COMMENT L'ON FONDE ET COMMENT L'ON DIRIGE UNE ŒUVRE RURALE
Voici d'abord M. l'abbé H. Quillet qui, dans une excellente revue d'action, le Clergé et les Œuvres, nous apprend comment l'on procède à la campagne, et comment l'on dirige une œuvre de jeunesse. II y a beaucoup à prendre dans ces notes si vivantes et si vécues :
Le lundi 21 août, j'assistais à une assemblée de prêtres qui s'étaient réunis à l'occasion de la retraite ecclésiastique pour parler des patronages de jeunes gens à établir dans les paroisses rurales et de la préparation que devait s'imposer le clergé, pour se rendre capable de diriger les diverses œuvres populaires.
La réunion s'est tenue sans apparat aucun ; il s'agissait de parler familièrement sur le projet proposé, les uns pour indiquer ce qu'ils avaient fait, les autres pour demander des avis, ou faire des réflexions pratiques.
Après la prière d'usage, le président retrace, en quelques mots, la situation faite actuellement au clergé, situation qui réclame un travail nouveau.
Parmi les œuvres qui s'imposent viennent en première ligne les œuvres de jeunesse, parce que c'est par la jeunesse qu'on peut préparer l'avenir. Ces œuvres sont nécessaires, car les dangers que court la jeunesse sont encore aggravés par la propagande mauvaise et la multiplication des mauvais exemples. Les efforts que fait actuellement la Ligue de l'enseignement sont bien capables aussi de nous ouvrir les yeux.
M. l'abbé Q. répond à cette question : Est-il difficile de fonde?' un patronage ? Non, répond-il, à moins
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que Ton veuille faire trop en grand. Il est facile de réussir si l'on tient compte du milieu oii l'on se trouve, et si Ton comprend que le patronage consiste à mettre les jeunes gens en relations suivies avec le prêtre, lequel tâchera de les intéresser comme il pourra.
M. l'abbé Q. a d'abord réuni ses jeunes gens pour faire du plain-chant ; peu à peu il a introduit dans ces réunions des lectures commentées, des causeries sur lagriculture. Les jeunes gens devaient prendre des notes et répondre sur ces choses à la réunion suivante. Cette méthode a éloigné les indisciplinés, les réunions ont été plus appréciées des parents et mieux suivies.
M. l'abbé M. a commencé par se construire un petit local qui est en même temps une salle de catéchisme, une salle de réunions et une salle de théâtre. Il a recruté son monde parmi les enfants de la première communion , sans pourtant dédaigner les plus âgés. Un jour il fait des lectures, un autre jour du chant, un autre jour est consacré à préparer les pièces à jouer; car il y a, trois ou quatre fois dans Tannée, séance récréative pour toute la paroisse.
M. l'abbé R., curé de M., dit qu'il faut avant tout viser à la formation religieuse, s'occuper de piété, que, si l'on s'en tient trop au terre-à-terre des intérêts matériels, l'action du prêtre sera stérile.
M, le Curé-Doyen de V. appuie dans le même sens en disant qu'il faut avant tout déterminer les jeunes gens à communier.
M. l'abbé C. confirme cette affirmation, et montre ce qu'il a pu faire dans une paroisse pourtant difficile et peu fervente pour introduire la communion fréquente.
M. l'abbé S. insiste sur la nécessité de donner un
cachet religieux à nos œuvres; à la base, dit-il, doit être l'esprit chrétien... Non est in alio aliquo salus; Nisi Dominas œdi/icaçerit donium, etc.
Un prêtre fait observer qu'il n'est peut-être pas toujours opportun de mettre trop en avant la note religieuse dans une réunion où l'on veut attirer la jeunesse... Mauvais raisonnement, répond M. l'abbé S.; les Apôtres avaient affaire à des païens, et ils parlaient ouvertement et ils mettaient le nom de Jésus en première ligne. Je crains, dit-il, de voir des prêtres viser trop à ce qui paraît, échafauder péniblement avec des moyens humains des œuvres qui ont peut-être de l'apparence, mais qui n'ont pas suffisamment la sève chrétienne. Or un arbre sans sève est un arbre mort.
La discussion menaçant de s'égarer, le président intervient pour préciser la question : Il y a peut-être confusion dans les termes, dit-il; tous, nous avons comme but la christianisation du peuple, la régénération de la société par le Christ; sur ce point nous sommes tous d'accord. Quant aux moyens, nous devons les proportionner aux circonstances de lieu et de personnes. — Même comme moyen, reprend un interrupteur, le naturel peut être employé pour arriver au surnaturel.
Oui, répond le président, à condition que le surnaturel soit accepté et soit capable de produire de l'effet sur tels ou tels sujets. Notre-Seigneur n'a-t-il pas proportionné son enseignement aux dispositions de ses disciples : Non potestis modo, disait-il parfois.
Il faudrait définir, ce me semble, ce que l'on veut dire par ces mots : « surnaturel, esprit chrétien, note religieuse », etc. 11 faut surtout bien distinguer entre les actes de piété et Vinstruction religieuse.
Pour les actes de piété, il est évident qu'on ne peut obtenir partout la même chose; ces actes doivent être spontanés; ils doivent provenir d'une éducation bien faite, et non d'une pression extérieure; c'est une résultante dont il nous appartient de poser les prémisses. Or, poser ces prémisses, c'est précisément donner linstruction religieuse et la formation morale ; et cette formation, on peut la donner partout, tout en variant la méthode, et c'est bien cela qui est admis par tous, puisque, dans le programme que nous étudions, en tête des choses qui doivent se faire au patronage, figure la formation religieuse.
Fort bien, dit alors M. le Curé-Doyen de V., mais est-il nécessaire que cette formation se fasse au patronage? Il y a Tégiise, il y a la paroisse, avec les instructions dominicales, les catéchismes de persévérance, les divers exercices religieux, etc.
M. l'abbé D., curé de L.. appuie cette observation et conclut que dans les paroisses de la montagne, avec les moyens indiqués, on aboutit à former des jeunes gens excellents, de bonne conduite et d'une foi robuste.
Une voix : Sont-ils capables de la défendre? Peuvent-ils répondre, dans les cafés, à ceux qui parlent contre la religion? Il ne suffit pas d'être instruit de sa religion, ni même de la pratiquer, il faut être armé pour la lutte de tous les jours; il faut à nos jeunes gens une instruction spéciale pour bien asseoir les fondements de leur foi. Vous avez dans vos paroisses modèles de la montagne des catéchismes de persévérance; nous trouvons qu'on peut remplacer le catéchisme de persévérance par l'instruction au patronage, cette forme plaît mieux aux garçons.
Vous nous dites que vos jeunes gens ont une foi solide; nous croyons que, s'ils quittent leur village,
ils seront très exposés à faire naufrage. Ils doivent pouvoir répondre aux objections, défendre leurs croyances et en devenir les apôtres.
M. labbé M., interrogé sur la place qu'il donne à la formation religieuse, avoue qu'il n'a pu lui donner qu'une place restreinte, attendu que, tous les dimanches, il y a des exercices et instructions dont peuvent profiter ses jeunes gens, ainsi que des catéchismes de persévérance. D'ailleurs la soirée du patronage ne se termine pas sans qu'il adresse quelques avis inspirés par les circonstances. Puis il profite de la présence de ses jeunes gens pour les exhorter à assister plus assidûment aux exercices de la paroisse; il fait une prière avant et après chaque réunion et la prière du soir en commun. Quant à l'instruction religieuse et aux pratiques de piété, il croit que c'est à l'église que peut le mieux se réaliser cette partie du programme.
Un autre prêtre dit qu'à l'intérieur du patronage il fait à peu près comme M. l'abbé M., mais qu'il fait, le premier dimanche de chaque mois, une instruction spéciale aux hommes et jeunes gens qui font partie de la confrérie de Notre-Dame-des-Champs; les membres du patronage doivent y assister.
M. le président ayant demandé s'il était bon de faire une sélection pour n'avoir au patronage que des jeunes gens choisis, M. l'abbé M. répond que cette sélection se fait d'elle-même. Un patronage qui a bon esprit, des occupations sérieuses, ne plaît pas aux esprits superficiels ou dévoyés. Ceux-ci se retirent d'eux-mêmes, cela vaut beaucoup mieux que si on les chassait, car en sortant ils ne sont pas devenus des ennemis,ils peuvent revenir; donc point de règlement écrit, du moins dans le principe ; c'est le prêtre qui sera le règlement vivant, dirigeant tout de sa main paternelle.
On devra cependant chercher à avoir une élite, à former un noyau de jeunes gens modèles. Cette élite, on la forme avec ceux qui sont plus accessibles à l'action du prêtre... on les voit, on leur parle conformément à ce qu'on peut attendre d'eux; on peut les voir à part, sous un prétexte ou sous un autre. Ils seront choisis pour faire les commissions, les convocations, donner même des avis ou des causeries... ; peu à peu ils acquerront de l'influence sur leurs camarades. On ne manquera pas de les engager à être les plus réguliers, à fréquenter les sacrements plus souvent; ils devront entraîner les autres dans le même sens.