les chiffres grossissaient, la Mutualité scolaire du XIX' arrondissement atteignait la dixième année de son obscure existence avec un capital social de 87.000 francs. Aujourd'hui il est de 228.000 francs pour 3.725 sociétaires. La Société a payé 77.000 francs pour journées de maladie et secours divers. Grâce au jeu de la loi du 1" avril 1898 qui applique aux mutualités scolaires toutes les faveurs accordées aux autres Sociétés de secours mutuels, grâce à la subvention du Gouvernement égale à un franc par tête de sociétaire, plus un quart des sommes versées, grâce à l'intérêt garanti par l'État qui continue d'être pour ces sociétés de 4 1/2 ^, — les sociétaires se trouvent avoir placé leurs économies, comme le démontre spirituellement M. Gavé, au taux de 9 ^ par an. »

M. Gavé ne se contenta pas d'avoir doté le XIX' arrondissement de Paris de semblable institution : il résolut de vulgariser l'idée et de faire créer dans chaque école publique une mutualité; aussi, ayant pris sa retraite, il se dévoua entièrement à cette mission; il fit et refit son tour de France, « allant prêcher partout la bonne nouvelle, n'épargnant ni son temps, ni sa bourse ni sa santé * ». Ses efforts n'ont pas été vains puisqu'ils

1. En 1898-1899, les Sociétés de secours mutuels et d'assistance entre enfants ont été l'olijet d'une propagande métliodique qui a été conliée

ont déjà réussi à grouper quatre cent mille jeunes gens qui ont mis de côté plus à^un million d'économies. N'avions-nous pas raison de dire qu'il y avait dans l'initiative et dans l'activité de M. Gavé une haute leçon? Nous ignorons quelles sont ses convictions; il est possible, il est même probable qu'elles diffèrent des nôtres. Mais nous tenons à rendre complète justice à celui qui est peut-être l'adversaire de nos idées ; nous voulons saluer en lui l'homme qui a su réaliser une grande œuvre, cette œuvre ne fût-elle pas celle que nous aurions souhaitée.

Les patronages scolaires. — La campagne 1898- 1899 marque un nouvel accroissement pour ce mode de groupement, mais, comme pour les autres institutions complémentaires de l'école (sauf les mutualités). le progrès va se ralentissant. Les chiffres suivants que nous empruntons au rapport de M. Edouard Petit rendent manifeste ce ralentissement :

En 1894-1895, il y avait 34 patronages

Et en 1898-1899, il y en a 986, soit de garçons, soit de filles, ce qui donne les accroissements suivants :

En 1896 : gain 374 patronages

Là encore, on peut dire qu'on semble s'approcher de la limite maximum ^ .

à douze professeurs de l'enseignement secondaire qui sont allés faire des conférences aux instituteurs, aux élèves et aux familles.

1. Sur les patronages non confessionnels, il faut lire le très remarquable rapport présenté par M. Petit de Julleville, au Congrès de Besançon. Cf. Compte rendu du Congrès de Besançon, p. 292 et sq.

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Les Petites A. — Pour les w petites A », c'est-à-dire pour « les associations d'anciennes et d'anciens élèves » des écoles primaires, on constate pareil phénomène : il y a progrès, mais progrès ralenti si on le compare au progrès des années précédentes. Voici en effet les chiffres officiels :

En 1895-1^00. il y avait 622 « Petites A • 1896-i6J7 — 1.550 —

Et, en 1898-1899, on en accuse 3.761 : ce qui donne pour les gains successifs les chiffres suivants : 928; 1.229; 982.

M. Edouard Petit, tout en déclarant que « la prospérité des « Petites A » ne cesse de s'affirmer », a cru cependant nécessaire dindiquer « quelques dangers qui pourraient les menacer ». Voici ce qu'il écrit à ce sujet, et ce qu'il faudra lire en ayant soin de regarder entre les lignes : « Il est utile, pour que les « Amitiés » exercent dans sa plénitude une heureuse influence, qu'elles aient pour siège lécole, pour lieu de réunions l'école, qu'elles puisent leurs inspirations dans l'école. L'entente doit être maintenue très étroite entre les « Amitiés », les bureaux et l'institutrice, l'instituteur. Xon qu'il y ait lieu d'assurer la suprématie à une influence plutôt qu'à une autre. Une manière d'équilibre est à établir entre les deux pouvoirs qui, par les statuts, doivent être mis en présence... » Et plus loin, M. Edouard Petit dit encore : « Il convient aussi que les « Petites A » aient soin de ne pas s'engager dans les querelles locales des partis. Elles recueilleraient parfois des avantages passagers qui se traduiraient peu après par des dommages durables. Elles joueraient même leur existence à prendre parti dans les luttes où l'on a trop intérêt à les engager pour qu'elles n'en

éprouvent pas une salutaire défiance. On ne saurait trop leur conseiller, là où les compétitions des factions rivales sont vives, détenir, sans acception de nuances, la balance égale dans le choix des membres d'honneur, — si tant est que ce choix s'impose, — entre tous les amis de l'enseig-nement laïque et républicain. »

Nous disions qu'il fallait lire entre les lignes qui précèdent pour mieux apprécier le bien-fondé des conseils donnés par l'enquêteur officiel : il est bon, en effet, de se souvenir des discussions qui se sont jadis élevées en plein conseil municipal de Paris ^ et qui ont révélé comment certains patronages comprenaient la neutralité; on ne doit pas également perdre de vue que, dans beaucoup de communes, l'instituteur est devenu l'agent du parti radical et que la chose n'a pas été du goût de tous les modérés ^. On comprend donc les inquiétudes des promoteurs du mouvement post-scolaire : un grand danger menace leur œuvre, et ce danger augmenterait le jour oîi, dans le Parlement, s'accentuerait la division entre le centre et la gauche avancée.

En 1898, à Saint-Etienne, se réunissait le premier Congrès des « Petites A ». L'année suivante, les 21 et 22 mai, avait lieu le second Congrès : 320 sociétés avaient envoyé des délégués et les séances, sous la présidence du recteur, M. Compayré, se tenaient au Palais de l'Université « pour montrer nettement quels liens étroits relient les divers ordres d'enseignement ^ ».

, Deux mois plus tard, le dernier dimanche de juillet,

t. Nous les avons racontées dans la o« édition d'Au sortir de l'école, page 186, note i.

2. Cf. l'École d'aujourd'hui, par M. G. Goyau, Perrin, éditeur.

3. Cf. le Radical, 25 mai 1899. Les vœux adoptés ont été reproduits in extenso dans la Revue Après l'École (juin 1899) et dans le Bullelin de la Ligue de l'enseignement (juin 1899).

au « Théâtre des fleurs », les « Petites A « et les patronages laïques de Paris prenaient part à une « Fête de l'adolescence » dont les contribuables d'ailleurs ont fait tous les frais. On peut en lire le récit enthousiaste dans la Revue pédagogique '.

Le narrateur officieux termine en déclarant qu'en 1900 la solennité doit être « élargie aux vastes proportions qu'elle comporte » et qu'elle doit devenir « la Fête de l'adolescence ouvrière et rurale pour la patrie tout entière ». « En 1900, dit-il, au printemps plutôt qu'à l'été, peu après l'ouverture de l'Exposition, dans une Fête de l'adolescence, Paris pourrait établir un lien moral, un lien d'affection entre les cinq mille groupements qu'au Nord, au Midi, sur toute la surface du territoire, a fait éclore, en riche floraison, le sentiment de la solidarité et de l'aide mutuelle, enfin gravé dans les intelligences et dans les cœurs -. »

Les collaborateurs des œuvres post-scolaires. — Le rapport de M. Edouard Petit exprime sur ce point un vif contentement. L'éducation populaire a trouvé en 1898-1899 de nombreux collaborateurs... Un véritable mouvement d'opinion s'est nettement manifesté en faveur des institutions post-scolaires. Il s'est affirmé par l'extension universitaire. Il s'est traduit par un afllux toujours croissant de conférenciers, par des adhésions toujours plus fréquentes aux comités des sociétés d'instruction, des « Petites A », des patronages, par l'entrée en scène des mutualistes qui ont lié connaissance avec l'école et son lendemain et qui, par leur nombre, leur influence, leur esprit de persistance, apporteront une contribution toujours plus efl'ective à « l'action nécessaire ».

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